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Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 16:23

Un court article dans Libération, où le philosophe Jean-Marc Ferry justifie l'absence de démocratie européenne.

Intéressant à décortiquer car il souligne bien que l'Union européenne restera longtemps en déficit démcoratique : pour ses partisans, en tout cas pour Ferry, la démocratie n'est pas réellement une valeur. Et Ferry n'est pas représentatif que de lui-même puisque Libé, l'organe central du boboïsme français, a choisi Ferry pour animer un débat consacré à l'Europe contre la démocratie.

Un premier paragraphe pose la problématique :

"L’Union européenne est-elle encore démocratique ? Elle ne l’a, à vrai dire, jamais été sous nos critères nationaux. Mais ce n’est pas un reproche. Il ne serait pas pertinent, en effet, d’attendre de l’Union européenne qu’elle s’aligne sur le modèle de ses Etats membres. Elle devrait avoir plutôt pour fonction et pour mission de protéger à travers eux la «synthèse» de l’Etat de droit démocratique, où se gère la tension des deux pôles : entre, d’une part, le «commun» de la souveraineté populaire et de l’autonomie civique et, d’autre part, l’«universel» des droits de l’homme et de la justice politique."

Il est rare que l'on écrive noir sur blanc que l'Europe n'est pas démocratique. Certes pour Ferry, elle n'est pas démocratique "selon nos critères nationaux". Mais nul n'a jamais prétendu que la démocratie était un concept français ou n'était pas. Je ne connais comme catégorie politique que la démocratie, pas la démocratie à la française.

Pour Ferry, ce qui importe donc, plus que la démocratie, est que l'Union européenne soit un "état de droit démocratique". Pas réellement une démocratie et à peine mieux qu'un état de droit.

Pour faire très vite, à mon sens l'état de droit est un état où les décisions juridiques sont prises selon un système formellement clair, transparent et susceptible de recours, avec un certain niveau de libertés publiques - un peu l'équivalent du rule of law anglo-saxon.

C'est une condition de la démocratie, mais pas tout à fait la démocratie.

Donc ce régime d'état de droit démocratique qu'est celui de l'UE est un état de droit teinté de démocratie mais qui reste d'abord un état de droit. Un état de droit avec un supplément d'âme.

D'ailleurs la définition de l'état de droit démocratique est éclairante : on y "gère la tension des deux pôles : entre, d’une part, le «commun» de la souveraineté populaire et de l’autonomie civique et, d’autre part, l’«universel» des droits de l’homme et de la justice politique."

La souveraineté populaire est donc le commun (je ne sais pas exactement ce que recouvre ce concept dans l'acception de Ferry, je ne peux m'empêcher de relerver qu'il est donné par le TLFI comme synonyme de ordinaire, vulgaire, sans distinction, banal.)

Le reste, c'est le grandiose et le sublime de la liberté politique.

La conclusion de ce paragraphe doit se lire en creux : la souveraineté populaire, mais on pourrait aussi bien dire la souveraineté du populeux relève du national, l'empire européen s'occupant de sauvegarder les droits de l'homme et la liberté politique telle qu'elle s'exerce aujourd'hui : à coups de lobbies et de consultations des grandes entreprises.

Cela n'est pas explicite, mais on enchaîne bien sur un paragraphe qui atteste de la probable justesse de cette interprétation :

"Tel est du moins le point de vue normatif, d’où le projet européen devrait pouvoir tirer sa justification. Mais, dans les faits, la question se pose : l’Europe politique protège-t-elle ses nations face à aux risques réels d’une subversion des Etats par les marchés, du politique par l’économie ? Sous les «suggestions» du Comité de Bâle, qui regroupe les principales banques centrales du monde, la Commission et le Conseil se préoccupent des équilibres et des disciplines sans paraître envisager une stratégie sérieuse de croissance à long terme. S’y ajoute un problème de rééquilibrage institutionnel : sous l’égide de l’Allemagne, épaulée par une France docile, le Conseil s’est érigé en gouvernement de l’Union, alors même qu’il n’est pas et ne saurait être comme tel politiquement responsable."

On retrouve bien dans ce paragraphe la structure hiérarchique esquissée au paragraphe précédent : l'Union est au dessus des nations populeuses, sur lesquelles elle déploie son aile théoriquement protectrice. Ca ne marche pas.

Selon Ferry, c'est encore la faute des gueux : si l'Union impériale ne peut vaincre les marchés, c'est à cause des nations réunies en Conseil. Or les nations sont politiquement irresponsables dans le système de l'état de droit démocratique qu'est celui de l'Union, tel qu'expliqué par Ferry. Si les nations voulaient bien, enfin, laisser faire ceux qui savent, l'Europe opèrerait une transmutation pas moins que mondiale.

C'est la conclusion du troisième et dernier paragraphe :

"Le projet européen connaît une crise de légitimation. A tort ou à raison, le motif fondateur de la construction, la paix, s’est comme effondré avec le bloc soviétique. A présent, la légitimation de relève se joue par rapport à la mondialisation. Comment l’Union européenne y répond-elle ? S’agira-t-il pour elle de faire accepter à ses peuples l’adaptation à une gouvernance mondiale qui échappe aux procédures démocratiques ? Ou peut-on envisager, qu’à rebours des orientations actuellement prises, elle agence une reconquête politique de l’économie mondialisée ?"

Savoir comment une Europe débarassée de ses nations "agencera une reconquête politique de l'économie mondialisée" est un mystère. Selon quel processus de débat ? On sait que la démocratie relève du populeux et du vulgaire. Il faudra donc s'en remettre à une bienveillante élite qui saura, uniquement appuyée sur les grands principes, faire le bien pour le gueux.

Ce n'est pas par hasard que rien n'est dit ici sur le détail ou la méthode : la délibération est du domaine du commun, le gouvernement des experts européens n'a pas besoin de débat public pour faire bien.

On retrouve là le motif déjà exposé par un autre grand européen, Tommaso Padoa Schiopa, qui lui aussi défendait un équilibre entre démos et kratos, entre le peuple ignare et voué au bas et au commun, et un pouvoir bienveillant et surplombant les masses.

Les défenseurs de l'Union européenne retrouvent également la place qu'occupait la "gauche divine" décrite par Baudrillard (cf. le résumé de son livre :

"Nous vivons la fin de la représentation. L'essentiel aujourd'hui n'est plus d'être représentatif mais d'être branché. Les hommes politiques s'y essaient désespérement : leur intervention se résume désormais à un calcul d'effets spéciaux et de performances. Leur idéologie même n'en appelle pas à nos convictions profondes : elle nous branche ou ne nous branche pas. Victoire de la politique spectacle et des professionnels des médias. Echec d'une gauche qui se voudrait encore divine", transparente, vertueuse et morale, représentative des valeurs profondes, des valeurs définitives de l'histoire. Elle ne peut que rencontrer l'indifférence ironique des masses.")

La gauche divine est peut-être morte, elle s'est recyclée en une classe européenne qui se veut elle-aussi "transparente, vertueuse et morale". Mais pas démocratique.

Comme l'avait diagnostiqué Baudrillard, la classe européenne ne récolte que l'indifférence ironique des masses. Méprisant l'électeur et la démocratie, elle reçoit des électeurs un juste retour.



 

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Lundi 26 mars 2012 1 26 /03 /Mars /2012 17:44

"la vulgarité de Morano, l'inculture de Chatel, le cynisme de Guéant, ça suffit ! c'est totalement irrationnel, c'est le degré zéro de la conviction politique, mais je veux virer le directeur de l'hôtel. Le personnel est décidément trop impoli."

C'était dans le numéro de samedi dernier de Marianne, dans un article sur les intellectuels qui s'abstiennent habituellement mais voteront cette fois-ci...

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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 10:33

Emmanuel Todd a publié dans Marianne une critique (un éloge) du livre de Deloire et Dubois.

Il y livre une interprétation idéologiquement redressée à sa sauce.

Pour ma part, j'ai lu le livre comme une très bonne compilation d'informations - déjà connues pour la plupart, sauf l'interview explosive de Melnik -, à laquelle il manquerait un axe cohérent.

Je ne vais donc pas revenir sur la lecture de Todd, je veux juste montrer en quoi, à mon sens, il la biaise pour lui faire dire ce qu'il aurait eu envie de dire eût-il écrit un tel livre.

Là où je voyais un manque de cohérence (probablement renforcé par l'écriture à quatre main), Todd lit des "petits chapitres cruels, merveilleusement adaptés à l’analyse de ce pouvoir flou, et qui engendrent au final un tableau pointilliste très bien composé." C'est donc flou mais très bien composé.

 

Mais c'est surtout Todd qui se complaît dans le flou. Pour moi, ce qui aurait dû être la clé du livre est cette phrase des auteurs : " et si la mondialisation […] était la réalisation d’un projet politique né aux Etats-Unis et adopté ensuite par un groupe social convaincu et homogène, avant d’être imposé aux autres pays occidentaux puis au-delà ?

Todd noie le poisson, dans sa propre interprétation : "Nous voyons ici, c’est-à-dire dans le monde occidental, se dérouler le processus historique par lequel des groupes constitués comme des correctifs à la démocratie sociale conquérante de l’après-guerre se sont transformés, dans notre période de concentration financière et de déclin du sentiment démocratique, en instances oligarchiques pures."

On passe des USA à "des groupes". Lecture trop rapide.

Pour la relation entre Europe et démocratie, Todd sait être féroce : "Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. De petits Etats comme la Grèce se voient contraints de vendre leurs biens à ces banquiers. 
  
Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique."

Cependant, comme chaque fois qu'il pointe les défauts à mes yeux rédhibitoires de l'Union européenne, une pirouette lui permet de se réaffirmer "européen" : "Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen. Paris y apparaît parfois pire que Bruxelles."

C'est à mon avis une lecture fausse du livre. Paris y apparaît parfois, comme tout institution, avec des travers, mais qui à mon sens sont loin d'atteindre l'irresponsabilité généralisée - par et au profit des Etats-Unis, en très grande partie - du système bruxellois. J'écrivais pour ma part "Il y a des dizaines de pages où l’on comprend que le système européen fonctionne d’une façon qui ne serait probablement pas tolérée si elle se déroulait au niveau national".

Todd absout enfin un peu rapidement à mon sens le PS de toute participation au système de pouvoir atlantiste dessiné par le livre. Lamy est loin d'être le seul dirigeant engagé dans les divers mouvements créés ou soutenus par les Etats-Unis. Elisabeth Guigou est à la Trilatérale par exemple.

Que Todd ait envie de voter PS pour vider Sarkozy et jouer la carte Montebourg à terme, je peux le comprendre. Mais de là à repeindre en rose une situation assez sombre, c'est un peu gênant pour un intellectuel capbalme de conclure par des lignes que je trouve glaçantes : "Le déplacement du pouvoir européen de Bruxelles vers Francfort et Berlin nous garantit l’émergence prochaine d’un pôle allemand renforcé. Les historiens ne peuvent qu’attendre avec gourmandise l’analyse des continuités et ruptures dans l’exercice du pouvoir économique par le haut patronat allemand. Son instinct n’avait pas été fort démocratique lorsqu’il fut pour la première fois puissant, entre 1900 et 1944."

Je n'éprouve aucune gourmandise à cette montée en puissance de la rigueur patronale allemande. Et vouloir y échapper me semble une raison suffisante de cesser de jouer à l'alter européen.

L'impression que Todd me donne en ce moment est celle d'un intellectuel qui préfère taire l'ampleur du désastre qu'il perçoit afin de n'être pas obligé d'en préconiser des remèdes qui risqueraient de l'écarter du centre du jeu. Car si l'on somme les travers du système européen jusqu'au point où l'on reconnaît qu'il nous place sous le contrôle d'un patronat allemand quasiment décrit comme inchangé depuis 1944, la conséquence logique est de sortir de ce sytème. En préférant continuer à s'affirmer européen, Todd reste au centre du jeu, avec la masse des alters qui, au fond, s'accommodent d'un système qui jour les classes moyennes contre le moderne prolétariat.

Cela me fournit une excellente transition pour vous recommander un billet sur le blog de Descartes, consacré au programme économique du front de Gauche, où j'ai trouvé cette citation bien vue : "On ne peut que supputer pourquoi le Front de Gauche, qui est si "radical" dans certains domaines, épouse la position fédéraliste sur l'Europe. Ma théorie est que cela répond à la sociologie du Front de Gauche, fermement ancrée dans les classes moyennes, qui sont les grandes gagnantes de l'Euro et de la construction européenne."

La problématique est la même, que ce soit de Todd ou du Front de Gauche : pourquoi tant de lucidité sur les faits alliée à une imprécision vertigineuse des conclusions ?



 

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Vendredi 23 mars 2012 5 23 /03 /Mars /2012 00:29

cp.jpg Drôle de livre. Ça part comme une pochade, dans la lignée de Sexus Politicus, mais on aborde à certains moments des sujets de fond et l’on apprend finalement pas mal de choses. Reste que le livre ne cerne pas vraiment son objet et laisse une impression mitigée.

L’idée de départ est de lever le voile sur la réalité du pouvoir politique et de montrer les vrais lieux de décision. On commence donc par un récit bien tourné de négociations bruxelloises un peu pitoyables, où les chefs d’Etat des 27 doivent porter un badge pour pouvoir se reconnaître.

De fait, les élites semblent acquises à l’idée que les décisions les plus importantes doivent échapper au peuple. Ainsi, DSK en novembre 2010 : « la solution la plus ambitieuse [à la crise européenne], largement discutée dans la littérature académique, serait de créer une autorité budgétaire centralisée, aussi indépendante politiquement que la banque centrale européenne. […] L’autorité fixerait les orientations budgétaires de chaque pays membre et allouerait les ressources provenant du budget central…»

Les auteurs montrent fort bien comment de nombreux partisans de l’Europe s’accommodent du déficit démocratique permanent – même si les auteurs ne sont pas tombés sur le chef d’œuvre de Padoa-Schioppa.

Quelques pages ou chapitres sont parfois anecdotiques : trois pages sur les banquiers français par exemple. C’est trop, ou trop peu - Pébereau mériterait à lui-seul un livre. Même chose pour l’OMC, brièvement traitée, comme le fonctionnement des médias.

De temps en temps, une idée intéressante surgit. Ainsi d’un chapitre sur les « ministères du monde » : l’idée que les décisions les plus importantes sont prises par des organes techniques fonctionnant comme des ministères. Ces organismes sont au mieux internationaux (l’ONU, l’OMC…) au pire relèvent du droit privé (l’IASB pour les règles comptables - où l’on retrouvait d’ailleurs le regretté Padoa-Schioppa - ou l’ICANN pour la règlementation d’Internet. On pourrait ajouter l’ISDA qui pourrait sérieusement ébranler l’économie européenne, en mars 2012, en décidant que la renégociation de la dette grecque constitue un « événement de crédit »).

Après les « idées générales » ainsi brossées, la mise en évidence d’organismes parfois mal connus mais puissants, les auteurs se tournent vers les hommes. On aborde alors les diners du Siècle, les conférences Bilderberg, la Trilatérale ou encore Goldman Sachs. Il y a pas mal de faits intéressants, une approche historique où l’on apprend par exemple que la Trilatérale s’est créée parce que les conférences Bilderberg ne souhaitaient pas s’ouvrir à l’Asie.

Les auteurs reviennent aussi longtemps sur la trop mal connue affaire Swift, où l’on retrace le parcours qui permet aux Etats-Unis de connaître l’ensemble des transactions bancaires européennes avec le soutien enthousiaste de la Commission européenne et la parfaite impuissance du « parlement » européen. L’anecdote n’est pas loin, avec l’histoire de l’espionnage de l’Union par le Mossad découverte en 2003, suivie par d’autres évocations de l’activité de services russes, chinois ou …suisses.

Moins anecdotique, la description du milieu bruxellois, où l’on passe d’un stage à la Commission à un poste de lobbyiste et vice-versa. On aboutit à une situation où, selon une ONG : « la bulle de Bruxelles [c’] est un monde élitiste où les accords sont majoritairement passés en dehors du regard du public ». Il y a des dizaines de pages où l’on comprend que le système européen fonctionne d’une façon qui ne serait probablement pas tolérée si elle se déroulait au niveau national.

Pascal Canfin, député européen vert : « je siège à la commission des affaires économiques et monétaires. Vous avez, par exemple, un groupe d’experts en matière bancaire. 95% des membres de ce groupe sont des banquiers, et pas n’importe quels banquiers, uniquement des banquiers de la banque de financement et d’investissement, de la banque de marché et toutes les grandes banques américaines – JP Morgan, Bank of America, Goldman Sachs – y sont représentés. En face, il n’y a pas d’ONG, il n’y a pas de syndicats dans ce groupe d’experts. L’idée que la Commission soit conseillée uniquement par des banquiers d’affaires, et, notamment, par les banquiers d’affaires américains pour changer les règles en matière bancaire, me semble complètement surréaliste après la crise financière que l’on a connue ». Ce qui me semble surréaliste c’est que Canfin ne conclue pas de cela que le système européen est rotten to the core, irréformable.

Autre gag européen qui a l’air assez typique : « le chef d’unité chargé des questions de droit d’auteur à la Commission, nommé au printemps 2011, n’est autre que l’ancien directeur juridique de l’International Federation of the Phonographic industry, où il était chargé du lobbying » !

Le lecteur a cependant, à de nombreux moments, l’impression d’une pensée décousue, peut-être due à l’écriture à quatre mains. Par exemple, après avoir découvert la comitologie, le pouvoir de la Commission et les pressions extraordinaires des lobbies, le lecteur est étonné de lire au sujet du Parlement européen que « les français s’intéressent trop peu à l’institution sans doute la plus démocratique de l’Union européenne ».

Compte tenu de l’ensemble de ce qu’apprend le lecteur novice, il y a fort à parier qu’il vaut mieux que les français ne s’intéressent plus, ni au Parlement, ni au reste du système européen ; ils risqueraient d’en concevoir une acrimonie encore élevée d’un cran ! Même étonnement du lecteur devant la candeur de l’auteur qui écrit que « nous ne devons pas incriminer Bruxelles pour nos propres turpitudes. Si le système fonctionne mal, c’est aussi en raison des comportements français ». Après avoir décrit finement la machine à broyer les avis divergents et l’opinion populaire qu’est Bruxelles, il est un peu candide d’en rejeter la faute sur ceux qui en sont écartés !

Encore une contradiction : les auteurs citent Canfin expliquant que parfois des décisions bonnes sont prises par Bruxelles et détournées au niveau national (sur un modèle très platonicien qui affecte la pensée de nombreux nationalistes européens : le cerveau bruxellois pense bien, ce sont toujours les mains des exécutants, nationales, qui échouent).

Le fond des choses c’est que les décisions européennes résultent de processus flous et déresponsabilisants, donc dangereux.

 On comprend donc que, selon les auteurs, les autorités nationales peuvent détourner un texte européen valable au départ. Mais que penser réellement des positions nationales exprimées à Bruxelles lorsqu’on lit, à propos d’une approbation donnée par les autorités françaises (en matière de vin rosé), qui suscita ensuite un scandale en France : « le sujet avait été traité dans un paquet global, que la France avait approuvé… » La décision n’a pas été votée en elle-même, mais adoptée en bloc. Difficile d’en rechercher ensuite le responsable...

Les processus de décision bruxellois sont donc suffisamment déplorables pour que le lecteur soit en mesure d’attendre que les auteurs nous épargnent les clichés les plus éculés, sur le mode « il suffirait de vouloir pour que le système européen tourne rond ». Quand on s’est pris le traité de Lisbonne en pleine figure, en 2008, après l’avoir rejeté en 2005, ça doit conduire à une très grande modestie sur la capacité du citoyen à infléchir les décisions au niveau de l’Union. On a même envie de balancer le livre à la poubelle quand on lit que le gouvernement français refusant d’appliquer un texte européen fait preuve d’un « comportement de voyou ».

Des législations prises par le même cadre administratif et politique que celui qui prépare une réforme financière en étant exclusivement conseillé par des banquiers d’affaires peuvent-elles être considérées comme dignes de respect ?

Par exemple, quand la Commission entre en guerre contre les subventions des collectivités locales à des associations, de plus en plus menacées car elles sont considérées comme autant d’entraves à la concurrence non faussée. Le même journaliste qui a déploré un comportement de voyou de la part du gouvernement français écrit une page plus bas : « le financement d’un foyer pour femmes battues, des actions de protection du patrimoine mettent-ils en péril la libre concurrence ? En l’état, la Commission considère que « oui » ! ». Compte tenu de cela, et fâce à tant de bêtise, il faudrait plutôt décorer les politiques qui refusent d’appliquer les textes européens !

Ce manque de ligne d’argumentation est d’autant plus dommage qu’à certains moments le livre est très efficacement démonstratif.

Notamment quand il montre, au cœur du démarrage des conférences Bilderberg comme du mouvement européen, un Joseph Retinger : à toutes les étapes de la construction européenne on retrouve des hommes au service de structures atlantistes. L’impression générale est que la plupart des structures que les complotistes adorent détester, Bilderberg ou même Union européenne, sont là pour assurer que jamais les nations européennes ne nuiront aux intérêts américains. D’ailleurs, un paragraphe qui aurait pu être explosif - s’il n’avait été accueilli par la bonne presse avec les ilence respectueux qui convient - montre assez bien l’intérêt de la CIA pour le projet européen et pour son plus éminent porteur, Jean Monnet. Constantin Melnik, ancien chef des services français, interrogé par les auteurs : « Schuman et Monnet avaient des liens avec la CIA […] De Gaulle souhaitait que les contacts avec la CIA soient concentrés au niveau des services et que les gens de la CIA cessent de voir directement Monnet et Schuman ».

De la même façon, la trilatérale, ce groupe de discussion à très haut niveau, a recruté nombre des premiers commissaires européens lors de sa création – et aujourd’hui Mario Monti et Lucas Papademos en étaient membres avant leurs promotions récentes. La branche européenne de la Trilatérale a été créée par Georges Berthoin, ancien chef de cabinet de Monnet au Plan puis à la Communauté européenne du charbon et de l’acier.

D’où une intéressante question des auteurs, qui aurait pu constituer l’axe central du livre : « et si la mondialisation […] était la réalisation d’un projet politique né aux Etats-Unis et adopté ensuite par un groupe social convaincu et homogène, avant d’être imposé aux autres pays occidentaux puis au-delà ? ». Le livre aurait pu être consacré aux marques de ce projet américain en France et dans l’Union européenne. Des éléments comme les Young leaders programme, ou l’International visitor leadership programme sont longuement présentés comme des instruments du soft power américain, ce pouvoir d’influence qui devient aussi, sinon plus important, que le pouvoir militaire. Le livre aurait perdu en aspects folkloriques mais gagné en portée.

Probablement aurait-il été encore plus facilement passé sous silence. Il est plus facile d’inscrire un pamphlet anti-américain en le dissimulant en remake d’un François de Closets dénonçant les gaspillages publics, que d’attaquer bille en tête. Malgré donc ce côté décousu - peut-être dû aussi à des divergences entre les auteurs - le livre est intéressant et très documenté.

 

 

 

 

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Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 15:51

ip.jpg Un livre intéressant, écrit avec un - peut-être trop - grand souci de caresser l'opinion médiatique dans le sens du poil.

Les trois auteurs, journalistes au Monde, à l'Expansion et à l'Express ont bien conscience d'enfreindre la ligne jaune. Il est bien dommage qu'ils ne se risquent pas à penser plus hardiment, au risque de passer pour des défenseurs d'une nouvelle doxa.

Une première partie retrace l'échec du libre-échange. C'est probablement la meilleure.

Il est rappelé que le libre-échange a echoué sur plusieurs points et plusieurs clichés du moment sont dénoncés comme tels.

Le nouveau miracle allemand n'est pas dû à un positionnement particulièrement intelligent, mais à une stratégie de réduction des salaires réels, qui fait que l'Allemagne accumule des excédents sur ses partenaires européens mais est déficitaire notamment avec la Chine.

Les résultats chinois sont eux aussi largement imputables à une stratégie de sous-évaluation du yuan de grande ampleur (on note cependant que sur ce point les auteurs devraient constater que la Chine a ce faisant mis en place, en réalité, un véritable protectionnisme monétaire).

Les auteurs montrent aussi que le libre-échange ne réussit pas à provoquer une convergence mondials des salaires. L'exemple du marché unique nord américain, l'ALENA, montre que les salaires stagnent au Mexique comme aux Etats-Unis. De fait, la situation des classes moyennes a cessé de s'améliorer dans les pays développés. L'avenir est même inquiétant. Certains avaient en effet imaginé que les pays développés pourraient se spécialiser dans les travaux de conception, pendant que les pays en développement assureraient la fabrication. Cette vision vaguement colonialiste fait fi des stratégies volontaristes des pays en développement, qui consentent des efforts de R&D destinés à les placer eux aussi en position de concevoir.

Toute cette partie est très riche en références récentes et pertinentes.


La deuxième partie invite ensuite à revenir sur le combat intellectuel entre protectionnisme et libre-échange. Il s'agit de montrer comment ces thèmes ont été défendus depuis le XIXème, chacun par la droite ou par la gauche selon les pays et les dates. Il est fait usage notamment du livre de David Todd, L'identité économique de la France, qui a l'air très riche.

Cette partie se termine par le cadrage d'un protectionnisme qui serait acceptable aujourd'hui.

Là est le défaut énorme du livre. On lit en effet que le «bon» protectionnisme est européen, forcément européen, quasiment sous peine de dérive fasciste : "Quand on ethnicise la notion de citoyenneté dans un pays, lorsqu'on défend l'idée d'une sorte d'appartheid de la protection sociale [...] alors l'idée d'un protectionnisme national [...] vient naturellement à l'esprit des démagogues".

Contrairement au reste de l'ouvrage, la volonté de précision et de didactisme s'efface, au profit de la pétition de principe la plus grossière. Après deux ou trois petit paragraphes destinés à invalider un protectionnisme national, l'auteur du chapitre s'attribue un brevet de vertu morale à peu de frais : "Avis aux vendeurs d'illusion et autres penseurs de comptoir : aujourd'hui, seul le cadre européen est adapté pour préserver les intérêts commerciaux de la France. Le véritable protectionnsime vertueux..."

Il s'agit donc de remplacer la doxa à la Alain Minc par une autre, tout aussi méprisante et, disons-le, méprisable. 

 

Du coup, la troisième partie, qui envisage les modalités d'un protectionnisme efficace, tombe un peu à plat - on voit mal ce qui convertirait l'Allemagne ou le Royaume-Uni à un protectionnisme fût-il intelligent. Et, de fait cette partie est assez confuse.

Plusieurs types de protection sont en effet envisagés :

1. Une taxe de type taxe carbone, frappant les biens en fonction du taux de CO2 moyen du pays exportateur.

2. Une taxe assise sur les différentiels salariaux.

3. Une taxe prélevée sur les pays dont les droits sociaux sont inférieurs à des normes jugées satisfaisantes.

4. Une harmonisation fiscale pour éviter le dumping à l'impôt sur les sociétés par exemple. On ne voit cependant pas bien les modalités de cette lutte anti-dumping.

Au final, on ne sait pas très bien quelle serait la formule préférée des auteurs.

 

L'intention morale

Dans le souci, probablement, d'éviter de passer pour d'affreux nationalistes, les auteurs souhaitent d'une part autoriser l'Afrique à se protéger - dans un jeu mondial où le protectionnisme s'organiserait par régions. D'autre part, ils reprennent l'idée, avancée par Attac que les taxes de protection européenne devraient être reversées sous forme d'aide au développement. L'idée est un peu baroque.

D'une part, si ces taxes de protection sont acceptables, c'est pour remédier à des distorsions de concurrence. Elles ont donc vocation à s'effacer. Il est difficile de faire asseoir une taxe censément altruiste sur une base fiscale fondante.

D'autre part, c'est sans doute la Chine qui bénéficie le plus du libre échange aujourd'hui. On voit mal comment l'aider à se développer mieux qu'elle ne le fait actuellement : le pays a l'air de se débrouiller parfaitement et n'est probablement pas disposé à accepter des conseils venant d'états qui semblent s'ingénier à casser leur propre croissance avec application.

Il faudrait donc soit reverser à la Chine ce qu'on lui prend, soit le reverser à d'autres en fonction de clés de répartition bien malaisées à établir.

On voit donc mal ce qui justifie ces contorsions quand la rupture avec le laisser faire actuel, qu'il soit commercial ou monétaire, s'impose pour ne pas arriver à un réel chaos social.

Par ailleurs, les auteurs le soulignent à plusieurs reprises, le véritable protectionnisme consisterait tout simplement à établir une juste parité des différentes monnaies internationales. À tel point que face à une sous-évaluation du yuan de 25%, Paul Krugman a proposé de taxer les biens chinois entrant aux Etats-Unis à hauteur de 25%. Les auteurs citent même Pierre-Noël Giraud, économiste réputé : "l'effet des fluctuations des grandes monnaies est bien supérieur à toutes les mesures envisagées par les protectionnistes les plus acharnés".


La mesure proposée par Krugman, et dont j'avais formulé une variation destinée à la rendre plus universelle et permanente, est bien plus simple, et justifiée, que toutes celles envisagées par les auteurs.

*

L'impression que donne donc l'ouvrage est qu'il s'agit d'une compilation des bonnes idées à propos des defauts du libre-échange actuel et des moyens d'y remédier par un protectionnisme raisonnable, plus que d'une véritable stratégie.

On en veut pour preuve que le protectionnisme européen, qu'ils appellent de leurs vœux - comme Emmanuel Todd - suppose l'accord de l'Allemagne.

Il est possible que l'Union Européenne, au terme de quelques années dediscussion, puisse accoucher d'une écotaxe européenne frappant les biens entrant en Europe d'une somme de 1% à 2%. Par rapport aux 25%, 30% ou 40% de sous-évaluation du yuan (et du dollar), ce serait tout à fait insuffisant pour rétablir un équilibre des échanges internationaux.

Un autre point négligé par les auteurs est celui des Etats-Unis. Certes la Chine dispose d'une monnaie tres fortement sous-évaluée, mais les Etats-Unis ont une monnaie également fortement sous-évaluée. Il conviendrait donc de ne pas se focaliser sur la seule Chine, au risque de retomber dans des accusations d'occidentalo-centrisme justifiées.

Par ailleurs et enfin, les auteurs n'ont pas bien pris en compte les déséquilibres internes à la zone euro. Le protectionnisme européen laisserait intact le déficit béant de productivité qui se creuse chaque année entre les pays à inflation modérée et ceux à inflation très contrôlée, comme l'Allemagne. Ils oublient également l'existence d'un très fort dumping interne à l'Union européenne.

C'est un travers commun aujourd'hui, une fois que l'on a conclu qu'une solution européenne doit être trouvée, le chemin est terminé. Les auteurs donnent finalement l'impression de s'en tenir à cela.

Il faudrait pourtant ajouter ceci à leur raisonnement, pour tenir compte de la situation politique sans se contenter de poses morales :

1. Si rien n'est fait de significatif au niveau européen, il conviendra d'appliquer des taxes au niveau national.

2. Pour de nombreux pays européens il est de toute façon préférable de sortir de la zone euro, qui n'est pas viable comme telle, c'est la mesure protectionniste la plus importante.

Finalement, mon point de vue est que la question des déséquilibres des échanges commerciaux est une question qui est monétaire plus que commerciale. C'est d'ailleurs pour cela que nous pouvons agir en ce sens tout en restant dans l'OMC. Les mesures à prendre pour remédier à l'échange inégal qui nous est imposé portent sur les taux de change, pas sur les droits de douane.

Elles sont plus simples que la plupart des taxes imaginées et recensées par les auteurs. La compensation des écarts de change déloyaux n'a pas besoin d'être justifiée par des raisons morales, ou de s'effectuer au nom du développement durable ou du développement de l'Afrique - toutes causes qui sont valables par elles-mêmes, non comme sous-produit d'un protectionnisme en quête de sens. Comme l'écrivent les auteurs, les déséquilibres qui s'accumulent sont des causes de guerre.

 

Sur le même sujet, outre les divers liens ci-dessus, on lira ma note sur le livre de Baumol et Gomory, Global trade and conflicting interests.

Lire aussi ma note sur Le coût humain de la mondialisation, de Zygmunt Bauman.


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