A la lecture des critiques qui avaient été faites au projet de Constitution, par Jacques Delors en avril 2004, on peut s'interroger sur les raisons qui le poussent à
maintenir sa position favorable au Oui. Cela est d'autant plus étonnant qu'il avait déjà critiqué l'élargissement européen. L'analyse qui suit, des positions exprimées par Jacques Delors en 2000
puis en 2004, conduit à une conclusion ambiguë : le message de Jacques Delors et de nos anciens est le bon, le Oui n'est certainement pas le meilleur moyen d'y être fidèle.
Jacques Delors l'a dit, dans un colloque en avril 2004, il y a "beaucoup de critiques contre ce texte". Trois critiques principales sont relevées par le Monde du 4 mai :
La Constitution est trop difficile à faire évoluer, la clause de révision est inadaptée : "Comment peut-on accepter ça, alors que si un jour, dans quinze ans, la Turquie adhère (...), le
système de décision n'irait pas du tout, déséquilibrerait le système". Il y a là un aveu de fragilité extraordinaire pour l'architecture institutionnelle proposée, car après tout, une
Constitution faite pour 450 millions d'européens, devrait sans difficultés absorber 80 millions supplémentaires. Ensuite, tous les partisans du Oui concèdent que la Constitution est imparfaite. Or,
ce qui est acceptable dans un texte de loi, révisable, ne l'est pas au coeur d'une Constitution aussi rigide.
Sur la partie III, (gageons que dans les générations à venir, cela passera dans le langage courant: "ce que tu dis est tellement idiot que ça mériterait d'être dans la partie III"...) : "la
partie III, [...], c'est comme si, dans la Constitution française, chaque fois qu'on changeait de gouvernement, on changeait la Constitution pour dire qu'on allait faire telle ou telle politique
sociale". Comme d'ailleurs, on ne changera plus la Constitution (cf. point précédent), on restera avec les politiques sociales d'aujourd'hui, dont chacun peut juger de la qualité et des
orientations... et que Jacques Delors lui même juge très sévèrement, cf. point suivant.
Dernier point enfin, les politiques sociales : "les deux groupes de travail qui n'ont pas fonctionné [pour rédiger la Constitution], c'est celui de l'Union Economique et Monétaire et celui sur
le social [...] Il faut revenir en arrière, il faut revoir les textes". Bref, Jacques Delors, l'an dernier, trouvait déjà de nombreuses choses à redire au projet que nous sommes censés
approuver le 29 mai prochain. En réalité, ses doutes et objections remontent à plus loin et sont plus fondamentaux. Dans une interview qu'il a accordée au Monde, le 19 janvier 2000 (titrée «
Jacques Delors critique l'élargissement de l'Union »), l'ancien président de la Commission fait remonter à décembre 1999 le naufrage de l'Europe des pères fondateurs. Suivons le, là encore, dans
son raisonnement :
Une Europe à 27 partenaires (nous y sommes dès l'entrée de la Bulgarie et de la Roumanie, au premier janvier 2007, sans compter d'autres candidats comme la Turquie, la Croatie, le Cap Vert,
l'Ukraine, la Georgie...) ne peut pas être selon Delors, une Europe ambitieuse, celle des pères fondateurs : « je ne crois pas, contrairement à ce qu'affirme le Conseil européen, que cette
Europe à 27, et demain à 30 ou à 32 quand la paix sera revenue dans les Balkans, puisse avoir des objectifs aussi ambitieux que ceux fixés par le traité de Maastricht. »
Que devient l'Europe alors ? Un machin, ou plutôt une zone de libre échange, une sorte de vaste espace de discussion : « En revanche, cet ensemble peut, à travers la création d'un grand espace
économique, la liberté des échanges, la multiplication des rencontres entre les populations et les responsables, contribuer à une meilleure compréhension entre les peuples. »
Quelle solution propose alors Delors pour sauver l'Europe de ses voeux : « Je ne choisis donc pas l'approfondissement contre l'élargissement ou l'inverse, je dis que pour poursuivre
l'approfondissement, il faut permettre à une avant-garde d'aller plus loin, et de remplir déjà les objectifs ambitieux du traité de Maastricht. »
Une avant garde institutionnelle pourrait donc sauver le rêve d'une Europe ambitieuse ? Le lecteur partisan du Oui, se dit, ouf, les coopérations renforcées sont la réponse à cet affadissement du
rêve européen. Sur ce point, Delors est malheureusement implacable, dans sa réponse à une des rares questions du journaliste du Monde : « - On se rapproche du principe des «coopérations
renforcées » ? - Non, les coopérations renforcées, cela ne peut pas marcher.
Jacques Delors terminait son entretien par une question à laquelle, cinq ans plus tard, nous avons la réponse : « Si l'on veut poursuivre l'objectif d'une Europe politique, il faut permettre à
cette avant-garde de constituer ce que j'appelle une « fédération des Etats-Nations, parce que je ne crois pas que les nations soient condamnées à disparaître. [...] Lors du Conseil européen de
Lisbonne, en 1992, la Commission avait mis en garde contre une précipitation vers de nouveaux élargissements. Or, sous l'impulsion de quelques chefs de gouvernement, on a continué la fuite en
avant. [...] Allons-nous abandonner le rêve des pères de l'Europe qui, dans une période extrêmement difficile, alors que les peuples avaient en mémoire les guerres et les atrocités, ont surmonté
tout cela pour se tendre la main et faire quelque chose d'inouï dans l'Histoire ? La vraie question est de savoir si les Européens veulent ou non toujours jouer un rôle dans l'Histoire. »
C'est toujours une vraie question, et suivant ainsi l'ensemble des raisonnements de Delors, Jacques, énoncés ainsi en 2000 et complétés en 2004, on peut dire que le Traité proposé à notre
approbation :
- enterre le rêve d'une Europe ambitieuse, celle des pères fondateurs ;
- ne propose aucune échappatoire pour les Etats Nations qui ne renonceraient pas à leurs ambitions ;
- sera extraordinairement complexe à modifier, puisque 15 ans à l'avance, la perspective de l'entrée de la Turquie en Europe effraie Jacques Delors ;
- ne comporte aucun avantage en matière économique et sociale.
Pourquoi donc alors Jacques Delors s'entête-t-il à prôner le Oui ? Il ne faut voir là aucun complot, simplement la peur d'abandonner un rêve auquel il a consacré sa vie. D'autres personnalités
françaises extrêmement honorables et courageuses en leur temps, comme Simone Veil, ou Michel Rocard, ou même Daniel Cohn-Bendit, ont la même attitude. Plutôt que de reconnaître qu'en décembre 1999,
à Helsinki, lorsque fut décidé l'élargissement, le rêve européen a sombré, ils s'accrochent à un rêve.
Il faut comprendre cette attitude : avant de partir, ils souhaitent laisser aux jeunes générations l'assurance d'un monde paisible. La Constitution européenne est ainsi pour eux une sorte de fin de
l'histoire, laquelle s'est arrêtée à l'horreur absolue, que nous devons éternellement rejeter, celle de la deuxième guerre mondiale. Le message des anciens est le bon.
L'horreur des camps et de la guerre n'est cependant pas oubliée par les jeunes générations, et le Non n'est en aucun cas un oubli de l'Histoire. Mais nous ne pouvons pas croire que l'histoire peut
être arrêtée. Chaque jour qui passe nous en amène sans cesse de nouveaux exemples : le 11 septembre à Manhattan, en Irak aujourd'hui ou ailleurs demain. L'Histoire donc continue et nous ne voulons
pas abandonner nos ambitions.
Nous ne voulons pas d'une europe chloroformée qui nous détournerait des malheurs du monde. Nous voulons que la France, continue, comme elle le fait depuis 1789, à porter un message universel. Avec
d'autres, bien sûr, nous devons promouvoir ces valeurs, par la coopération entre Etats européens, à l'ONU et dans toutes les instances du dialogue international- mais qui parle de l'ONU en France,
depuis que l'Europe est un thème central ? Personne, sauf pour proposer la disparition des sièges français et britannique au conseil de sécurité.
Que le rêve européen s'estompe n'est pas si grave, l'essentiel est que nous continuions à porter le rêve de liberté, d'égalité et de fraternité partout dans le monde. La démonstration peut paraître
cruelle pour ces anciens accrochés à un rêve, mais, comme l'écrivit Beaudelaire, c'est le temps qui est cruel.
« Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toute les langues.)
Les minutes, mortel folatre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! »
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