16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 01:06

Je me suis interdit d'approcher de ce blog pour écrire quoi que ce soit. Mais je ne résiste pas à renvoyer les lecteurs vers un billet excellent du philosophe Michel Feher, que je ne connaissais pas.

Il est à mon avis un poil trop optimiste, voire manichéen, on y trouve quelques traces de jargon, mais c'est un vrai plaisir.

 

Donc c'est sur le blog de Michel Feher

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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 21:56

Je ne sais pas comment je suis tombé sur le blog de Yannis Varoufakis, le nouveau ministre des finances grec, mais en mai 2012, je commentais l'un de ses billets.

Je l'ai fait régulièrement depuis, avec toujours la même idée.

Varoufakis a parfaitement analysé les causes de la crise grecque : des entrées de capitaux massives quand la grèce arrivant dans l'euro a bénéficié de taux beaucoup trop bas ; puis une austérité qui a asphyxié les rentrées fiscales.

Il a conçu, en réaction, ce qu'il a appelé  sa "modeste proposition" pour sauver la zone euro.

En gros, il s'agit pour lui de faire racheter les dettes des pays européens surendettés par la BCE, sans garanties nationales. Pour lui, l'avantage est d'éviter de faire porter la charge de ces rachats aux contribuables des pays moins endettés (comprendre l'Allemagne). L'Allemagne rejette ce plan, toujours selon Varoufakis, car elle souhaite pouvoir sortir de l'euro sans avoir la charge de la totalité du bilan de la BCE. L'Allemagne ne souhaite pas de confusion entre les dettes nationales, qui donnerait une consistance à une entité européenne plus grande qu'elle.

Il y a donc, d'une certaine façon, un combat fédéraliste dans l'approche de Varoufakis : la volonté de cesser de prendre en compte des dettes nationales, et de créer une dette proprement européenne. Un sacré "petit pas" à la mode Jean Monnet. C'est d'ailleurs très probablement cette attitude qui a valu à Syriza une certaine bienveillance de la part des Etats-Unis (en janvier 2013, Tsipras, reçu à Washington, s'exprimait ainsi devant la Brookings Institution : "notre but est de sauver notre pays et de rester dans la zone euro"). 


A un autre niveau, loin de ces visées fédérales, je reprochais à YV de négliger un point : quand bien même son idée aurait-elle été adoptée, le mécanisme qui a conduit la Grèce, l'Espagne et l'Italie au surendettement n'aurait pas, lui été supprimé. On efface les ardoises, mais la Grèce repart avec un niveau de prix complètement décalé par rapport à l'Allemagne, sans pouvoir dévaluer (cf. mon bilan de l'euro). De quoi se retrouver dans la même situation après quelques années.

Sauf à instaurer entretemps un état fédéral qui ne reconnaisse plus de grecs, d'irlandais, de français ou d'allemands, mais seulement de bons européens. En gros, je reproche à la solution de Varoufakis de ne servir qu'à gagner du temps, sans résoudre de problème fondamental.

 

En octobre 2012 je redisais la même chose en commentaire d'un autre billet, toujours sans réponse de M. Varoufakis.

Juillet 2013, toujours pas de réponse à un nouveau commentaire.

En mars 2014, il rappelait que l'université d'Athènes a été l'une des premières en Europe à ouvrir une chaire d'économie politique, avant Londres. Comme il rappelait lui-même, à la fin de son billet, que l'existence même des universités grecques était menacée, je lui demandais jusqu'à quand il allait soutenir l'euro et "une autre Europe"... Et là, miracle, une réponse : "J'ai été opposé à l'euro quand il le fallait : dans les années 1990. Une sortie maintenant ajouterait à la crise. Mais cela ne veut pas dire que nous ne devrions pas nous y préparer."

yanis.jpg

Bon, ce n'est qu'un commentaire de blog. Mais je retiens, de ma fréquentation occasionnelle du blog de M. le Ministre, qu'il est indéniablement keynésien, brillant, et techniquement très compétent.

Je crois aussi qu'il est, dans une très grande mesure, partisan sincère d'une Europe fédérale, mais probablement pas au point d'aggraver encore les problèmes de son pays en continuant à apppliquer des politiques austéritaires qui n'ont aucun sens.

Apparemment, il pourrait d'ailleurs obtenir que la Grèce négocie directement avec Bruxelles, le FMI et la BCE, sans passer par la tutelle de la "troïka", comme l'indique le champion du monde de la fraude fiscale président de la Commission européenne.

Il y a d'ailleurs, dans la position de Syriza en général, une composante d'orgueil national qui ne doit pas être négligée. Comme l'indique d'ailleurs Varoufakis dans le blog qu'il continue d'alimenter, le soutien apparent de la Grèce à la Russie est avant tout un refus de l'habitude prise par la Commission de considérer que l'unanimité entre européens est atteinte dès lors que l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni et peut-être un ou deux autres pays se sont prononcés.

La position de Syriza est donc intéressante : il ne pourrait s'agir que d'un mouvement réclamant d'être avalé à la sauce européenne, mais avec les formes. Des accords pourraient être trouvés pour étaler la dette, la réduire ou la compenser par des investissements spécifiques, en une sorte de plan incompréhensible dans le détail mais où chacun pourrait dire avoir emporté le morceau. Les grecs n'y gagneraient que la perspective de regagner sur trente ans le niveau de vie qu'ils avaient autour de 2002.

Il pourrait aussi d'agir d'un mouvement qui refuserait de céder, pour des raisons de dignité, et arriverait à un point de blocage l'obligeant à une crise définitive et à une sortie de l'euro, avec un vrai risque d'effet d'entraînement.

Troisième et dernier scénario : soutenue par les Etats-Unis (cf. un article profondément pro-grec de Jeffrey Sachs, dans le Guardian), la France et quelques autres pays, la Grèce obtient une vraie fédéralisation de l'Union européenne, avec notamment la création d'une dette fédérale. La balle serait dans le camp allemand, qui n'en veut pas. 

Mon sentiment est que s'il devait y avoir émergence d'une Europe fédérale, l'occasion est maintenant la meilleure. La sortie de la Grèce pourrait dissoudre l'ensemble du projet européen, alors qu'avec l'appui américain le marais européen pourrait convaincre l'Allemagne de céder. La pression sur l'Allemagne est énorme car si la sortie grecque entraînait l'effondrement de la totalité de l'édifice euro, cela lui serait longuement reproché.

Dans un scénario idéal, tel que décrit par Varoufakis et les alter-européens de tout poil, une fédération européenne pourrait voir le jour avec une dette fédérale et les moyens de relancer enfin les économies européennes à l'échelle continentale. La baisse de l'euro alliée à celle du pétrole constituent une occasion de franchir ce pas  plus facilement.

Pourquoi, à ce compte, ne pas rallier ce beau projet fédéral ?

Parce que l'échec d'un tel plan, ou une simple lenteur dans sa mise en marche pourrait coûter très cher. Nous pourrions tout aussi bien, dans une euphorie fédérale, engager un processus qui s'avèrerait ingérable au moment d'une remontée de l'euro et du pétrole, par exemple, avec des occasions multiples de blocages nationaux. Tous les schémas fédéraux, dont celui de Yannis Varoufakis, négligent, jusqu'à un certain point, les questions de dignité, les histoires nationales et les particularismes. Les plans français, à la Pisani-Ferry, s'assoient largement sur ces questions, les technocrates français n'ayant pas l'impression d'avoir été trop maltraités par Bruxelles. Les plans fédéralistes grecs, conçus par des gens qui ont véritablement souffert du mépris bruxellois, pourraient s'avérer plus réalistes, parce que plus acceptables par les populations. L'arrivée de Syriza au pouvoir en 2015 est donc peut-être la plus fantastique opportunité de ces dernières années, pour les partisans de la mise en place d'une Europe fédérale. Je ne parierais pourtant pas sur cette réussite, que je ne souhaite d'ailleurs pas (cf. un billet de 2010, "Si les Etats fédéraux ne fonctionnaient pas ?").


 

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 23:03

Dans mon billet précédent, je renvoyais à un article de John Dolan, sur le site Pando Daily, en regrettant qu'il ne soit pas disponible en français. Une lectrice, Mme Gerin, l'a traduit avec une célérité remarquable, et me l'a envoyé, vous le trouverez ci-dessous. Merci à elle.

Bonne lecture. (j'ai essayé de demander une autorisation de publication de la traduction à l'auteur, sans succès. S'il y avait la moindre protestation j'enlèverais évidemment tout de suite cet article.) 

 

pando.jpg

 Illustration de Brad Jonas, pour Pando

Les récits du massacre de Charlie Hebdo par la presse anglo-saxonne dégageaient comme un étrange fumet, comme une puanteur inouïe d'autosatisfaction. Avant même que les douze corps fussent refroidis, le New Yorker publiait un sermon de Teju Cole, dans lequel il déclarait que “ces morts français, on ne va pas les pleurer”. Le refus de pleurer de Cole n'a aucun sens, lui qui s'égare tour à tour dans l'Inquisition, “l'histoire coloniale française”, les frappes US de drones sur le Pakistan, et un obscur théologien italien du XVIe siècle, avant de finir par faire une allusion aussi lâche qu'incohérente au fait que les défunts journalistes et caricaturistes l'avaient bien cherché.

 

Il y a eu un peu partout dans la presse anglophone quantité de ces commentaires aussi puants qu'incohérents, où personne ne dit franchement  se féliciter du malheur d'autrui, mais où chacun envoie clairement ce message.

 

L'autocongratulation de Cole était presque nuancée, comparée à ce que vous pouviez trouver à la Gauche du Net. Jacobin, qui est réellement parfois un très bon journal, a décidé de publier un gros paquet encore plus agressif d'autosatisfaction incohérente sous la plume de Richard Seymour, dans lequel on trouve ce remarquable paragraphe expliquant, ou plutôt refusant d'essayer d'expliquer, la conviction de Seymour que Charlie Hebdo “est une publication franchement raciste” :

« Je ne vais pas perdre de temps à argumenter sur ce point : je prends simplement pour acquis que la façon dont cette publication représente l'Islam est raciste. Si vous avez besoin d'être convaincu de cela, je vous suggère de faire votre propre recherche, en commençant par lire L'Orientalisme d'Edouard Saïd, ainsi que quelques textes de base d'introduction à l'islamophobie, avant de revenir dans la conversation. »

 

Alors, vous sentez l'odeur ? Ça, les amis, c'est la puanteur de l'universitaire assoiffé de sang, c'est la bonne conscience de qui se retrouve si souvent parmi ceux qui craignent le café caféiné, mais se félicitent de vouer à une mort violente quiconque est condamné par ses auteurs favoris. Et sitôt ouverte la chasse à l'étudiant, sitôt déferlent les clichés : “Je ne vais pas perdre de temps à argumenter...”, “je prends simplement pour acquis...”, “je vous suggère de faire votre propre recherche...”.

 

Et Seymour de commencer à fanfaronner et pérorer, sauf que ce qu'il dit n'a aucun sens. Un des meilleurs moyens de savoir quand quelqu'un n'a que d'absolues conneries à écrire, c'est quand il commence à faire son cinéma, comme un agent immobilier qui vous explique que la moisissure des murs dans la salle de bains, c'est de la peinture expressionniste, et vous traite de philistin si vous n'en percevez pas la valeur artistique.

 

Le mieux qu'a trouvé à faire Seymour, après tout ce cirque, a été de citer le livre de Saïd, paru en 1978 [2005 en français], comme si c'était le dernier mot sur un massacre commis en 2015. Bien sûr, Saïd n'a absolument rien à dire sur ce qui s'est passé à Paris la semaine dernière. Mais le repli grossier de Seymour derrière l'argument d'autorité relève d'une rhétorique classique chez l'universitaire. Vous choisissez un auteur au hasard, vous brandissez de ci de là son livre sacré comme vous feriez de la Bible, et vous vous en servez pour taper sur la tête des contestataires, même si ce livre n'a rien à voir avec le sujet en discussion. Pas étonnant que les anglo-saxons de gauche se sentent spontanément si proches des Djihadistes : tous adorent assommer les gens avec des textes sacrés sans rapport avec le présent.

 

Les deux groupes sont autoritaristes jusqu'à la moelle, fiers de leur capacité à gober le chameau et s'étouffer du moucheron. Je me souviens d'une universitaire à succès de Berkeley – je préfère ne pas la nommer, parce qu'elle est riche, célèbre, et notoirement vindicative – qui avait coutume de faire à peu près tout, sauf la génuflexion et le signe de croix, quand elle prononçait le nom sacré de “Jacques Lacan”, pour, quelques minutes après, prétendre que cette science n'était qu'un système de valeurs, ni plus ni moins valide que n'importe quel autre. Les universitaires dans les sciences humaines vous apprennent à gober de telles énormités.

 

C'est pourquoi la sottise de telles réponses ne me surprend pas. Ni non plus la haine à l'état brut de la culture française. Vous vous habituerez à la longue. Pour une raison inconnue, la leçon de Saïd quant à la prudence qu'on doit avoir sur les autres cultures ne s'applique pas à la France. Le point faible de Saïd, c'est qu'il a écrit une longue complainte – “regardez comme cette méchante, vilaine culture occidentale dépeint mon peuple” – plutôt qu'une revue générale démontrant que c'est une règle de base des cultures de se représenter faussement toute autre culture perçue comme profondément différente de la leur.

 

C'est pourquoi les “fans” de Saïd à la Richard Seymour ne voudront jamais respecter la France, même en rêve. Ils se contentent de foncer dans la condamnation, comme l'ont toujours fait les Anglais depuis des siècles. De fait, c'est d'une ironie piquante que les racines de la francophobie soient plus profondes et plus fortes dans la culture anglo-saxonne que celles de l'islamophobie.

 

Ainsi, c'est juste une bonne vieille habitude que de se féliciter que des Français soient tués. C'est ce que nous faisons depuis Azincourt, et les plus réjouis sont – évidemment – ceux qui se posent en champions de “l'Autre”.  Ces foutus crétins ne comprendront jamais que ce sont ces morts Français qui ont été ici métamorphosés en “Autres”. Cela ruinerait leur chance de conspuer ces cadavres, exercice préféré de cette sorte de minables autoritaristes, qui infestent les études en sciences humaines.

 

Les Français sont haïs pour cette différence, toujours réduite, dans l'esprit des ploucs anglophones, à de la dépravation. Cela fait 200 ans que cela dure, depuis que l'Angleterre a réagi aux prétendus excès de la Révolution française par une lobotomie volontaire, de façon à se conforter dans sa vertu et à prévenir toute épidémie d'intelligence.

 

Les Américains ont rejoint le programme, si bien que même Mark Twain, qui a pu parfois se hisser au-dessus de ses sacro-saintes racines anglaises, réduisait la culture française à la dépravation :

« Dans certaines dépravations publiques, la différence entre un chien et un Français n'est pas perceptible. »

 

La notion de “decency” a évolué depuis son époque, mais cette lamentable désapprobation anglo-saxonne n'a jamais bougé, n'est jamais allée, même pas en rêve, jusqu'à étendre le relativisme culturel à l'audace débridée de la littérature française. Pour autant qu'on le sache, elle est simplement dégueulasse, et mérite ce qui lui arrive.

 

Je parle d'expérience, ayant pris part à The Exile, journal qui essayait de créer dans cette langue anglaise une Gauche “impie”, “diffamatoire”. Vous ne savez pas ce qu'est la haine tant que vous n'avez pas éprouvé la fureur des pieux universitaires de gauche qui ne vous oublieront jamais, parce que vous aurez tenté de communiquer dans un langage non conforme à celui de leurs séminaires. On pourrait croire que les Gauchistes de séminaire seraient heureux qu'on essaie de traduire leur sacro-saint jargon dans le langage populaire effectivement usité. Jamais de la vie ! Ce n’est acceptable que si si le langage “populaire” est aussi grotesquement daté, stérilisé, caricaturé qu'il l'est par un Jim Hightower – une espèce de populisme de gauche à la “ouaiche ! les aminches !”, quelque chose comme la parole d'un Will Rogers décérébré.

 

Comme ces gens-là ne sont pas intéressés à atteindre un public élargi, mais seulement à garder le contrôle de leurs plates-bandes, telle salle de séminaire, avec ses canapés râpés sentant vaguement – ou pas si vaguement –, le Fantôme des Gens de la Rue d'Autrefois. Aucun autre territoire n'importe à ces gens-là, et la dernière chose qu'ils veulent entendre, c'est bien une langue qui prend le risque des accents du vaste monde. Nous autres, de The Exile, avons subi l'anathème si souvent, que nous allions fredonnant la célèbre chanson de MarK E. Smith, “ Elle les envoie tous au Diable / Elle, la toute petite rebelle ”, devenue notre signature, quand nous lisions les lettres de haine des universitaires de gauche.

 

Non que nous redoutions que les épigones de Teju Cole ou Richard Seymour viennent au bureau avec des Kalach' fumants. Ils n'ont jamais trouvé le chemin de Moscou [où était publié The Exile], d'abord ; et des gens comme ça n'actionnent pas la gâchette eux-mêmes. Ça pourrait souiller leur CV. Mais nous avons constamment reçu des menaces de mort émanant de gens bien plus dangereux, et nous savons que si d'aucuns venaient à passer à l'acte, nous serions “non pleurés” aussi agressivement que l'a été Charlie Hebdo.

 

Des gens comme Cole et Seymour remplissent le rôle de curés. Dans la classe moyenne-basse et dans le Sud des USA, il y a des gens qui sont de vrais curés ; dans le Nord et pour la classe moyenne-haute, Cole et Seymour en sont l'équivalent séculier, prononçant publiquement leurs verdicts en langage sacré. Et l'une de leurs fonctions est l'oraison funèbre. Comme pour nombre d'éloges dédiés à ceux métamorphosés en “autres” par la congrégation, le but de leurs sermons sur ceux qui sont morts dans le massacre de Charlie Hebdo est de jeter l'anathème sur ces morts, d'interdire qu'ils prennent place en quelque lieu tenu, dans leurs cercles, pour sacré.

 

Et comme dans ce cas la francophobie est mêlée d'hérésie, ils se sont montrés anormalement brutaux – si brutaux que mêmes les journalistes cyniques de Charlie Hebdo (du moins les survivants) en ont été choqués. Les Français, ces pauvres types confiants, ne savent pas à quel point ils sont haïs. Bien. Maintenant ils le savent. Ils ont été assez en colère pour publier ce communiqué, intitulé  “Dear US Followers”, exprimant leur blessure et leur meurtrissure  devant la bave US :

« Vous n'imaginez pas à quel point la communauté française sur Tumblr se sent trahie. Nous nous sommes tenus à vos côtés très souvent ces dernières semaines, nous avons fait notre éducation quant à la situation aux USA, nous avons lu, nous avons appris. Maintenant, c'est notre pays qui est dans la peine, et je lis partout que  Charlie Hebdo était un journal raciste, qu'ils l'ont cherché. »

 

Bien sûr, personne n'est assez brut de décoffrage pour critiquer ouvertement les Français. La dérobade la plus fréquente est d'arguer que ces douze personnes ont été tuées parce que l'“Occident” tue dans le monde musulman. Seulement ce n'est pas ce que disent les tueurs. Les deux assaillants des bureaux de Charlie Hebdo ont hurlé “Nous avons vengé le Prophète”, et ce en raison des célèbres caricatures de Mahomet.

 

Ils n'ont pas mentionné Gaza, les drones, ou l'Iraq. Leur rage ciblait les crimes verbaux et  graphiques commis par les journalistes qu'ils ont assassinés.

 

Les écrivains à la Teju Cole ont adopté la ligne Gaza/Pakistan/Iraq et ont tout simplement ignoré l'explication des tueurs eux-mêmes, aussi claire et simple qu'elle fût. C'est ce que nous appelons, dans l’industrie littéraro-critique, un point aveugle. Et c'en est un très intéressant, aussi vaste et aussi plein d'ordures que l'océan Pacifique. Pourquoi un critique anglo-saxon est-il incapable de rendre compte de la rage hystérique des djihadistes sunnites devant des transgressions purement verbales ?

 

Parce que sa propre culture souffre de la même sensibilité hystérique aux transgressions verbales, et d'insensibilité à tout le reste. La culture anglo-saxonne a toujours eu en partage cette sensibilité hystérique aux transgressions verbales, là où la culture française se délecte depuis des siècles du jeu intellectuel avec l'obscénité, le blasphème, la profanation.

 

Les cultures ne respectent pas la différence. Le boulot des cultures est de détruire la différence partout où elles la trouvent. On pourrait croire que les universitaires qui révèrent Saïd sauraient cela mieux que personne.

 

Pourquoi, alors, les critiques anglo-saxons se voient-ils en champions de la différence lorsqu'ils applaudissent des djihadistes qui tuent pour des offenses verbales ? N'est-ce pas plutôt en raison de leurs propres présupposés sur la nature de la culture humaine qu'ils acquiescent aux valeurs culturelles partagées par les Sunnites et les Anglo-Saxons, et repoussent la culture française, affaiblie et diminuée ?

 

Depuis plus de deux siècles, depuis que la prétendue brutalité de la Révolution française a effrayé l'élite anglaise, la culture anglo-saxonne est hostile à la “liberté” [en français dans le texte] française par rapport au sexe, au langage, à l'obscénité, à la laïcité. Les Français, en retour, caricaturent les Anglo-Saxons en cuistres hypocrites, accros aux démonstrations publiques de piété, pécheurs invétérés en privé, obsédés de surveillance du langage et de morale publique, mais indifférents aux souffrances de masse aussi longtemps qu'elles ne s'expriment pas trop brutalement.

 

S'il vous est arrivé de vivre dans le monde musulman sunnite, cette vision française de la morale anglo-saxonne vous paraîtra familière. Les seuls pharisiens plus pharisiens que les Anglo-Saxons pourraient bien être les riches Sunnites. Car il n'y a pas plus de respect de la différence quand un “Combattant de la Justice sociale” [à l'anglo-saxonne] applaudit les meurtriers de Paris. C'est l'application d'une valeur partagée, aux dépens d'une culture affaiblie et marginalisée, la France.

 

C'est la seule explication que je puisse trouver à ce fait étrange que la sensibilité culturelle de la gauche universitaire s'étende uniquement à l'Islam sunnite. Elle n'englobe pas, de toute évidence, les minorités Chiites comme les Azara d'Afghanistan ou du Golfe, et elle exclut spécifiquement les populations d'Afrique sub-saharienne, comme les Dinka ou les Nuer, victimes depuis des décennies d'un ignoble génocide perpétré par les Islamistes du Nord-Soudan.

 

Il est difficile d'échapper à la conclusion que nous avons là deux cultures très semblables, toutes deux follement focalisées sur les transgressions symboliques, punissant une culture française affaiblie, qui s'est consacrée depuis l'époque de Sade à la transgression verbale vue comme une quête intellectuelle hautement valorisée (comme Sade dans ces lignes : « Imaginer d'encore plus grands crimes, attaquer le soleil ! »).

 

Quand il s'agit de commettre de vrais grands crimes, Sunnites et Anglo-Saxons savent très bien faire, surclassant totalement ces pauvres vieux Français. Mais ils ont en partage une extraordinaire prudence, une infinie capacité d'oubli de tout, sauf des crimes parlés ou écrits. Et ils prétendent, les uns comme les autres, qu'“imaginer” des crimes, dans la phrase de Sade, est aussi nocif, si ce n'est pire, que les “commettre”.


Ces crimes imaginaires, verbaux, sont les seuls qu'il est interdit d'oublier. Si seulement les ânes bâtés tels que Cole et Seymour avaient l'intelligence de voir qu'ils applaudissent d'authentiques meurtriers, qui agissent, en réalité, comme une bande de tueurs à la solde de cuistres victoriens...

 

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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 10:16

    « Une intelligence qui, à un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était suffisamment vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. »

 Pierre Simon Laplace, Essai philosophique sur les probabilités (wikipedia)

 


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Les meurtres au sein du journal Charlie Hebdo ont fait trembler la planète, de façon inattendue, et l'auteur de ce blog aussi.

J'ai participé à la marche du 11 janvier. Je n'ai pas eu le temps de rédiger un billet, que je pressentais complexe, et ai posté un dessin de Wolinski, comme un hommage collectif rapide à un dessinateur génial. Les commentaires reçus sur le blog m'ont moins étonné par leur contenu, quepar leur sécheresse.

Comme si les commentateurs, semblables au démon de Laplace décrit plus haut, avaient été capables immédiatement de jauger et d'évaluer toutes les composantes de cet événement, pour conclure définitivement qu'il n'y avait rien à en dire sinon que de rappeler les méfaits - indéniables - des USA.

J'avoue de mon côté que je ne m'en sens pas capable. Mais les rares commentateurs de ce dessin ne sont pas seuls à avoir un avis tranché sur ces meurtres. J'ai lu beaucoup d'avis, certains intéressants, d'autres navrants.

J'en cite quelques-uns ici, de façon un peu décousue, que je commente pour fixer mes idées.

*

Un blog américain, le Daily Kos, rejette, assez finement à mon sens, l'idée que l'équipe de Charlie aurait été raciste (le site américain Jacobin également). Je rappelle à ce sujet que l'équipe actuelle n'était plus dirigée par Philippe Val, qui avait une ligne ultra-atlantiste, à laquelle j'avais consacré au moins un billet en 2006. J'écarte l'idée que les dessinateurs assassinés il y a dix jours étaient racistes.

*

Faut-il "être" Charlie ?

La manifestation du 11 janvier a fait l'objet d'une querelle théologique peu intéressante (le "je ne suis pas Charlie" devenant presque aussi conformiste que son opposé).

André Gunthert a publié un billet titré "la défaite Charlie", concluant que la marche ne changerait rien à la situation internationale, et que donc c'était un échec ("Si l’on parcourt la liste des motifs qui alimentent la radicalisation, dressée par Dominique Boullier, qui rejoint celle des maux de notre société, on se rend compte que rien d’essentiel ne changera, et que rien ne peut nous protéger de crimes qui résultent de nos erreurs et de nos confusions.")

Il ajoute que "Les effets de ce piège sont catastrophiques. Alors même que la société française glisse peu à peu dans l’anomie caractéristique des fins de système, exactement comme le 11 septembre a galvanisé la nation américaine, le «pays de Voltaire» ne retrouve le sens de la communauté que face à l’adversité terroriste." Le raisonnement est étrange : l'anomie française ne devrait être réveillée que par de nobles causes, et l'assassinat à l'arme lourde d'une vingtaine de personnes en plein Paris ne semble pas en être une.


J'ai préféré, de très loin, l'analyse peut-être trop optimiste, du blogueur Descartes. Il voit une autre raison à la mobilisation des français, que je crois plus exacte : "Tout à coup, les français ont compris combien ces valeurs « ringardes » que sont le drapeau ou la Nation, ces « beaufs » que sont les policiers et les gendarmes, sont nécessaires pour nous protéger du chaos. Cette manifestation, c’est la manifestation de la peur. Non pas la peur des terroristes, mais la peur de la désintégration du tissu social."

*

Là où il y a précipitation, où l'on voit le doigt du démon de Laplace, c'est dans la volonté de fixer définitivement le sens d'une marche, à travers ce débat sémantique, et de cristalliser un moment pour le transformer en direction (Le Monde encore, s'interrogeant sur la pérennité du "mouvement d'union nationale" qu'aurait réussi à impulser Manuel Valls).

Frédéric Lordon tombe, à mon sens, dans le même travers, avec son "Charlie à tout prix". Vouloir conclure tout de suite sur le sens, la portée et l'utilité d'un phénomène aussi important l'amène à des conclusions peu pertinentes : "Par construction, arasant toute la conflictualité qui est la matière même de la politique, la masse unie est tendanciellement a-politique. Ou alors, c’est que c’est la Révolution – mais il n’est pas certain que nous soyons dans ce cas de figure…"

Ce n'est pas parce que cette marche n'est pas révolutionnaire que l'on peut d'ores et déjà assurer qu'elle n'aura aucun effet. Pour la dire inutile, c'est probablement un peu tôt.

Par ailleurs, c'est oublier la simple dimension thérapeutique de se retrouver ensemble, comme communauté (on apprend que les ventes d'anxyolitique ont bondi de 20%, combien aurait-ce été sans ces occasions de se retrouver ensemble pacifiquement ?).

Personne ne s'est jamais attendu à changer le cours de l'histoire en allant enterrer un proche, pourtant on fait généralement le déplacement. La marche du 11 janvier était aussi une sorte de veillée funèbre.

*

Autre interprétation, bien plus intéressante à mon avis, du soutien à Charlie : celle de John Dolan sur le site Pando Daily. L'auteur s'étonne du fait que nombre de journaux anglo-saxons n'aient pas osé, ou souhaité, reproduire des dessins de Charlie Hebdo. Pour Dolan, les français et Charlie Hebdo sont un peuple qui aime parler haut et fort, ce qui les dispense souvent d'agir trop.

Les anglo-saxons selon lui, agissent à l'inverse : un discours très propre et aseptisé et des actes guerriers (" Anglo culture has always shared this hysterical sensitivity to verbal transgressions, while French culture has delighted, for centuries, in playing with obscenity, blasphemy, and profanity as an intellectual pastime.")

 La réaction des autorités américaines, absentes de Paris le 11 janvier, pourrait ainsi relever de cette sorte de gêne : "on va pas pleurer des blasphémateurs". (au passage, un point qui pourrait éventuellement faire réfléchir des complotistes : si la CIA, le Mossad ou autres avaient organisé ces crimes pour souder un camp occidental, c'est assez amateur de ne pas avoir envoyé Obama à Paris le 11 janvier...)

L'article de Dolan mériterait une traduction française, il est brillant (merci à une lectrice, il est en ligne).

*

J'en ai à peu près fini avec les interprétations de la marche du 11 janvier et du "mouvement Charlie". Restent les faits, leur contexte, et la suite.

 

Sur les causes, un article de Simon Blackburn dans le Monde du 13 janvier renvoyait la responsabilité du chaos international, dont ces attentats font partie, aux multiples interventions occidentales ("Après le 11-Septembre les Etats-Unis et leurs alliés ont fait le jeu d’Al-Qaida en envoyant des troupes en Afghanistan et en envahissant l’Irak. L’Occident a bouleversé le statu quo et permis au djihadisme radical de devenir une puissante force combattante qui s’est assuré le soutien de la communauté arabe sunnite d’Irak.

Les mauvais calculs politiques faits à cette époque par Londres et Washington sont désormais reconnus par tous. Mais peu de gens réalisent que, depuis 2011, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France se sont tout autant fourvoyés que George W. Bush et Tony Blair en leur temps. Ce sont ces erreurs qui ont ouvert la voie à l’Etat islamique (EI) et fait des djihadistes radicaux la force dominante des rébellions arabes sunnites aussi bien en Irak qu’en Syrie.")

Sur l'avenir, j'ai entendu Squarcini, ancien patron du renseignement intérieur et sarkozyste, dire que pour combattre les djihadistes il fallait soutenir Assad. J'ai lu, en sens inverse, sous la plume de Jean-Pierre Filiu, qu'il fallait soutenir les opposants à Assad - alors même que ce Filiu se dit convaincu que les interventions en Irak et en Lybie étaient des erreurs. Assez compliqué de se prononcer dans ce contexte sans être spécialiste de politique internationale.

Pour ma part, je suivrais plutôt M. Squarcini dans cette affaire, mais je crains que le gouvernement Hollande ne soutienne les Etats-Unis dans leurs efforts pour déloger Assad.

*

Pour ce qui est de l'Islam en France, je lis, sous la plume d'indigènes de la République, que  sont islamophobes "ceux qui attribuent aux musulmans une « identité » qui découlerait du Coran, qui en font un groupe homogène et porteur d’un projet cohérent visant nos institutions, nos valeurs". Cela n'empêche pas les signataires de revendiquer de pouvoir discuter : "du droit des mères a accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, des réponses féministes à l’islamophobie, du droit de jeunes filles pratiquantes et voilées à fréquenter l’école publique, des droits des musulmans a exister comme sujets politiques et à manifester, y compris pour la Palestine, de leur « droit au travail et leurs droits au travail », des contrôles au faciès et du rôle de la police". Je ne dis pas que toutes ces revendications sont illégitimes, mais certaines sont clairement en opposition avec nos valeurs, et donc posent problème. Il y aura probablement un partage à définir, un 1905 de l'Islam en France, qui tracera la ligne entre ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas (cf. aussi un article d'Olivier Roy, qui conteste l'existence d'une communauté musulmane structurée).

*

Encore faudrait-il pour cela que la classe politique soit sûre de ses valeurs justement. Elle est divisée, et la loi de 1905 fut imposée dans une tension politique forte. Comme le souligne Jacques Sapir, la classe politique est également habituée à déconstruire la France pour l'intégrer à la mondialisation, elle n'est donc plus habituée à faire, elle qui s'emploie le plus souvent à défaire (cf. la loi Macron en cours, qui n'est qu'une opération de normalisation).

*

Je recommande enfin la lecture d'un article de Reporterre sur l'enfance des frères Kouachi. Nombre de journalistes se sont penchés sur le parcours des frères Kouachi à partir de leur entrée en prison, un peu comme s'ils y étaient nés. Cet article est le seul que j'aie lu qui s'intéresse à ce qui s'est passé avant. Et ça n'est pas brillant : pas de père, mère prostituée morte tôt, enfants laissés à eux-mêmes. Pas de quoi les excuser, mais de quoi comprendre aussi pourquoi ce sont des jeunes nés et grandis en France, qui ont pu se laisser prendre dans le chaos géopolitique et religieux actuel.

*

L'affaire Charlie voit donc se nouer des problématiques à la fois sociales, géopolitiques et religieuses, ce qui rend tout jugement un peu abrupt, assez téméraire. Cela peut aussi expliquer que faute de mieux, et provisoirement, le slogan "je suis Charlie" ait pu servir de point de ralliement. Nous sommes en guerre, peut-être d'abord et avant tout contre nous-mêmes.

Pour en sortir, s'il fallait conclure en trois lignes : remettre quelques barrières dans la mondialisation sans pour autant prétendre à une fermeture nationale (à la Rodrik) ; rétablir une laïcité opérante, c'est à dire poser des règles définissant ce qui est autorisé ou non et s'y tenir ; cesser de soutenir les USA dans leur interventionnisme chronique.

 

 

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 18:36

"Le malaise de l'UE est auto-infligé en raison d'une succession sans précédent de mauvaises décisions économiques - à commencer par la création de l'euro."

...

"notamment dans les pays en crise, l'euro empêche les citoyens d'avoir leur mot à dire sur l'avenir de l'économie. Les électeurs mécontents de la direction prise par l'économie chassent les gouvernements en place - pour les remplacer par d'autres qui suivent la même politique dictée par Bruxelles, Francfort et Berlin."

...
"Le problème ce n'est pas la Grèce, c'est l'Europe. Si l'Union européenne ne change pas de politique - si elle ne réforme pas la zone euro et ne renonce pas à l'austérité - une réaction populiste sera inévitable. La Grèce pourrait maintenir le cap cette fois-ci. La folie économique ne peut durer éternellement, la démocratie ne le permettra pas. Mais combien l'Europe devra-t-elle encore souffrir avant que raison revienne ?"
Le reste est en ligne ici.

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9 janvier 2015 5 09 /01 /janvier /2015 00:00

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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 14:53

Les Zemmour, Millet, Finkielkraut, et autres identitaires, sont polarisés sur l'Islam, comme si là était le principal risque pour la démocratie française.

Le principal danger pour la démocratie française, il est symboliquement dans le portefeuille de chacun, sous forme de billets de Monopoly assez laids.

 

De fait, c'est l'Union européenne le principal ennemi de la France en tant que corps politique démocratique. Jean-Claude Milner l'exprimait fort bien dans un entretien accordé à Marianne le 5 septembre dernier :

 

Milner : ...le doute s'est installé dans l'esprit des français sur le caractère national de leurs gouvernements.

 

Marianne : Que voulez-vous dire ?

 

Milner : Aujourd'hui l'esquisse même d'un programme de type Front Populaire serait tout bonnement impossible. A cause de l'Europe.

Même le programme qui avait été défini par François Hollande lors de la dernière campagne présidentielle ne serait complètement applicable qu'à la condition de rompre avec plusieurs principes posés par l'Europe - je pense à la règle de libre concurrence qui interdit à l'Etat de soutenir des entreprises en difficulté.

Or, la possibilité que l'Etat soit un acteur économique faisait partie de l'identité nationale. [...] On soutient que le Parti socialiste, à la différence de son homologue allemand, n'a pas fait son Bad Godesberg et n'a pas voulu assumer sa mue sociale-démocrate. C'est vrai, mais le PS a choisi l'Europe. Or, cela revient strictement au même. Sauf qu'on demeure dans le non-dit. Au lieu d'une révision idéologique explicite, on a préféré maintenir un idéal programmatique, en y juxtaposant une idolâtrie européenne qui, de fait, voue ce programme à du pur bavardage. Conclusion : les socialistes subissent un tiraillement maximal entre deux fantasmes. 

 

Dans sa conclusion, Milner note que la question de l'Islam est incluse dans celle de la nature de l'Etat, au sens propre c'est une question subalterne. 

 

Marianne : En France, écriviez-vous dans « De l'école », « tout tient à quelques fragments de savoir ». Ce sont ces fragments de savoir qu'il faudrait remettre au cœur de notre actualité ?

Milner : Mais oui, car ces fragments de savoir et de culture spécifiques, liés à la singularité du modèle français, peuvent encore inspirer, en France, des décisions majeures. Un seul exemple : la neutralité de l'espace public. On ne peut que constater l'influence croissante du multiculturalisme ; elle s'appuie sur une donnée : la montée de l'islam politique, et sur une légende : les prétendus succès qu'auraient obtenus les modèles d'intégration fondés sur la juxtaposition et l'indifférence mutuelle des communautés. Or, ces modèles ont complètement échoué ; il suffit d'enquêter dans leurs zones d'influence : l'Europe du Nord et les nations anglophones. Quant à l'islam politique, plutôt qu'une menace, j'y discerne un rappel, qui n'a rien à voir avec l'islam.

L'erreur, c'est de croire que les libertés démocratiques, la tolérance, l'autonomie intellectuelle sont naturelles ; elles ne le sont pas. Elles sont artificielles. Elles dépendent d'une machinerie compliquée, dont le meilleur artisan et le meilleur protecteur est un Etat ; quant à cet Etat, le meilleur moyen qu'il a d'intéresser ses citoyens à son perfectionnement, c'est de prendre appui sur l'indépendance nationale. C'est pour avoir négligé cette donnée élémentaire qu'on a laissé se développer de véritables zones d'extraterritorialité, où s'imposent des contre-modèles antirépublicains. Face à l'imminence des fractures, un propos commun doit être réarticulé ; si l'on veut que ce propos soit audible dans l'opinion, on ne peut y parvenir qu'en donnant toute sa place à la détermination «Etat-nation». L'articulation de la dimension nationale et de la dimension étatique va devoir être réinscrite au cœur de nos préoccupations.

 



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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 00:26

En ces temps d'interrogation sur Vichy, une lettre de Pétain à Hitler, pour "fêter" l'anniversaire de Montoire, entre potes :

 

"Monsieur le Chancelier,


L’anniversaire de l’entrevue de Montoire est une date dont je tiens, en dehors du protocole, à marquer le sens et la portée. Il y eut dans votre geste de l’an dernier trop de grandeur pour que je ne sente pas le devoir de souligner en termes personnels, le caractère historique de notre conversation.


La collaboration franco-allemande n’a, sans doute, pas donné tous les résultats qu’en attendaient vos prévisions et mon espoir. Elle n’a pu, encore, éclairer de sa lumière adoucissante ces régions sombres où l’âme d’un peuple blessé se révolte contre son infortune.


Nos populations souffrent cruellement et nos prisonniers ne sont pas rentrés. Trop de propagandes étrangères s’évertuent, enfin, à creuser un fossé entre l’occupant et l’occupé. Mais la France a conservé le souvenir de votre noble geste. Elle sait que tous les fruits n’en seront pas perdus.


La victoire de vos armes sur le bolchevisme offre plus encore qu’il y a un an à cette collaboration un motif de s’affirmer désormais en des œuvres pacifiques, pour la grandeur d’une Europe transformée. Sur ces chemins de haute civilisation, le peuple allemand et le peuple français sont assurés de se rencontrer et d’unir leurs efforts.


C’est le vœu sincère et profond que je forme en vous priant, monsieur le Führer Chancelier, de bien vouloir agréer les assurances de ma très haute considération."

 

Issu du site "Des lettres".

 

 Je me demande si la plus grande erreur de Charles de Gaulle n'a pas été de gracier Pétain.


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10 décembre 2014 3 10 /12 /décembre /2014 23:03

Un lecteur régulier m'envoie quelques informations sur la Grèce.

Elles sont choquantes deux fois : par leur nature et par leur absence quasiment totale dans les médias français.

Voici donc un extrait de ce que relate le blog Greek Crisis (en français) :

"La députée SYRIZA María Bólari a vu samedi 6 décembre, un policier incendier une benne à ordures au centre-ville d’Athènes et d’autres policiers insulter les “citoyens”, passants comme manifestants. Et à Thessalonique au même moment, des policiers brisaient les vitres du bâtiment de la Centrale ouvrière intersyndicale pour y projeter des grenades chimiques sur les manifestants qui s’y étaient enfermés. Même attitude à Athènes, lorsque les forces des MAT sont descendues dans la station du métro située sous la Place Omónia, dans une véritable chasse à l’homme inondant la station de leur gaz... si familier.

La politique de la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international), est un génocide économique lent et la “gouvernance” Samaras se concrétise alors par la propagande, la terreur ; porteuses de mort, de népotisme et de corruption. Avant même les scènes de guerre d’Athènes et de Thessalonique de ce week-end, la police avait été envoyée la semaine dernière pour... stopper des handicapés dans leur marche vers le ministère des Finances.

 

athenes.jpg

 

“Dans l'indignité nous mourrons” criaient-ils dénonçant la suppression de leurs allocations et pour certains d’entre eux, leur... expulsion du système de Santé publique (?)."

 

On peut discuter de l'utilisation du terme génocide et un Jean Quatremer ajouterait probablement que ces fraudeurs fiscaux n'ont que ce qu'il mérite (après quoi, il saluera la nouvelle commission Juncker, si éloignée de toute notion de fraude fiscale, elle...)

Cherchant à savoir ce que la presse bien de chez nous relate de ces événements, je tape "Grèce" dans Google actualités.

Tous les articles récents évoquant la Grèce ne parlent que de l'aspect institutionnel : les élections à venir principalement, et l'inquiétude qu'elles entraînent pour les différents marchés financiers. En gros, la Grèce c'est un titre de dette, pas un pays.

Il n'y a que des médias qui échappent à l'emprise psychologique du nationalisme européen (pour de bonnes ou mausaives raisons, qu'ils soient réellement internationalistes ou bien sujets à d'autres nationalismes) pour relater les événements grecs d'un point de vue social.

C'est le journal suisse 24 heures qui relate un événement qui émeut toute la Grèce, la grève de la faim d'un anarchiste grec emprisonné à qui est refusé le droit d'étudier.

Le blog Okeanos traite longuement des preuves assez convaincantes de l'implication de la police grecque dans des violences et l'usage de faux manifestants.

Je tombe également sur un article de la BBC qui évoque le cas d'enfants handicapés élevés en cage, faute de personnel suffisamment nombreux pour les encadrer.

cage.jpg

Ca fait déjà six ans que les coupes dans les budgets sociaux ont conduit à l'utilisation des cages dans les institutions grecques.

En avril 2013 je signalais un article du New York Times qui relatait que des enfants grecs se nourissaient dans les poubelles.

 

La situation française n'a pas de rapport direct. J'entendais néanmoins il y a peu les invités de l'inénarrable émission C dans l'air (qui a réussi à faire récemment une émission s'interrogeant gravement sur l'utilité de l'euro sans aucun partisan de la sortie de l'euro), se rengorger qu'aucune austérité n'était à signaler en France. Peut-être pas à leur niveau de salaire mais ils devraient jete un coup d'oeil au blog récemment mis en ligne, Université en ruines. Les facs chauffées à 13° ne risquent pas de nous emmener très loin dans le classement de Shangai.

 

orsay.jpg


On peut, et on doit, s'indigner de telles situations socialement choquantes. On doit aussi essayer de comprendre.

Je crois que, en l'espèce, l'Europe rend sourds. Le nationalisme européen pèse et empêche de déplorer les effets de politiques économiques auxquelles on ne veut imaginer aucune alternative.

Il n'y a que des outsiders pour relater les défauts de plus en plus flagrants du système. Même un Mélenchon et le Front de gauche en général n'échappent probablement pas à ce travers, eux qui défendent encore ce symbole suprême d'intégration qu'est la monnaie unique. Mélenchon en 1992 était clairement, sinon un nationaliste européen, du moins un patriote :

"Si j’adhère aux avancées du Traité de Maastricht en matière de citoyenneté européenne, bien qu’elles soient insuffisantes à nos yeux, vous devez le savoir, c’est parce que le plus grand nombre d’entre nous y voient un pas vers ce qui compte, vers ce que nous voulons et portons sans nous cacher : la volonté de voir naître la nation européenne et, avec elle, le patriotisme nouveau qu’elle appelle." (la citation provient d'un blog souverainiste européen).

 

Mélenchon toujours, 26 ans plus tard, lance un ferme-la à Merkel, montrant qu'il balance ainsi entre patriotisme français et européen. Peut-être une façon de montrer que la construction européenne, ce projet nationaliste, reste bien un nationalisme, avec tout le potentiel conflictuel que cela implique. Les partisans ce l'Union européenne sont habitués à penser que l'édification de leur empire est en soi une solution. Comme tout nationalisme, ce n'est pourtant qu'une fuite en avant. Et l'échec du projet risque de voir ce nationalisme continental se fragmenter en autant de nationalismes à l'ancienne.

Il faut souhaiter la fin du projet européen non parce qu'il atteint les états-nations classiques qui seraient indépassables, mais parce qu'il a échoué à tenir ses promesses. Parce que l'échec est patent même s'il est politiquement inassumé. A refuser de voir l'évidence, on court le danger que les déçus du nationalisme européen se transforment en nationalistes plus traditionnels. J'ai égratigné, une fois de plus, Mélenchon. Je signale juste pour les curieux la recension que j'avais faite il y quelque temps d'un traité des après-guerres, de Peter Sloterdijk. On y trouvera peut-être, dans quelques années, les prémices d'un nouveau nationalisme allemand.

Sloterdijk d'ailleurs, écrivait que l'indifférence croissante des allemands à l'égard des français (et vice-versa) était le signe de la réussite du projet européen. Marque, s'il en est, que ledit projet européen n'est pas du tout internationaliste au sens où il rapprocherait les peuples : il les rend indifférents les uns aux autres. Le silence assez généralisé des médias à propos de la grèce en est une preuve.

 

Post scriptum : un ami me reproche régulièrement d'écrire sur un blog anonyme, des billets à peine relus et qui mériteraient d'être retravaillés. Il a raison sur le caractère bien brouillon de nombre de mes productions. Mais amener certains de ces billets au niveau d'un travail publiable dans des supports plus dignes, ou plus académiques, demanderait un travail supplémentaire pour lequel le temps me manque. L'exercice du blog m'a tout de même fait progresser, je crois, en rédaction - façon aussi de signaler que ce blog vient de passer les dix ans. Et par ailleurs les billets ne sont pas complets sans leurs commentaires. Les échanges avec certains commentateurs de ce site m'ont beaucoup apporté (je remercie Gilles au passage, qui m'a suggéré le thème de ce billet). C'est une spécificité du blogage : cet échange direct entre le rédacteur et les lecteurs. On gagne probablement en rapidité, il est probable aussi que la qualité en souffre. Mais si je devais écrire pour publier, je serais sûrement conduit à ne rien écrire du tout, faute de temps. Que les lecteurs agacés par les erreurs, omissions et excès sporadiques de ce défouloir m'en excusent donc. Peut-être que la rapidité d'écriture facilite le style pamphlétaire. Je cesse là les interrogations !

 

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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 22:47

Paul Krugman est d'accord avec la doxa : certains gouvernements ne se sont pas conduits avec la prudence exigée pour la gestion d'une monnaie unique et ont voulu complaire à des électeurs accrochés à des théories obsolètes, se comportant de façon irresponsable...

Sauf que pour lui il ne s'agit pas des dépensiers espagnols ou italiens (ou français) accrochés à un keynésianisme vieillot, mais bel et bien des allemands.

Krugman montre que les allemands sont bien plus éloignés de la cible de 2% d'inflation de la BCE, que d'autres pays présentés comme coupables (c'est plutôt un plafond qu'une cible selon moi, dans les traités en tout cas, mais il est vrai que le contexte déflationniste aidant, ça devient une cible acceptable).

Pour Krugman, l'Allemagne exporte la déflation vers ses voisins, pratiquant un jeu non-coopératif.

Pour compenser cela, il faudrait une relance d'une autre ampleur que le plan de relance préparé par le patron du plus grand havre fiscal du monde (plan de relance qui, pour Krugman, est "si petit que c'en est presque une farce").

Bon, je n'aime pas le moyen employé par Krugman pour minimiser le caractère délicat de la situation française : pour lui il n'y a pas de problème de dette français, car la France emprunte à un taux historiquement bas. Il est vrai que cela facilite le service de la dette. Mais le fait que celle-ci soit passée de 70% à 90% du PIB sans aucun effet sur la croissance est tout de même un gros problème.

*

En cela, parmi les keynésiens lucides, il est utile de lire le dernier papier de Nouriel Roubini sur la guerre des monnaies.

Il montre bien que dans un contexte mondial aux tendances déflationnistes, la tentation est très forte d'engager une course à la dévaluation.

Le Japon, la zone euro, les BRICS, se referaient ainsi une santé sur l'économie américaine, à travers une hausse durable du dollar. L'assouplissement de la politique monétaire serait le moyen d'affaiblir les monnaies de chacune de ces zones.

Or Roubini souligne un point que Krugman ne mentionne que rarement : la politique monétaire accomodante est nécessaire pour éviter une récession trop violente, elle ne peut en aucun cas conduire seule à un redémarrage de la croissance.

Il faut, pour cela, une politique budgétaire active, de l'investissement public et une politique monétaire qui n'a pas besoin d'être aussi accommodante, un policy-mix comme on dit, fort différent de la tendance de la plupart des grands pays.

Comme le note Roubini, dans ce domaine, la zone euro a été la plus mal gérée puisque, comme ailleurs, il n'y a pas eu d'investissement public et de politique budgétaire active, mais qu'en plus la politique monétaire n'a pas été aussi favorable à la relance.

Deux auteurs américains qui détaillent la faillite de l'eurozone, pendant que ladite zone se penche avec gravité sur les 35 heures et le SMIC, coupables de tous nos maux...

*

Ne voulant pas laisser le lecteur sur une impression pessimiste, je souligne qu'il y a une solution à cette impasse, c'est la sortie de l'euro Captain'euro. Plus sur ce sujet une prochaine fois...

 

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