Déception que cet opuscule, à première lecture. Une thèse, peu étayée, agrémentée de notations sur l'air du temps. Pas de quoi annoncer la fin du monde... Pourtant il y prend nettement parti pour Sarkozy, et les petits dieux qu'il enterre sont les français éduqués qui ont eu le front de voter non le 29 mai. C'est eux qui ont trahi, pas "la haute cléricature [...] plus ouverte et moderne que la basse'.
L'argumentation de Minc est faible en effet, il suffit de reprendre ses cinq chapitres et de de les synthétiser pour comprendre que quelque chose cloche :
le populisme nous menace : la haine des élites est une plaie des temps modernes. Par une sorte de snobisme qui commande de nous trouver toujours arriérés par rapport aux britanniques, Alain Minc exempte les britanniques de populisme. Il ne connaît sans doute ni le SUN ni UKIP, le quatrième parti britannique. Après avoir défini donc le populisme, il assimile les tenants du non au référendum au camp populiste (surprise !), pour aussitôt asséner qu'ils se sont trompés puisque les 45% de tenants du oui ne pouvaient représenter l'élite ! C'est assez invraisemblable de voir ainsi Minc blâmer les tenants du non de pêchés qu'il a lui même inventés ! De toute façon, c'est la faute au référendum, cette « maladie infantile de la démocratie »...
Minc décrit assez justement, tout de même, certains des phénomènes responsables de ce qu'il appelle « populisme » : « la multiplication des hautes autorités en tout genre, le poids de plus en plus visible des jurisprudences, le culte de la régulation »... Mais il semble louer cette sorte de bienveillance technocratique, alors qu'il faut bien y voir non pas la cause d'un populisme à renvoyer aux oubliettes, mais bien la justification d'une demande de clarification des responsabilités.
Mais cette première partie est pour Minc l'occasion de signaler une deuxième phénomène, le pouvoir de la triade opinion / juges / média. On comprend bien qu'ayant été condamné pour plagiarisme, il ne souhaite pas en entendre parler. Plus sérieusement, s'il faut alors comparer France, Royaume-Uni et USA à cette aune là, je ne pense pas que ce soit chez nous que l'emprise du trio opinion / juges / média soit la plus forte (qu'on lise l'excellent balance of power, de Richard North Patterson, pour comprendre les liens subtils entre lawyers, politiques et média aux USA).
Qu'est-ce que l'élite est l'objet de la deuxième partie. Minc prend le parti de ne retenir qu'une élite, et non une juxtaposition d'élites spécialisées, parcourant – trop vite - les théories des élites selon Pareto, Saint-Simon, Marx ou Aron. Là encore la France est traînée plus bas que le Royaume-Uni, qui aurait su créer une voie d'accès au pouvoir par le labour et les syndicats, qui dispenserait de passer par Oxford et Cambridge (encore faudrait-il remarquer que le recrutement de ces deux universités est bien plus large que celui de la seule ENA). Minc tape juste en soulignant que le drame de l'université française est en rapport direct avec la sélectivité croissante des grandes écoles, mais il n'élabore pas sur cette remarque. Plus qu'ailleurs, un mécanisme de sélection d'une élite a joué en France, sur un mode très bien analysé, dixit Minc, par ... Pierre Bourdieu1 !
Pour conclure ce chapitre, Minc constate que depuis le milieu des années 30, nous sommes dirigés en gros par la même élite, insubmersible.
L'élite disparaît ! Après avoir défendu l'élite contre le peuple en chapitre 1, défini l'élite française au chapitre 2, la voici qui se dissout au chapitre 3, partout dans le monde. Il n'y aurait plus de pouvoirs, que des jeux d'influence ! Festival d'affirmations toutes plus discutables les unes que les autres « le marché, tel qu'il fonctionne aujourd'hui, traduit une rationalité incontestable », « les entrepreneurs sont moins puissants que les institutions d'épargne collective : Buffett compte moins que Calpers ou Bill Gates que Fidelity »... Cette seule dernière phrase est un festival : Buffett a aussi son propre fonds d'investissement (Berkshire Hattaway) et Bill Gates a bien évidemment un pouvoir important sur l'informatique personnelle mondiale (notamment sur la DAVDSI, influencée par un lobbying intense de Microsoft en faveur des DRM). Bref, Minc prend le lecteur pour une bille, en une sorte de populisme rédactionnel (s'il voulait développer ses arguments, il faudrait qu'il travaille sérieusement. Il a sans doute mieux à faire). Emporté par son élan égalitaire, Minc affirme que les riches n'arrivent pas à faire valoir leurs droits face à l'ISF – peut-être a-t-il raté le bouclier fiscal... Encore une bêtise, pour faire bonne mesure « imagine-t-on un entrepreneur de la Silicon Valley acheter un journal ou une chaîne de télévision...[...] il ne comprendrait ni la démarche, ni la méthode, ni l'intérêt » Je crois que Minc a raté l'achat de Slate et le développement de MSN par Microsoft, et devrait surveiller ce qui va se passer de Google... Une dernière : « jamais l'argent n'a été aussi abondant, mais il profite désormais à tant d'individus qu'il ne constitue plus un sésame pour un pouvoir ». On peut pourtant prendre les paris que si Minc est encore président du Conseil de surveillance du Monde c'est bien qu'il a sorti Colombani de quelques mauvaises passes financières...
Revoilà la triade opinion/juges/journalistes en scène. C'est elle qui surnage dans ce désert égalitaire. Il y a les bons juges « peu de personnages sont aussi importants que les magistrats en charge de la tutelle du marché »... et les mauvais « les juges d'instruction qui plongent, à pleines mains, dans la démocratie d'opinion »... Quelques comptes à régler, sans doute, sans oublier le départ de Plenel du Monde, tenant d'un journalisme d'enquête. Au final, la notoriété (média, juges mais aussi artistes etc...) serait ainsi la marque, non pas de la nouvelle élite, mais des hommes d'influence, une influence qui serait répartie plus démocratiquement et serait plus ouverte que la traditionnelle élite française définie quelques page auparavant. Zidane comme exemple de la démocratisation de la société française, c'est un peu léger comme analyse sociologique...
Les élites auraient dû se sentir des devoirs et il est dommage que de ce fait elles soient amenées à disparaître. L'analyse est cependant pleine de surprises... Minc incriminait les grands corps comme élite française. Mais là, ceux qui ont précipité le déclin, c'est l'étage en dessous : « la haute cléricature est même, sur certains enjeux liés à la compréhension du monde contemporain2, plus ouverte et moderne que la basse ». Minc consent que, pour réduire la fermeture de la société française, il aurait fallu mettre fin au monopole de l'ENA, aux privilèges des grands corps, au statut de fonctionnaire à vie... Il ne consacre qu'un quart de page à ces sujets, pourtant essentiels, mais qui ne l'ont jamais réellement motivé au point d'y consacrer de longs discours, un peu comme Fabius lorsqu'il s'affirme favorable à la fermeture de l'ENA, un brin démago, sans expliquer ce qu'il faut mettre à la place... De fait, il l'écrit, le projet qui a motivé les vraies élites, celles qui ne sont pas provincialistes, ce n'est pas de démocratiser la France, mais de construire l'Europe (« l'Europe aurait dû être notre horizon, au delà du court moment de grâce de la monnaie unique ».
Versant enfin dans une figure classique du populisme (même lui !), Minc en appelle au grand homme3, sauf qu'il le fait subtilement : « le processus de sélection politique français permettra-t-il à des individus, porteurs de chromosomes atypiques, d'émerger ? ».
Que conclure de cet ouvrage ? En premier lieu, que Minc trompe son monde en ne racontant que des demi-vérités : il n'y a plus d'élite française non pas parce que les juges s'en seraient emparés, quelle blague !, mais parce que le pouvoir n'est plus à Paris. Le pouvoir est bien réel à Bruxelles, des cabinets de lobbying, des grands groupes, contrebalancé par celui de quelques ONG bienveillantes, avec des députés européens au milieu dans le rôle des idiots utiles. Ce qui gêne Minc c'est que ça résiste : pourquoi vous accrochez-vous à quelques oripeaux de souveraineté, de toute façon le pouvoir n'existe plus et d'ailleurs tout le monde en a Bill Gates est un philanthrope et Warren Buffet un gentil papi !
Bref, il ne faut pas s'y tromper, Minc n'enterre, dans son livre, que l'élite française, qui a trahi le 29 mai, seule devra être sauvée l'élite européenne, celles des www.telos-eu.com et autres avant gardes.. On savait déjà depuis le vertige social-nationaliste que les arguments voleraient très bas pour faire taire les partisans du Non.
1Traité de « personnage détestable » tout de même, n'exagérons rien, Minc ne saurait reconnaiître une qualité à Bourdieu sans aussitôt le ravaler au rang de furieux. A croire qu'un nègre a rédigé un chapitre sur les élites bien fait, recourant aux analyses de Bourdieu, que Minc aurait corrigé en rajoutant un ou deux « détestable » pour modérer son éloge ! D'ailleurs Minc oppose Bourdieu "sociologue qui pensait juste et prophète qui rêvait faux" à BHL qui " a réussi à tenir, sans déraper, la rampe de la morale" ! On lira la note sur ce très bon livre pour noter à quel point BHL a des rapports changeants avec la morale.
2Pour les malcomprenants, traduire par « ceux qui ont voté non le 29 mai 2005».
3Ne cherchez pas, le nom de Sarkozy n'est pas cité, mais Minc verse tout ce qu'il faut contre le « pseudo-modèle français », dans la querelle codée Villepin / Sarkozy, c'est la marque d'une préférence pour la place Beauveau.
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