Dimanche 10 septembre 2006
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Michel Guénaire est associé chez Gide Loyrette Nouel, spécialiste de droit public des affaires. Son livre a des qualités et défauts caractéristiques d'un
ouvrage de professionnel affairé : des idées, de nombreuses formules, parfois saisissantes, pas toujours une arguementation charpentée. N'empêche que dans le genre, celui-ci vole assez haut au
dessus du dernier Minc...
Guénaire soutient que la France n'a pas à rougir de ce qu'elle est, et ne doit chercher qu'en elle-même les voies de son adaptation au monde.
Sur le sujet du déclinisme, un court passage fait merveille :
"Le débat lancé régulièrement ces dernières années sur le déclin de la France sonne faux. Les chiffres qui sont avancés sont le plus souvent contestables, ou
d'autres peuvent leur être opposés : la France a une croissance démographique qui assure à elle seule le renouvellement de la population européenne ; elle s'est hissée en 2005 au troisième rang des
introductions en Bourse dans le monde derrière les Etats-Unis et la Chine, et est restée, au cours des dix dernières années, l'une des premières terres d'élection des investissements directs
étrangers ; les français ont la meilleure productivité au travail parmi les pays européens, et une réserve d'épargne importante par rapport aux pays anglo-saxons structurellement endettés ; la
France est la quatrième puissance militaire mondiale, et, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, conduit la seule politique étrangère qui existe à côté de celle des
Etats-Unis" (je modulerais cela par la prise en considération du retour de la Russie, de l'émergence de la Chine. Mais l'idée est juste).
Après cette introduction, un passage historique à la fois brillant par sa culture et maladroit car trop vite mené et parsemé de raccourcis, pour faire valoir qu'en France, le pouvoir s'est incarné,
depuis longtemps, en un Etat présent, et visible. Or, et c'est l'objet du chapitre suivant, toute la mondialisation sur le modèle anglo saxon s'est faite contre
l'Etat unitaire, par un morcellement de ses compétences. Un aperçu historique de cette décomposition, là encore rapide, permet de donner envie de lire quelques classiques - spécialement La
crise de la conscience européenne, de Paul Hazard.
La nasse européenne, dans laquelle la France est prise, est intégralement modelée sur des références anglo-saxonnes comme vient le rappeler Guénaire. Les pouvoirs publics, privés de quasiment toute
possibilité d'action par le droit européen (pour les sceptiques, moultes références tirées des traités et de la jurisprudence européenne en font foi), en sont réduits à agir par le biais de
partenariats public-privé au sujet desquels Guénaire écrit : "L'effacement de la personne publique est presque absolu, ainsi que celui de l'exploitant
traditionnel. La banque est le nouvel arbitre de la gestion des services publics. [...] Sans doute voudra-t-on m'objecter que le recours au partenarait
public-privé s'évère nécessaire quand l'Etat n'a plus les moyens de financer les infrastructures du service public, mais c'est que le capitalisme financier dont procède ledit partenariat a au
préalable dépecé les Etats modernes ; les entreprises publiques que détenaient les Etats avaient dégagé d'assez importants profits ; en les privatisant, ces profits ont été repris par les nouvelles
directions qui les ont utilisés pour leurs acquisitions externes ; la surévaluation de ces acquisitions a entraîné leur dépréciation, qui a donc entraîné la dilapidation des anciens profits ;
l'Etat a dû après coup soutenir ces mêmes entreprises, au nom du principe dit de "privatisation des profits et socialisation des pertes". (sur le même sujet, au moment de la
privatisation de la profitable GDF, lire ce livre de Jean Roux).
Petit à petit, l'Europe démonte donc tout moyen d'action économique publique, s'alignant sur le modèle de mondialisation prôné par les Etats-Unis. En un chapitre fort bien fait, Guénaire explique
ensuite comment les USA conservent cependant, pour eux, tous les moyens d'un Etat-nation traditionnel.
Contre la thèse optimiste de Servan-Schreiber (les USA n'ont pas de volonté de conquête, ils sont juste dynamiques), notre avocat est plus pessimiste et rappelle "le nouveau et seul mot d'ordre de la politique américaine qui vaille désormais, à savoir qu'il n'y a rien qui puisse compter au-dessus de l'Etat-nation". Les exemples
ne manquent pas : Guantanamo, l'Irak, le refus du protocole de Kyoto, les subventions agricoles en hausse, les tarifs douaniers sur l'acier, le coton, la hausse du budget militaire porté à
"un montant supérieur à la somme des 14 pays qui suivent les Etats-Unis dans l'effort militaire".
Ayant ainsi convaincu que l'Etat nation reste un modèle, notre guide revient en France. Il propose quelques solutions à nos maux. Il veut cesser le mouvement de décentralisation, qui est une bonne
idée pour équilibre un état fort mais une mauvais quand l'Etat est vidé de sa substance. Il appelle à une véritable définition de la stratégie française (je rappelle au passage ce que l'ex
commissariat au Plan est devenu, ici) et à un retour du financement public de grands investissements technologiques.
On aborde ensuite quelques pages où Michel Guénaire tient un discours partagé en partie par les déclinistes : dangers du salaire minimum, poids des charges sociales et des impôts...
Peu m'importe, ce qu'il écrit par ailleurs est trop souvent juste pour que je lui reproche trop fortement d'errer parmi ces clichés, sans arguments très affutés. Il invite par exemple ceux que la
notion d'action publique intéresse encore à réfléchir à des questions telles que la définition des services publics de base dont le coût doit faire l'objet d'une péréquation (l'idée même de
péréquation en ces temps de sauve-qui-peut généralisé, cf. la carte scolaire, devient quasiment révolutionnaire !)
Ne vous enthousiasmez pas trop avant de rêver à nouveau qu'une action politique est possible, un chapitre revient sur l'Europe dans laquelle nous (nous) sommes enfermés, pour rappeler à quel point
la culture politique européenne diffère de celle de la France : elle est fédérale et régionaliste, calquée sur un modèle allemand, vouée à un éloge permanent de la concurrence anglo-saxonne.
Face à cela, la France doit retrouver un chemin qui lui soit propre, c'est à dire universaliste, prônant le droit qu'ont les puissances moyennes d'exister à l'ombre des grands : "il faut parier sur l'influence déterminante qu'exerceront dans le monde de demain les puissances moyennes douées d'une volonté politique propre".
Voilà, un billet trop long certainement, mais sur un petit livre dense, qui a des qualités d'un cours universitaire de droit public - un recul historique solide -, qui marque un engagement fort de
son auteur en faveur d'une France non pas nationaliste, mais simplement confiante en elle-même, avec les défauts d'une écriture un peu rapide par moments.
L'auteur est assurément de droite, mais bien plus généreux finalement avec ses concitoyens que bien des libéraux de gauche, ce qui explique sans doute pourquoi ni Libé, ni Le Monde n'ont soufflé
mot de cet ouvrage, sorti pourtant en mars dernier.
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Publié dans : Essais / Histoire
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