Vendredi 18 novembre 2005
Je ne peux pas m'empêcher de commenter et de citer un peu longuement un article superbe de Paul Thibaud, "Diagnostic sur nos peurs et torpeurs" - Le Monde du 18/11.
Quelques extraits commentés :
"Cela fait des années (depuis qu'ils ont baissé les bras devant le chômage) que nos gouvernements ne savent que réagir et non plus agir, qu'ils ont perdu le goût et le sens de l'avenir qui leur donnerait l'autorité de trier et de rationaliser les demandes sociales. Que l'Etat et la société soient dans une spirale d'impuissance et d'irresponsabilité, la situation du budget suffit à le montrer."
Jusque là, rien d'original, Baverez dit la même chose...
"La France n'arrête pas de se faire la leçon à elle-même, en présupposant que ce ne peut être que salutaire. Mais ne s'acceptant pas, ne se comprenant plus, le pays se vide de la confiance nécessaire pour retrouver des capacités et se fixer des buts. Le point décisif est la perte de tout sentiment de maîtriser l'avenir, de toute capacité de s'y projeter. [...]
Les idéologies progressistes manquant, nous aurions pu nous appuyer sur cette confiance en soi qu'est le patriotisme : il permet d'accueillir l'avenir parce qu'on croit pouvoir lui faire face comme le pays l'a fait d'autres fois. Cette source de sérénité, l'Angleterre ou l'Amérique en disposent. Au contraire, la France et ses voisins se sont voués à un démocratisme désincorporé qui, sans égard pour l'état du monde extérieur, a répandu une morale de l'intention, désarmé l'Etat, émancipé toujours plus l'individu, multiplié les droits sociaux, effacé les différences entre nationaux et étrangers... pour aboutir au brouillage où nous nous débattons hargneusement.
De cette manière, nous nous empêchons de mener une vie de citoyens. Nous ne sortons pas d'une confrontation désolante entre ce que nous devrions être et ce que nous sommes. Cet idéalisme sans volonté, passif, empêche les institutions de fonctionner, comme le montre l'exemple de l'école, paralysée par des réformes qui ont prétendu imposer comme une règle un enseignement sans échec. Nous sommes installés dans cette contradiction qu'est un idéalisme sans projet, qui démoralise ceux qui exercent les responsabilités et attise une infinie récrimination.
Dans un article aux accents testamentaires, François Furet insistait sur le "déficit spirituel" dont souffre la France, désignant ainsi l'absence d'une conviction, d'un attachement ultime sur quoi on peut s'appuyer pour rebondir et reformuler un espoir. La République avec son admirable devise fut un point d'appui de ce genre, notre religion civile. Cette référence est bien près de devenir une nostalgie, mais depuis que la patrie européenne n'est plus un espoir crédible, nous n'en avons pas d'autre. Nous devons essayer de la désembourber en lui associant un projet, une stratégie pour rendre au pays à la fois une capacité de se gouverner et un horizon."
Là, tout change : stop l'Europe, vive la République ! Enfin !
Il ne s'agit pas de dire Vive la République en sautant sur sa chaise comme un cabri, mais bien de réformer. Raffarin puis Villepin l'ont dit. Mais Paul Thibaud rappelle que pour que le gouvernement soit suivi dans sa volonté de réformer, "Il lui faut faire une proposition qui soit immédiatement légitime et acceptable, qui soit une réaffirmation du principe de justice sociale. Celui-ci est évidemment compromis (c'est une des raisons sous-jacentes aux agitations présentes) quand on demande des concessions aux salariés, considérant comme des privilégiés ceux qui ont un emploi stable, alors qu'on parle de l'impôt sur la fortune comme d'un archaïsme stupide."
Voilà qui sonne comme une baffe à Maurice Lévy, qui dans une tribune hallucinante cet été (dans Le Monde, 29 juillet 2005) terminait un appel aux sacrifices par un programme unique : baisse des impôts !
Enfin, l'une des causes principales de nos maux est nommée : "Désormais, il est clair que l'Europe ne sera pas une nation. La conséquence à tirer de ce fait est que l'Europe ne doit pas empêcher de vivre, étouffer de contraintes ce qu'elle ne peut pas remplacer, même si l'ouverture des nations et des sociétés qu'elle a organisée subsistera."
Je ne sais si cet article fera du bruit ou ne recueillera qu'un silence poli, mais je prends les paris que tout candidat à la prochaine présidentielle qui en tirera les conséquences fera un tabac. Il lui faudra pouvoir dire :
1. tant pis pour les invraisemblables contraintes européennes :
- Le pacte de stabilité doit être assoupli sans quoi la France sortira de l'euro sous 24 mois ; - la France redevient maîtresse de la définition de ce qu'est, chez elle, un service public et seules les discriminations entre entreprises privées françaises et européennes sont une distorsion de concurrence (que l'on songe que ces derniers jours, c'est l'Europe qui a fait traîner le conflit social à la SNCM parce que l'Etat ne pouvait pas conserver plus de 25% de cette société, que la Commission s'apprête à attaquer encore EDF, cf. article de Libération, etc...)
2. pour redresser les finances publiques il faut des sacrifices partagés : pas question de restreindre les protections sociales sans hausse des impôts. On doit même pouvoir trouver des droits nouveaux à créer et à garantir pour le futur de la France (gratuité des crèches par exemple)...
Il y a bien sûr matière à réfléchir encore pour préciser un tel programme. Mais quel beau socle, ou préambule, vient ici offrir Paul Thibaud !
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