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Essais / Histoire

Vendredi 16 septembre 2005 5 16 /09 /Sep /2005 00:00
Avec ce livre, Slavoj Zizek veut faire oeuvre de philosophe engagé, en éclairant les motifs américains de la guerre en irak. Il le fait souvent dans des termes lacaniens, posant ainsi rapidement que la guerre s'explique d'abord, est motivée, du point de vue des américains, par des raisons d'ordre à la fois imaginaire, symbolique, et réel.

L'imaginaire est celui de la démocratie : fin d'un régime autoritaire et projet d'instauration d'un état de droit. Le symbole est celui des USA, pays porteur – pour ses habitants et historiquement souvent - des valeurs de tolérance et de modernité. Le réel c'est le pétrole, pour faire vite, l'intérêt bien compris des pétroliers américains proches du clan Bush (citation de Paul Wolfowitz à l'appui : « La différence la plus importante entre la Corée du Nord et l'Irak est que, du point de vue économique, nous n'avions pas le choix car ce pays baigne dans une mer de pétrole »).

Ces trois motifs sont ce qui rend l'invasion de l'Irak par les USA crédible, justifiable. Ils fournissent une couverture. Sous cette couverture, Zizek soupçonne Bush de vouloir en réalité instaurer aux USA même un état de guerre permanent, qui justifiera tous les abus d'une politique de contrôle total. (« Et si la guerre contre le terrorisme n'était pas tant une réponse aux attaques terroristes elles-mêmes qu'une réponse au mouvement antimondialiste, une façon de le contenir et de le détourner de lui »...) Exagéré ? Peut-être. Mais « aujourd'hui, le rejet critico-idéologique, plein de suffisance, dont sont victimes tous les complots, traités en simples fantasmes, pourrait bien constituer l'idéologie suprême ». Il ne s'agit pas de voir des complots partout, mais bien de s'efforcer, lorsque des politiques désastreuses ont des effets désastreux, de ne pas oublier qu'il peut y avoir un lien entre les deux, plutôt que d'invoquer la fatalité.

On doit à ce sujet constater que les réponses au 11 septembre ont, aux USA, porté sur le thème : comment se protéger de la menace extérieure imméritée (id est : les attentats n'ont aucun lien avec la poltique américiane) ? Fareed Zakaria, dont un de ses micro-CV décrit bien le personnage : « Fareed Zakaria has the perfect intellectual pedigree (Indian-born, educated at Harvard, conservative) for a fast-changing world, ... » s'est interrogé sur un possible excès de démocratie. Même des libéraux se sont interrogés sur un possible usage légitime de la torture. Les USA ont montré une grande capacité à s'éloigner de leurs valeurs traditionnelles pour entrer dans des domaines dangereux, avec un raisonnement sous-jacent qui est celui-ci « nous ne méritons pas ce qui nous arrive, le monde extérieur est dangereux, faisons le dos rond et durcissons notre dos... »

Zizek oppose à cette position celle publiquement exprimée le 22 septembre 2001 par Derrida aux Etats-Unis « la compassion inconditionnelle, que j'adresse aux victimes du 11 septembre, ne m'empêche pas de clamer ceci : en ce qui concerne ce crime, je ne crois pas que quiconque soit innocent d'un point de vue politique. » Il s'agit bien de rappeler que l'attentat a des causes, que parmi ces causes figurent l'action et les positions du gouvernement américain, et que les citoyens américains sont supposés aussi être responsables des positions de leur gouvernement. Plus loin, Zizek rappelle que c'est un refus identique de considérer l'adversaire comme un terroriste sans nom, qui a conduit des soldats israéliens à refuser de servir dans leur armée.

Certaines pages sont incompréhensibles pour ceux qui - comme moi - ne sont pas familiers des débats entre universitaires contemporains (une controverse obscure avec Yannis Stavrakakis est ainsi longuement évoquée). D'autres sont des parenthèses, des digressions apparentes, parfois intéressantes, d'autres non, sur des thèmes extrêmement variés avec des références à la littérature, au cinéma, à la psychanalyse, à la religion ou à la philosophie politique... Zizek est enfin et aussi capable du bon sens le plus désarmant : si les USA ont attaqué l'Irak, dit-il, c'est bien parce que l'Irak n'avait pas d'armes de destruction massive, et s'ils n'attaquent pas la Corée du Nord c'est bien parce qu'elle en dispose et pourrait infliger des dégats massifs aux Etats-Unis.

Dans l'ensemble, le livre est un objet éditorial étonnant, composé d'une partie principale de 75 pages et de deux annexes, avec quelques redites et un parcours loin d'être linéaire. Mais en le parcourant on découvre avec plaisir un auteur qui tente de penser différemment et, dans son travail en ce sens, arrive à intéresser le lecteur. On regrettera seulement que l'ouvrage rentre parfois dans des querelles d'expert assez byzantines, ce qui le place à mi-chemin entre l'essai grand public et la publication pour revue universitaire, mais on peut sauter rapidemment et recoller plus loin...


 

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