Attiré par la polémique comme un Sarkozy par la mairie de Neuilly, je me suis lancé dans la lecture de cet ouvrage à succès. Avec pas mal d'intérêt.
Une critique juste sur l'état de la politique française
Le plus convaincant dans la description de l'état des lieux de la politique française, tel que dressé par Badiou, est la confrontation dissymétrique entre droite et
gauche dites de gouvernement. Pour lui, la droite joue des peurs sociales pour prôner des politiques dures, qui semble permettre au peuple de croire qu'il va pouvoir conserver quelques positions,
à condition d'obéir à ses maîtres. Cette politique de la peur globale est bien analysée, y compris dans l'instrumentalisation électorale de la lutte contre les "états voyous" initiée par
Bush. Pour Badiou, dans sa forme française cette politique de la peur a pour nom pétainisme : le Travail, Famille, Patrie, comme protection illusoire contre un extérieur menaçant.
Là où la position est dissymétrique entre droite et gauche, c'est que la gauche, loin de proposer des solutions alternatives à celles de la droite, ne fait appel
qu'à une "peur de la peur", une peur de la droite qui ne dit rien de ce que peut, positivement, apporter la gauche. C'est bien dit, mais finalement le PS (ou du moins ses
publicitaires) avait formulé et avoué cette stratégie, dès 1986, avec le slogan "au secours la droite revient". Le problème du PS est qu'il n'en a pas changé depuis et n'a pas su
susciter de projet. La droite non plus d'ailleurs, si bien que le constat de Badiou d'un débat politique nul, qu'il fait pour la politique internationale, peut être généralisé :
"Pour les deux camps électoraux, en vérité, le monde n'existe pas. Sur des questions comme la Palestine, l'Iran, l'Afghanistan, (où des troupes françaises sont
engagées), le Liban (où il en va de même), l'Afrique, où nos gesticulations militaires fourmillent, il y a consensus total, et du reste, nul n'envisage d'ouvrir sur ces questions de guerre ou de
paix la moindre discussion publique."
Un programme plus théorique que concret
La critique de la gauche est aisée, là où j'attendais Badiou c'est sur ses propositions. J'ai été un peu déçu, car elles sont finalement très théoriques, sauf sur
un point. Je commence par reprendre ses huit propositions, telles quelles :
Point 1 : Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d'ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les
ouvriers de provenance étrangère.
Point 2 : L'art comme création, quelles que soient son époque et sa nationalité, est supérieur à la culture comme consommation, si contemporaine
soit-elle.
Point 3 : La science, qui est intrinsèquement gratuite, l'emporte absolument sur la technique, même et surtout profitable.
Point 4 : L'amour doit être réinventé (point dit "de Rimbaud"), mais aussi tout simplement défendu.
Point 5 : Tout malade qui demande à un médecin d'être soigné doit être, par celui-ci, examiné et soigné le mieux possible, dans les conditions contemporaines de
la médecine telles que ce médecin les connaît, et ce sans aucune condition d'âge, de nationalité, de "culture", de statut administratif ou de ressources financières (c'est le point
d'Hippocrate).
Point 6 : Tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d'une politique d'émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de
gestion.
Point 7 : Un journal qui appartient à de riches managers n'a pas à être lu par quelqu'un qui n'est ni manager ni riche.
Point 8 : Il y a un seul monde.
Son point le plus fort à mon sens, est le dernier. Il lui consacre d'ailleurs un chapitre entier. Il est simple, compréhensible et de portée immense et immédiate
:
"Face aux deux mondes artificiels et meurtriers dont "Occident", ce mot maudit, nomme la disjonction, il faut affirmer dès le début, comme un axiome, comme un
principe, l'existence d'un seul monde. Il faut dire cette phrase très simple : "Il y a un seul monde".
C'est une invite à ne voir partout que des humains, là où notre pratique quotidienne nous pousse à discriminer entre avec ou sans-papiers, fanatiques et
raisonnables, riches (dynamiques) et pauvres (obtus) etc... Il y a quelque chose de chrétien dans ce point, et de pas forcément gauchiste. Je le rapproche d'une phrase de Lévi-Strauss, plutôt
classé à droite : "le barbare c'est celui qui croit à la barbarie".
Sur son point 1, je ne suis pas convaincu que le sort des étrangers puisse être l'alpha et l'oméga d'une politique sociale. Mais, si l'on prend la situation
de l'étranger comme métaphore de celle du plus faible, on peut retrouver en cette formulation un argument presque rawlsien : une politique n'est juste que si elle sert aussi à améliorer le sort
du plus faible. Pour autant, cet usage métaphorique de l'étranger conduit à refuser ce que la politique peut avoir de territorial, de jeu d'une loi arbitraire étendue sur un espace lui-aussi
arbitraire. Badiou écrit tout à la fois, ce à quoi je souscris : "Une loi ne fixe pas une condition pour appartenir au monde. Elle est simplement une règle provisoire qui existe dans une
région du monde unique. Et on ne demande pas d'aimer une loi. Seulement de lui obéir." Et en même temps il fustige les "misérables campagnes "civilisées" contre les coutumes des
gens qui arrivent", comme si les étrangers, de par un statut "d'intouchables", pouvaient emmener avec eux leurs lois propres. Le principe d'unité du monde me semble quelque peu
contredit, paradoxalement, par ce statut privilégié de l'étranger.
Son point 2 est plus banal, même s'il est justifié, et soutenu par une argumentation fort peu philosophique : "...rien n'atteste plus le désir réactionnaire
contemporain que de s'extasier [...] sur les œuvres d'un cuistre du XVIIe siècle, retrouvées sous une bienheureuse poussière dans la bibliothèque de Montpellier et interprétées à grand renfort
d'aigres "instruments d'origine", alors qu'on méprise et qu'on s'abstient de faire entendre les plus grands chefs d'œuvre du XXe siècle". Là, on est plus dans les goûts et les couleurs que
dans le débat politique. Je ne suis pas sûr que René Koering ou William Christie puissent être rangés à côté de TF1 dans la catégorie des réactionnaires.
Même chose pour son point 3, que l'on ne peut qu'approuver.
Son point sur l'amour est intéressant : l'amour comme réalité d'un être dual, d'un être à deux, qui ouvre les yeux sur la limitation que représente le seul
individu. Mais la portée politique de ce constat n'est pas évidente, et sans doute pas aussi tranchée que le très sec, un peu morbide, voire puritain : "l'amour enseigne en effet que
l'individu comme tel n'est que vacuité et insignifiance..."
Le point 5 est un évident rappel à lutter contre les tentatives actuelles de privatisation de la médecine publique (via la tarification à l'acte et autres
bureaucratisations insanes de la pratique médicale).
J'aime bien son point 6, qui clôt le débat sur les sempiternelles réformes auxquelles nous sommes conviés sans jamais qu'elles ne satisfassent quiconque
puisqu'elles n'ont aucune visée émancipatrice, mais n'émanent que d'une volonté de gagner encore un peu plus. Il écrit par exemple, sur la notion de modèle "l'avantage [...] de cette théorie
du modèle [...] c'est qu'il s'agit d'une reconfiguration passive, qui n'en appelle nullement à l'énergie de ses acteurs. C'est bien tout le rôle des constantes invocations, par nos nouveaux
réactionnaires, des remarquables mérites des universités et de l'économie sous Bush, des magnifiques réformes de Blair, voire de l'abnégation des ouvriers chinois qui travaillent douze heures par
jour pour presque rien."
Le point 7 est exact au fond, puisqu'il refuse que la quasi-totalité des médias soient aux mains de groupes privés. Mais dit comme cela, c'est sacrifier au goût de
la formule de façon gênante. Pourquoi faudrait-il limiter les journaux financiers aux financiers et les journaux religieux aux religieux ?
Le point 8 est donc finalement sans doute le plus important, et pas spécialement de gauche. Voilà le constat étonnant que je suis amené à faire sur Badiou à travers
cet ouvrage.
Conclusion partielle
Je n'exclus pas d'avoir laissé échapper l'essentiel du message. Certaines phrases sont pour moi absconses. Spécialement sur le communisme. Dans toute la partie
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