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Lundi 6 mars 2006 1 06 /03 /2006 16:00
Le livre de Jean Roux est touffu, construit de façon maladroite, mais néanmoins utile pour mettre en perspective le véritable gâchis du patrimoine public entamé il y a une trentaine d'années. Deux chiffres permettent de planter le décor : en 1974, la dette de l'Etat est de 30 milliards d'euros. Début 2005, elle atteint 1066 milliards d'euros.

Ce déficit pourrait n'être qu'un matelas amortisseur permettant de faire face à la crise. Il résulte cependant aussi d'une politique publique systématique qui confine au sabotage : privatisations, mépris systématique de l'intérêt public, sur fond d'interventionnisme de la Commission européenne, Jean Roux multiplie les exemples. Il dégage ainsi de la litanie de privatisations décrites par le détail, une sorte de règle commune :


  • on fait tout d'abord accumuler les pertes dans une société publique. Jean Roux rappelle bien que le secteur public n'est pas toujours synonyme de pertes : les réussites techniques de la SNCF, les bons résultats financiers du secteur public (12 milliards d'euros de bénéfices en 2004), autant d'exemples que public n'est pas forcément synonyme de mauvaise gestion. Mais, pour noyer son chien, mieux vaut qu'il ait la rage ;

  • lorsque les déficits sont devenus importants, on décide d'isoler les foyers de pertes dans des structures qui resteront publiques ;

  • la partie qui est destinée à être vendue est, elle, l'objet de toutes les attentions (hausses de tarifs, recapitalisations), qui permettent de la rendre attrayante. La structure bénéficiaire ainsi créée est généralement vendue à un prix d'ami.


Le bilan final de l'opération voit donc le public, les contribuables et usagers subir ainsi des hausses de tarifs, et devoir financer les pertes, aggravées, des sociétés qui sont restées publiques. Les heureux bénéficiaires de la privatisation jouissent, eux, de bénéfices en forte expansion. Toute la première partie de l'ouvrage regorge ainsi d'exemples, connus ou moins connus (SNCF, EDF, TDF, Aérospatiale – transformée en EADS -, SNECMA...)


Faut-il voir dans la générosité du gouvernement Raffarin augmentant le plafond de revenus donnant droit à la Couverture Maladie Universelle, en 2004, la première étape d'un processus d'enterrement de l'assurance maladie sous les pertes, pour conduire à son démantèlement au profit des assurances ? La fin de l'ouvrage pose ouvertement la question.


D'autres exemples de négligences du secteur public sont exposés. Dans l'immobilier, les ventes à la découpe sont ainsi liées également aux mouvements de privatisation et aux besoins financiers d'entreprises publiques à la recherche de liquidités face à l'impécuniosité de l'Etat-actionnaire (France Telecom, la SNCF, jusqu'à la mairie socialiste de Lyon...) Et pour faciliter ces opérations bien peu sociales, les pouvois publics ont dû batailler ferme. En 2001, le domaine public devient aliénable : on peut donc brader le patrimoine national. En 2002, l'obligation d'affecter au logement les locaux administratifs vendus a été supprimée, ce qui va plaire aux investisseurs. Enfin, cerise sur le gâteau, le traité de Maastricht permet de considérer toutes les cessions du domaine public comme des recettes normales, ce qui masque les politiques de bradage engagées. Dans la même veine, en juillet 2004, la procédure d'exportation des oeuvres d'art a été simplifiée par décret, ce qui permettra le départ à l'étranger d'un plus grand nombre de chefs d'oeuvres des collections privées françaises.


Les gouvernements français ne sont pas seuls coupables dans ces opérations, auxquelles la Commission européenne les contraint régulièrement : amendes pour soutien abusif à EDF, refus des aides destinées à sauver Alstom, jusqu'à des mesures ubuesques. La SNCF est ainsi tenue d'acheter, selon Jean Roux, des matériels sans délivrer d'agrément de sécurité, ce qui pourrait « distordre la concurrence ». Il reste à espérer que cela n'ait aucune conséquence en terme de sécurité des passagers !


Dans ce grand mouvement de gâchis organisé, Jean Roux souligne le rôle essentiel et mobilisateur des syndicats. Un chapitre entier est consacré à citer leurs tracts, les cris d'alarmes qu'ils poussent pour éviter la réitération des privatisations désastreuses survenues à l'étranger (on relève ainsi que la privatisation de British Rail se traduit aujourd'hui par une renationalisation subreptice, tant les pertes se sont avérées importantes à terme).


Les derniers exemples qu'il cite sont propres à susciter une mobilisation contre l'affaiblissemnt programmé des Etats, gardiens d'un intérêt commun : la dispersion des actifs de l'Imprimerie Nationale (voir cet article dans Libération), l'incendie du château de Lunéville faute d'entretien des circuits électriques, la misère du Conservatoire du Littoral, dont le budget annuel est inférieur au coût de trois kilomètres d'autoroutes...

On ne peut pas suivre Jean Roux dans tous ses raisonnements - notamment lorsqu'il recherche la cause du manque de capitaux français dans l'ISF, ou, pire, qu'il voit dans l'obligation faite aux maires de réserver aux gens du voyage un site de campement, la cause intentionnelle d'une croissance des vols d'oeuvres d'art -, mais l'accumulation d'exemples finit par provoquer l'envie de lutter contre tant d'impérities.

Jean Roux est donc assurément un homme de droite, que sa colère égare parfois, mais il a un sens de l'intérêt public qui lui fait voir les syndicats avec bienveillance et lui fait décrire ainsi le cadre des luttes à venir : « le mondialisme (le marché mondial, le profit, un centre unique planétaire de décision politique et économique) et l'internationalisme (l'Etat-nation, l'intérêt public et la coopération entre Etats souverains), tels sont les pôles des grands affrontements qui vont marquer ce XXIe siècle naissant. » Il est fascinant de constater qu'il rejoint là, par une approche comptable et très détaillée, les réflexions d'un philosophe slovène contemporain : "La France, avec son universalisme républicain, est de plus en plus perçue comme un phénomène particulier menacé par le processus de globalisation, tandis que les USA, et leur multitude de groupes demandant la reconnaissance de leur identité particulière, spécifique, apparaissent de plus en plus comme le modèle universel." (Slavoj Zizek, Que veut l'Europe ?, Climats, 2005)

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