Nb : en italique les citations, tirées du livre, issues d'écrits de Lacan, entre guillemets simples celles de Ogilvie.
La personnalité se forme chronologiquement sur trois plans : celui de l'histoire de l'individu, sa biographie factuelle ; celui de la conception de soi, l'idéal du moi ; celui des relations sociales. Ces définitions sont importantes car elles rendent la personnalité sinon explicable, du moins non suceptible d'explications de type purement organiciste (« de pur reflet, représentation seconde, le psychisme [...] passe au statut de facteur d'adaptation de l'individu à son milieu »). Lacan n'écarte pas la volonté de l'individu, et ne réduit pas la personne à une simple détermination. Plus exactement, si Lacan maintient une vision matérialiste du monde (« dès qu'il s'agit de connaissance scientifique, le déterminisme est une condition a priori »), il n'écarte pas pour autant l'intérêt du discours que tiennent les gens sur eux-mêmes.
Concrètement, cela signifie que dans une relation patient / thérapeute, le discours de l'un et celui de l'autre sont tout aussi problématiques et que cette situation exclut normalement que le thérapeute reste extérieur à son patient (« on a pas l'habitude dans les sciences de se soucier des intentions ou de l'état d'esprit de l'expérimentateur : il est impossible ici d'en faire abstraction ».
L'objectif de cette réflexion sur la relation médicale, qui doit permettre de dégager une science de la cure, est une « transgression de l'ancien interdit aristotélicien selon lequel il ne saurait y avoir de science de l'individuel ».
Il s'agit de reconstituer et de comprendre la naissance des pathologies : « nous avons montré que la psychose paranoïaque, telle qu'elle a été définie par les progrès de la nosologie classique, ne saurait se concevoir autrement que comme un mode réactionnel de la personnalité, [...] à de certaines situations vitales qui ne peuvent se définir que par leur signification humaine elle-même très élevée, à savoir, le plus souvent, par un conflit de la conscience morale. Nous soulignons cette genèse réactionnelle de la psychose, qui nous oppose aux théoriciens de la « constitution » dite paranoïaque autant qu'aux partisans d'un « noyau » de la conviction délirante, qui serait un phénomène d' « automatisme mental » ». Lacan, répondant à un membre de son jury de thèse : « En somme, [...] nous ne pouvons oublier que la folie soit un phénomène de la pensée ».
Une fois posées ces prémisses, on doit admettre que la personnalité se forge dans un milieu social. Alors que dans la partie précédente, Lacan s'inspire de Spinoza (parallélisme entre le corps et l'esprit sans accorder de supériorité de l'un sur l'autre), on découvre que les inspirateurs de Lacan penseur de la formation sociale de la personnalité, se repose sur Aristote, Auguste Comte mais aussi Charles Maurras. Il n'y a pas d'individu formé ex-nihilo, mais une personnalité qui grandit, s'épanouit dans, et reflète, un milieu. Et la personnalité pathologique est celle qui grandit sans se rendre compte que ses idées sont totalement non conformes à son milieu : «[...] on définit le délire comme l'expression, sous les formes du langage forgées pour les relations compréhensibles d'un groupe, de tendances concrètes dont l'insuffisant conformisme aux nécessités du groupe est méconnu par le sujet. »
L'effet du milieu social est, chez l'homme, extraordinairement fort. Comme le résume Ogilvie : « chez l'homme c'est la culture qui tient lieu de nature, l'institution d'instinct et le détour par la communication, le langage et les manifestations mentales qui tient lieu de l'automatisme réactionnel que l'on trouve chez les animaux ».
Pourtant, on ne peut réduire l'homme à son milieu. Le dernier tiers de l'ouvrage, encore plus complexe que les deux premières parties, introduit une rupture entre l'homme et son milieu. Cette rupture est symbolisée, décrite, compréhensible, à travers la notion de stade du miroir – étape du développement de l'enfant au cours de laquelle il se reconnaît, se détache du monde. Pour cette dernière partie, Hegel et Kojève sont souvent invoqués – et malheur à ceux qui sont, comme moi, peu familiers de leur philosophie.
Que retirer pour conclure de ce livre ardu ? Que la première partie, plus didactique, explique un par un les différents concepts introduits. Qu'ensuite, c'est l'avalanche, et que les lecteurs peu familiers des concepts freudiens, lacaniens et hégeliens seront perdus (mais après tout, l'ouvrage est publié dans une collection de philosophie. Il reste cependant l'idée que Lacan a au départ une solide volonté d'éclaircir les concepts de la psychanalyse par le recours aux études de cas mais aussi à des références philosophiques solides – et ce processus semble créateur de concepts valides. On peut subodorer, dans la deuxième partie, que la démarche a pu s'inverser : il s'agirait plus alors de coller à des philosophies à la mode (Hegel lu par Kojeve), que de continuer à faire progresser l'étude du psychisme.
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