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Vendredi 21 décembre 2007 5 21 /12 /Déc /2007 00:31
Les symboles, ça compte. C'est aussi ce qui distingue un état bidon et une collectivité non pas naturelle, ni idéelle, mais historique, ayant un passé partagé, travaillé, accepté : représenté. Ainsi, en France, du drapeau , aux couleurs rouge et bleu (pour Paris), auxquelles s'est ajouté le blanc royal ; de la devise, Liberté, égalité, fraternité, reprenant deux principes clefs de la déclaration des droits, auxquels un principe moral a été ajouté ; de l'hymne, composé à Strasbourg et repris à Marseille... (à propos de l'hymne, pas de contresens ni d'anachronisme : le sang impur auquel il est fait référence est bien celui des sans-culottes, se qualifiant ainsi ironiquement  par opposition au sang bleu des nobles).

Dans le cas de l'Europe, étudions les symboles qu'entend se donner cet état en gestation (de façon de plus en plus criante puisque l'Allemagne et 15 autres pays veulent le retour des symboles, exclu du Traité de Lisbonne).


Commençons donc par le premier symbole, la journée de l'Europe, le 9 mai. Ce symbole là est peu connu, il correspond à la déclaration Schuman du 9 mai 1950.  La déclaration de 1950 fait de la Communauté du charbon et de l'Acier l'embryon d'une fédération européenne. Pas grand chose à en dire, si ce n'est que Robert Schuman, selon un site pourtant très hagiographique,  "va représenter le courant lorrain et alsacien  qui accepte l’intégration progressive à la France mais à condition qu’elle se fasse  dans la préservation des traditions et des convictions religieuses de ses habitants." Et puis aussi que ce brave homme réclama le droit au retour en Allemagne de Otto Strasser, l'un des premiers idéologues du parti nazi, exilé au Québec après guerre. Peut-être parce que Strasser, "partisan d’une Europe aux cent drapeaux, [...] fut l’un des premiers à s’intéresser à la coordination des nationalismes ethniques dans lesquels il voyait un outil de la réorganisation de l’Europe sur des bases ethnico-linguistique." (référence trouvée sur un site de la lugubre nouvelle droite, laquelle a l'air de trouver Strasser très à son goût).

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Deuxième symbole de l'Europe, son drapeau.
Dessiné par Arsène Heitz, employé des Communautés, à l'issue d'un concours, il est explicitement d'inspiration religieuse. Comme l'explique un fort honnête site catholique :
Au mois 1987, j’ai rencontré par hasard à Lisieux, devant le Carmel, un Monsieur modestement vêtu qui m’a dit : « C’est à moi qu’on a demandé de dessiner le Drapeau de l’Europe. J’ai eu subitement l’idée d’y mettre les douze étoiles de la Médaille Miraculeuse de la rue du Bac, sur fond bleu, couleur de la Sainte Vierge. Et mon projet fut adopté à l’unanimité, le 8 décembre 1955, fête de l’Immaculée Conception. »

J’étais tellement pressé ce jour–là que je n’ai même pas songé à prendre le nom et l’adresse de mon interlocuteur. Et les mois ont passé. J’ai voulu rechercher le dessinateur du Drapeau. Je suis donc allé à Strasbourg au début de janvier 1989 pour essayer de retrouver ce dessinateur. Je suis monté au Bureau de Presse du Conseil de l’Europe, où j’ai été accueilli par 2 secrétaires expérimentées, d’une soixantaine d’années, qui savent tout de fond en comble. Là, le dessinateur du Drapeau est connu comme le loup blanc. Il s’appelle Arsène Heitz. Il habite 24 rue de l’Yser. Je suis allé chez lui. Il était là. Il m’a reconnu.
Il est mort maintenant, mais tant qu’il a vécu, il aimait raconter son exploit : avoir dessiné le Drapeau de l’Europe et en avoir fait le Drapeau de la Sainte Vierge !
Les douze étoiles n'ont rien à voir avec le nombre de membres de l'Union européenne à l'époque. Toujours selon le même site : " Les douze étoiles ne correspondaient pas, à ce moment–là, au nombre des nations. Le Parlement Européen était « conçu pour » 12 nations, mais le Drapeau de l’Europe est le drapeau du « Conseil de l’Europe », et ce Conseil n’a jamais comporté 12 nations : il en a comporté successivement 6,9, puis 15,... et actuellement 32." Le site officiel Europa présente une version simplifiée de la signification du drapeau européen, expurgée de toute référence religieuse, expliquant que les étoiles sont 12 "comme le nombre d'heures sur le cadran d'une montre" (sans blague !).

En matière de drapeau européen, c'est encore ma version que je préfère (je peux fournir plus grand, l'usage est libre) :

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Troisième symbole, l'hymne :
l'Ode à la joie, tirée de la neuvième symphonie de Beethoven. Rien à dire sur la musique, elle est sublime, enivrante, un tout petit peu pompier, mais inattaquable (écouter la version officielle). Le texte de Schiller qui accompagne la musique a été viré de l'hymne officiel, uniquement musical, lire ici explication et traduction.

Le choix de la Neuvième n'est pas complètement neutre. Ainsi, elle a été jouée pour l'inauguration des JO de Berlin en 1936, après avoir longtemps été une sorte d'hymne du nationalisme allemand (lire une fiche passionnante du CNDP).

Peut être est-il dommage que l'Europe, tant qu'à prendre une symphonie de Beethoven, n'ait pas opté pour la cinquième. Comme le rappelle un site musical : "Lors de la seconde guerre mondiale, le début de la cinquième était le symbole de la résistance française, la BBC débutait ses messages radios avec les quatre notes frappées par les timbales comme indicatif de ses émissions à l'intention des pays européens sous l'occupation nazie. Trois brèves, une longue, significatif de la lettre V en morse : le V de la victoire, le V de la 5ème symphonie."

L'hymne à la joie, lui, a servi d'hymne officiel allemand de 1952 à 1966.

On passera enfin sur le fait que l'hymne à la joie a été réécrit (en 1972) pour supporter le passage à une version sans paroles. Le travail a en effet été confié, pour l'occasion, à Herbert Von Karajan. Etrange choix, puisque Karajan, même s'il est un des musiciens classiques parmi les plus riches de l'histoire du XXème siècle, a été membre du parti nazi de 1935 à 1945, et que, comme l'indique Wikipedia : "
Il sera mandaté par Hitler pour célébrer la Chute de Paris par une représentation de "Tristan und Isolde" (avec Germaine Lubin) en présence des notables nazis et de Winifred Wagner." (Pour les bons esprits qui dédouaneront Karajan de cette présence parisienne en soulignant la présence de Germaine Lubin, une française, lors de cette représentation, je ferai remarquer que personne n'a demandé à ladite Germaine de faire oeuvre pour l'Europe...)

J'ai du mal à croire qu'en 1972 il n'y ait pas eu de chef plus présentable pour écrire un nouvel arrangement musical de la neuvième. Mais passons, sous peine de tomber dans la moraline.



Quatrième symbole, la devise "Unie dans la diversité".
C'est une version à peine modifiée de l'une des devises des Etats-Unis, e pluribus unum. Pour les USA, la traduction donnera quelque chose comme : "l'unité émergeant de la diversité". Pour l'Europe, la devise exprime la même idée tout en laissant entendre que la diversité est préservée au même titre que l'unité. On notera tout de même qu'on ne sait pas ce qu'il s'agit d'unir : citoyens, peuples, nations ou ethnies. Les syndicats suédois qui viennent, eux, d'apprendre que leur régime de négociation collective doit tomber du fait de la nécessaire harmonisation européenne seront ravis de savoir que la diversité ne s'applique en tout cas pas aux régimes sociaux.

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Cinquième symbole, l'euro comme monnaie commune
. (je note que les seize pays ayant demandé la réintroduction des symboles européens dans le TCE modifié ont ajouté l'euro, qui ne figure pourtant pas comme tel sur le site Europe)

Passons sur l'appréciation économique que l'on peut porter à l'euro, mais mentionnons tout de même un avis sur le sujet qu'on me permettra de considérer comme autorisé puisqu'il émane du président de l'OFCE,
Jean-Paul Fitoussi (l'appréciation date de 2004, mais rien n'a malheureusement changé) :
1990-2004 : la période est suffisamment longue, quinze ans, pour que l'on ne puisse plus imputer pareille évolution au hasard des circonstances, à la malchance pour ainsi dire. En quinze années, le poids relatif de la zone euro a baissé de 16 % par rapport aux Etats-Unis, de 9 % par rapport au Royaume-Uni, et n'a pas augmenté par rapport au Japon ! Dans une telle situation, ce qui irrite le plus c'est le contentement de soi, l'arrogance avec laquelle les responsables de l'Europe parlent, affirment le bien-fondé de leur action, disent aux gouvernements ce qu'il convient de faire.
Pour s'en tenir à l'aspect matériel des billets notamment, le choix a été fait, contrairement au cas de l'hymne, de ne retenir aucune figure ou élément national :
Les sept billets conçus par Kalina portent au recto un pont et, au verso, une fenêtre, un vitrail ou la porte d'une ville. Toute une symbolique avec ces ponts qui permettent de relier les peuples entre eux et ces fenêtres et portes (toujours ouvertes) qui invitent à se diriger vers l'avenir. Chaque billet se différencie non seulement par sa valeur mais aussi par sa couleur et la période architecturale qui y est représentée : le style classique gréco-romain (5 euros), le roman (10 euros), le gothique (20 euros), le Renaissance (50 euros), le baroque et le rococo (100 euros), l'architecture de fer et de verre du 19e siècle (200 euros), l'architecture moderne du 20e siècle (500 euros). Pour qu'aucun pays ne soit lésé, ces dessins ne font donc aucune référence à des monuments nationaux mais font la synthèse de plusieurs bâtiments de la même époque.  (source : la boutique du collectionneur d'euros)

Quelle belle métaphore de l'Europe que ces quelques lignes ! Pour ne pas faire appel aux génies de l'Europe (Shakespeare, Montaigne, Goethe, Spinoza, Dante, Cervantés...), on s'impose une thématique simplette (des portes ouvertes, non pas à enfoncer, mais comme preuve de "direction vers l'avenir"). Bref, la recherche du plus petit commun multiple amène immanquablement au ras des paquerettes : belle métaphore du problème européen.


Cinquième symbole et demi : le logo du cinquantenaire
. Je ne m'y attarderai pas, car c'est un symbole passager de ce grand moment de réjouissances que fut le cinquantenaire ; sauf pour deux remarques. La première c'est que la version de référence est évidemment en anglais (même Radio Bruxelles s'inquiète de la prééminence de l'Anglais dans les sphères communautaires, c'est dire !). La deuxième remarque est qu'avec son "since 1957" le logo de cette grande communauté qu'est l'UE renvoie directement à un imaginaire commercial (de concurrence libre et non faussée, cela va sans dire).

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Dans un excellent Que sais-je ?, consacré à la symbolique politique, Lucien Sfez écrivait ceci, en 1988 :

"...si nous redescendons sur la terre, nous apercevrons que la nation, la reconnaissance en elle et par elle, l'Etat qui la supporte pourraient être moyens de résistance à l'anonymat transnational, planétaire. Les contre-pouvoirs, l'avant-gardisme de l'extrême gauche ne sont-ils pas des combats d'arrière-gardes ? Occitans, Corses, Bretons, associations ne se battent-ils pas dans le vide ? Le "local" résistant est, dira-t-on maintenant, de l'ordre de grandeur de la nation qui résiste à l'oppression des multinationales. [...] Mais naturellement, une entité plus vaste et plus puissante, telle qu'un continent, permettrait mieux encore que la nation une résistance à l'ogre anonyme. C'est pourtant là où le bât blesse le plus : l'Europe a une symbolique faible, inapte encore à constituer l'identité. [...] Mais les capacités de l'Europe à produire de la symbolique semblent aujourd'hui augmenter. Les jeunes voyagent beaucoup. Nous regardons les mêmes films ou lisons les même livres. Le marché unique, sans frontières, de 1992, suscite une sorte d'espérance : nous ne serions plus seuls, nous ferions partie d'un grand ensemble, puissant et reconnu. Comme si l'espérance devait toujours être suscitée et ressuscitée, quel qu'en soit le prétexte, quel qu'en soit l'objet."

Près de vingt années après, il convient d'être encore plus sceptique : l'Europe au quotidien ne symbolise rien, ou presque, et l'élargissement de l'espace Schengen (la novlangue rythme la vie européenne d'ailleurs) crée sans doute plus d'inquiétude que d'espoirs. L'Europe des symboles politiques, elle, constitue un échec certain : un drapeau catholique, un hymne officiel allemand recyclé par un ex-nazi, une monnaie impuissante, une journée dont personne ne se soucie.

Le plus grand crime de l'Europe, dont son déni de la démocratie serait le reflet, ne réside-t-il pas là : dans la volonté uniquement administrative de faire évoluer les références symboliques de ses populations à un rythme qu'elles n'entendent pas et ne peuvent pas suivre. Cinquante après, l'Europe ne signifie toujours pas grand chose.












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