Chapitre 3 : le noeud du problème : populisme et gouvernance
Reprenant le vocabulaire de Guy Hermet, Todd explique que la démocratie telle que nous la connaissons dans les régimes parlementaires est concurrencée par un couple infernal, l'alliance de la gouvernance et du populisme. Au niveau de pouvoir le plus élevé règne la gouvernance : une technocratie affutée gère les problèmes, « dossier » par « dossier », sans grande contradiction. Au niveau local, on donne au peuple du pain et des jeux, de la consultation participative à la Royal, pour l'entretenir dans l'illusion que son opinion compte. Dans le cas spécifique de la France, les élus nationaux sont en train d'être rabattus par l'Union européenne dans le niveau local, et c'est ce qui, selon moi, explique leur nullité, bien plus que les explications fumeuses de Todd. Bref, la situation actuelle c'est Jérôme Vignon à Bruxelles (archétype du fonctionnaire bruxellois, auteur du livre blanc sur la gouvernance de l'Union), et Georges Frêche à Montpellier, avec au milieu un Sarkozy ou une Royal.
Todd, lui, explique l'effacement actuel de la démocratie par une sorte de complaisance des élites qui auraient perdu tout contact avec le peuple. Là où les grandes cathédrales qu'étaient les partis, comme le PCF avec ses intellectuels encadrant leur petit peuple, il n'y a plus qu'un milieu intellectuel devenu plus nombreux du fait de l'éducation accrue, et vivant en vase clos.
Je dois avouer que si les arguments de Todd sont parfois pertinents (les partis ont certes perdu leur rôle cadre), l'ensemble ne convainc pas. Que faire d'une affirmation telle que « le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé mais s'éloigne des problèmes de la société et donc de l'homme » ?
Oui, le cinéma engagé s'est affaibli, si l'on retient comme marque de l'engagement le marxisme des années 70. Todd écrit que « Franz-Olivier Giesbert ouvrait une ère nouvelle du journalisme en passant directement du Nouvel Observateur au Figaro, en véritable pionnier de la mort des idéologies dans ce milieu ». Sauf que les idéologies sont toujours là. Que l'Auberge espagnole, de Klapisch, au hasard, est bien dans la droite ligne d'une idéologie européenne ouverte et décontractée. Que le vagabondage des élites journalistiques ne vaut qu'entre titres généralement pro-européens, libéraux. Et que l'idéologie européenne et libérale, pour être triomphante chez les élites n'en est pas moins une idéologie. L'individualisme narcissique tel que décrit par Todd est aussi une idéologie.
Une histoire des élites telle que Todd la brosse dans ce chapitre devrait donc s'écrire comme une histoire de la conversion des révolutionnaires de 68 au libéralisme contemporain. Sur ce thème, j'ai lu bien plus intéressant que les quelques notations de Todd, par exemple Didier Eribon, dans D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, ou Pierre Rimbert, dans son histoire de Libération, de Startre à Rothschild.
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