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Mercredi 11 juillet 2012 3 11 /07 /Juil /2012 21:54

ludwig.jpg Excellent petit livre d'histoire. On lit sur la quatrième que Zweig appréciait Ludwig. Ca se comprend : Ludwig a, comme Zweig, une facilité à rendre vivant le récit d'un événement très complexe : le déclenchement de la première guerre mondiale.

Ludwig est assez courageux : allemand écrivant en 1929, il n'hésite pas à faire de l'empire austro-hongrois le principal coupable de la première guerre mondiale. Pour Ludwig, clairement, François-Joseph saisit l'occasion de l'attentat de Sarajevo pour essayer d'insuffler une dernière dynamique à un empire fini.

Une citation de l'Empereur : "Si la monarchie est destinée à périr, il faut au moins qu'elle le fasse convenablement !".

 Le talent de Ludwig est de mettre en scène (un peu) ses personnages, mais de tempérer la liberté qu'il peut éventuellement prendre par un recours très fréquent à des extraits de télégrammes diplomatiques, d'articles de presse et de textes historiques qui recadrent le propos et évitent les dérives.

Dans l'ordre des culpabilités viennent ensuite la Russie tsariste, désireuse de s'étendre. La France et l'Allemagne sont ensuite coupables d'arrière-pensées, plus que de volontés expansionnistes. La France souhaitait regagner l'Alsace-Lorraine, surtout sous la présidence du lorrain Poincaré. L'Allemagne n'était pas mécontente de profiter de sa supériorité militaire pour desceller la triple-entente franco-anglo-russe.

C'est donc à un ballet d'arrières-pensées auquel on assiste un peu glacé.

Ludwig souligne, sans donner dans l'explication marxiste, la grande unité des classes dirigeantes européennes, certes soucieuses d'avancer leurs positions respectives, nationales, mais qui se connaissent, se fréquentent et déploient les mêmes politiques. D'un autre côté, les populations européennes, toutes désireuses avant tout de paix, mais qu'un manque de cohésion, de volonté, laisse sans voix. Seul espoir fugace, le rôle passage de Jaurès, tonnant contre la guerre en préparation. On sent qu'avec l'appui éventuel du Vatican, ou d'autres forces politiques, la guerre aurait pu reculer.

C'est d'ailleurs un des autres points essentiels de la lecture de Ludwig : la guerre a parfois tenu à rien. Tout à la fois elle était en gestation depuis des années, et Ludwig rappelle combien les puissances étaient prêtes, pressentaient le conflit. Mais en même temps, il suffit d'un ambassadeur qui tarde à transmettre une opinion avec l'empereur pour que l'engrenage qui mène au conflit tourne d'un cran supplémentaire.

Le lecteur est frappé de voir que les monarques de l'époque, tous cousins et alliés, en Angleterre, Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie et dans les balkans, se tutoient par courrier, s'embrassent et sont parfois débordés par leurs fonctionnaires.

Ludwig sait reconnaître les mérites des uns et des autres, dans tous les cas, quel que soit le camp. Le hongrois Tisza est ainsi décrit comme un pacifiste intelligent.

La timidité est également coupable : l'Angleterre aurait pu, en rappelant dès le début son intention de s'engager à soutenir la Russie et la France, inciter l'Allemagne à freiner les ardeurs autrichiennes. Au lieu de cela, les britanniques ne se sont déclarés qu'au dernier moment, trop tard, laissant l'Allemagne penser que face à la France et la Russie seules, une carte pouvait être jouée.

La logique de l'honneur apparaît, en filigrane, comme criminelle, tout comme la bêtise bureaucratiqueLes ultimatums, les papiers incendiaires sont plus mortels que bombes et fusils.

Ainsi, de Bethmann, chancelier allemand, qui écrit "il s'agit [...] d'étouffer la propagande panserbe, sans déchaîner en même temps une guerre universelle, et, si pour finir on ne peut éviter celle-ci, d'améliorer en ce qui nous concerne les conditions dans lesquelles nous devrons la faire".

Ludwig fustige le chancelier : "Nulle part la médiocrité d'esprit n'est aussi visible que dans cette phrase de bureaucrate écrite par un chancelier qui ne veut nullement la guerre comme les généraux, mais qui la voit venir et qui cependant, malgré le très net revirement de son emprereur, ne bouge pas le petit doigt pour l'empêcher et ne pense qu'à se montrer assez adroit pour ne pas paraître en être responsable aux yeux du monde..."

On se perd parfois dans la multitude d'ambassadeurs, ministres et députés, mais dans l'ensemble c'est passionnant.

*

On en reste là ? Non.

Evidemment l'histoire ne sert à rien si elle ne peut nous éclairer sur le présent. Et là le livre nous éclaire de deux façons.

Chronologiquement, il décrit parfaitement la première étape du vingtième sièce. celle qui précède la deuxième guerre mondiale puis la "construction européenne".

Sociologiquement, on peut surtout former des parallèles avec la crise actuelle de l'euro.

Toutes les chancelleries, tous les politiciens européens savent que l'euro est une absurdité potentiellement criminelle - qui sait jusqu'à quels extrêmes ira l'austérité et quelles réactions elle provoquera partout ?

Pour autant bien peu sont ceux qui osent affirmer que l'euro doit être abandonné. Des bureaucrates élevés dans le culte de l'euro comme dans celui de l'empire de Sissi sont incapables de voir à quoi peut mener l'attachement romantique à leur projet naufragé.

"Le mensonge et la légèreté, la passion et la crainte, de trente diplomates, princes et généraux, ont transformé pour quatre ans, par raison d'état, des millions d'êtres paisibles en assassins, brigands et incendiaires, pour à la fin ramener sur la terre barbarie, dégénerescence et misère. Aucun peuple n'a réalisé un bénéfice durable. Tous ont perdu plus qu'il n'est possible de rétablir en une dizaine d'années. Un continent étranger est devenu créditeur du nôtre. Haine et exaspération ont saisi les peuples qui auparavant rivalisaient en paix". (Cette expression de rivalité pacifique est tout un monde en soi. J'essaiera d'y revenir, mais pour moi la compétition entre monnaies européennes c'est exactement cela : une rivalité pacifique. Avoir voulu la bloquer ne supprime nullement la rivalité, elle l'exacerbe et l'ivite à trouver d'autres objets, peut-être moins pacifiques...)

Je m'arrête là. Ce petit livre se dévore, en tout cas je vous y invite !


Ecrire un commentaire - Voir les 12 commentaires - Publié dans : Essais / Histoire
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Commentaires

Très bien, très bien, mais tu ne précises pas les fonctions de Ludwig qui lui ont donné qualité pour témoigner de cette époque. Cette histoire de l'archiduc est étrange, parce que Zweig dans ses mémoires rappelle de façon convaincante que personne ne l'aimait en Autriche (pas même la famille royale) et que sa mort fut d'abord une sorte de soulagement pour l'opinion publique austro-hongroise. L'hystérie antiserbe n'est arrivée que 8 jours après sa mort. D'après Zweig à cause de la presse manipulée par des lobbys industriels - Et sur ce point seulement on rejoint l'analyse léniniste, mais comme toi je n'aime pas trop cette analyse car elle est trop simpliste, et fait passer au second plan les responsabilités individuelles et celles des sousgroupes comme les intellectuels.

Zweig, lui ("Le Monde d'Hier") rappelle combien l'empire était vermoulu avec cette affaire du colonel homme de confiance du Kaiser qui était acheté par l'état major russe. Et aussi cette magnifique tentative de renversement d'alliance de Vienne en 1916 en pourparlers avec Clemenceau par le biais du lobby catholique, mais qui ne vas pas au bout de l'effort de paix par pure lâcheté. Si le nouveau Kaiser Charles était allé au bout de sa démarche, l'Alemagne isolée aurait peut être été vaincue plus tôt, ou peut être une paix mons cruelle que le traité de Versailles eût été imposée... ce qui nous eût épargné tous les problèmes du nouveau pangemanisme des années 1930.

Intuitivement (mais je ne prétends pas être un spécialiste, j'essaie juste de raisonner par recoupement). J'ai l'impression que ton Ludwig sousestime l'ampleur du problème allemand, que Zweig, lui, souligne davantage (quoique moins encore que Rolland). Il y a eu un réel enthousiasme guerrier en Allemagne (plus encore qu'en Autriche, bien qu'il fût réel en Autriche aussi), y compris de la part des socialistes et des francophiles (le président du groupe d'amitié franco-allemande au Reichstag fut lepremier à aller se faire trouer la peau au front en exaltant la guerre). Il y a eu cette surenchère dans l'exaltation des valeurs ethniques allemandes, ce cynisme dans la violation de la neutralité de la Belgique, le bombardement de Louvain et de la cathédrale de Reims (en un temps où le culte du Patrimoine culturel était pus fort qu'aujourd'hui), et ce silence des intellectuels allemands devant ces crimes, malgré le exortations honnêtes (et sans arriere pensées) d'hommes comme Rolland (eux memes censurés en France). Et cela s'est prolongé ensuite avec la guerre sousmarine, les déplacements massifs de population en zone occupée etc. L'Allemagne innovait chaque semaine dans le mépris des lois de la guerre. Cela exprimait tout de même l'existence d'un vrai "problème allemand" dans l'Europe de l'école. La petite Autriche, selon moi, ne fut que le révélateur de ce problème.

Comme tu dis on ne peut pas forcément tirer grand chose de cette histoire à l'égard du présent. Je te laisse la responsabilité de ton analogie avec l'euro. Moi, j'ai retenu quelques autres éléments : la question du rôle de intellectuels dans les guerres - leur ralliement facile aux mots d'ordres, je pense que ça n'a guère changé. La versatilité des populations. En 1905 les socialistes allemands théorisent le mieux l'internationalisme, dix ans plus tard ils sont les plus ardents à le renier. A l'inverse, en 1914, il y a encore des évêques orthodoxes serbes en Autriche-Hongrie pour bénir les troupes qui vont se lancer contre Belgrade. En 1918 tous les peuples slaves semblent heureux de quitter la maison des Habsbourg (surtout parce que l'idéalisme wilsonien les y encourage).

Zweig a une façon très humaine d'expliquer cette versatilité des peuples et des élites, leur côté un peu enfantin, pour l'entre deux guerres le rôle de l'inflation sur leur psychologie, comme le lien social se dissout ou se refonde sur des méfiances, sur des faux espoirs, sur des malentendus. C'est assez effrayant quand on y songe, et ça, cela reste un problème des plus actuels hélas. Cela incite à une certaine modestie dans les solutions politiques qu'on propose.

 

Commentaire n°1 posté par fd le 11/07/2012 à 23h29

attention : le bouquin de Ludwig est tout petit, donc il ne creuse pas l'allemagne. il s'en tient vraiment à juillet 1914, même s'il éclaire un peu le contexte antérieur. sur l'allemagne il cite plusieurs textes ouvrirers contre la guerre et donne vraiment l'impression d'une opposition populaire à la guerre. mais ludwig décrit aussi assez finement le ralliement ultime des partis ouvriers et des syndicats à la guerre. mais c'est vraiment tardif. pour les crimes allemands pendant la guerre : pareil, c'est juillet 1914, point.

tu as raison, l'archidu passait visiblement pour un zozo à Vienne, notamment du fait de son mariage, jugé en dessous de lui. mais n'empêche que son assassinat a été vu par l'administration comme une opportunité à saisir !

en effet, le livre rend modeste. mais il incite aussi à une chose : quand l'opinion s'en mêle, on ne peut pas tenir un double langage. seul compte ce que l'on affirme. 

Commentaire n°2 posté par edgar le 11/07/2012 à 23h39

L'archiduc était surtout un type très méprisant et inhumain, ce qui passait très mal dans une Vienne qui gardait un côté très artiste (dans toutes les classes sociales) et très affective.

Commentaire n°3 posté par fd le 11/07/2012 à 23h49

Je n'ai fait pour l'instant que parcourir le livre en diagonale, mais je me demande s'il ne dédouane pas un peu facilement l'Allemagne, en la mettant sur le même plan que la France ... alors que Fritz Fischer a démontré l'ampleur des responsabilités allemandes, démonstration ("Kriegsschuldfrage") qui a rencontré, pendant des décennies, une immense résistance en Allemagne ...

Commentaire n°4 posté par Denis Griesmar le 13/07/2012 à 14h37

Ah tu vois edgar, c'est bien ce que je disais. Le problème allemand sautait aux yeux de tous les européens à cette époque. Et comme par hasard aujourd'hui plus personne ne veut le voir (je parle bien du problème allemande 1914, qui a aujourd'hui heureusement complètement disparu)

Commentaire n°5 posté par fd le 13/07/2012 à 22h44

méfions nous quand même de la médiation des historiens pour l'approche des problèmes historiques. Les témoignages contemporains sont souvent plus parlants. Sur la responsabilité allemande en tout cas, c'était une donnée si évidente qu'il n'y a pas besoin d'historiens pour la démontrer (le seul argument qui plaidait contre elle c'étaient les prétentions coloniales de la France sur le Maroc, qui fut la seule initiative incompatible avec la paix que prit la France avant 14). Mais notre époque adore les spécialistes universitaires. Il lui faut des historiens pour lui parler du passé, et des sociologues pour lui décrire le présent. Pourtant quand on sait dans quelle ambiance s'écrit une thèse, et la bêtise qui règne sur l'université, on n'a qu'une envie : virer tous ces intermédiaires... lol

Commentaire n°6 posté par fd le 13/07/2012 à 22h53

j'en ai parlé avec un ami autrichien hier. pour lui il était évident que l'allemagne en réalité prenait les décisions en autriche en 1914. un point de vue légèrement différent ! dans la présentation du bouquin il est écrit que Ludwig a été rejeté en allemagne pour avoir mis en avant les responsabilités du pays. peut-être n'a-t-il pas voulu en écrire trop ?

 

Commentaire n°7 posté par edgar le 14/07/2012 à 16h19

Sans avoir lu ce livre, mais au vu des commentaire,s je m'interroge. Une lecture de détail du livre de Mme Lacroix-Riz, "Le Reich, L'Europe, Le Vatican", croisée avec l'histoire des trentes dernières années de nos pays, ne peut que laisser transparaître le constat fort clair que l'Allemagne des années deux mille, de la Serbie à l'Ukraine, a réussi tout ce qu'elle cherchait, par la guerre alors, a gagner ou à casser depuis cent cinquante ans. Il y manque l'Alsace, mais l'activisme culturel, souligné par A. Salon, laisse augurer, "Machin" européïste  aidant qu'il suffira d'un peu de patience. Ces succès, obtenus sur le long terme, laissent quelque peu sceptique sur la "naîveté" allemande dans le déclenchement des guerres successives. Cui prodest .......

Mais les "bisounour"s démobilisateurs sont, en France, très prisés. Il nous manque une collection de Démostènes pour nous rappeler que Philippe est toujours à l'affût et ne s'endort jamais, comme la lucidité de les écouter..

Commentaire n°8 posté par DAELIII le 14/07/2012 à 20h35

Plutôt qu'entre l'Autriche-Hongrie et l'euro, il serait peut-être plus judicieux de faire un rapprochement entre l'Autriche-Hongrie et l'Union européenne elle-même, en raison de cette caractéristique qu'ont en commun ces deux entités d'être des empires plurinationaux. Les commentateurs précédents ont très justement mis en avant, comme facteur de déclenchement de la Première Guerre mondiale, la corruption, les fautes individuelles, les arrières-pensées des uns et des autres etc., mais ont oublié me semble-t-il un élément important : la volonté de plus en plus marquée, et de plus en plus affichée, des peuples qui composaient l'Empire austro-hongrois de s'émanciper de la tutelle des Habsbourgs, et la menace d'éclatement que comportait cette volonté centrifuge. Une guerre internationale, le spectre d'un ennemi, n'étaient-ils pas dès lors des éléments bienvenus dans le chef des décideurs de l'empire pour tenter de maintenir la cohésion d'un ensemble en passe de se disloquer? Et question subsidiaire: l'Union européenne ne pourrait-elle pas quelque jour, en présence d'une menace semblable, céder à la même tentation, si elle n'y cède pas déjà aujourd'hui? Un premier enseignement à tirer de cela est que les empires multinationaux, en particulier l'Union européenne, acharnée à abattre les frontières et à fourrer mordicus une foule de peuples complètement dissemblables dans un même État, ne sont nullement la garantie de la paix, comme nous le laisse entendre la propagande européiste la plus éculée.

Commentaire n°9 posté par Torsade de Pointes le 18/07/2012 à 20h44

L'empire russe du XXème siècle s'appelait l'URSS. C'est son éclatement qui a permis les premières guerres civiles entre les états soumis à l'insu de leur plein gré. L'UE fonctionne un peu de la même manière, et depuis sa mise en service, pour parler comme d'une broyeuse installée dans un atelier, elle a empéché les guerres intérieures. En utilisant le broyeur économique, la BCE, le FMI (ne pas l'oublier) pour imposer ses plans, comme les bolchéviques qui, eux aussi, avaient des plans.

 

Commentaire n°10 posté par zorba le 22/07/2012 à 05h05

Edgar vous devriez lire ça:

http://www.courrierinternational.com/article/2012/07/16/hollande-veut-sauver-peugeot-inadmissible

Appréciez bien la dernière phrase de l'article. Imaginez deux secondes qu'un journaliste français traite un autre pays avec autant e dédain...

Désolé, les choses ont changé depuis 1914 mais l'Allemagne n'est pas le pays qu'on nous présente dans les médias français. Si vous n'êtes pas encore convaincu que l'"europe" et le sacro-saint "couple franco-allemand" n'existent pas...

Commentaire n°11 posté par nicolas le 23/07/2012 à 20h32

nicolas : merci, article intéressant en effet. rassure-toi je n'ai aucun besoin d'être plus convaincu que l'europe est une impasse !

Commentaire n°12 posté par edgar le 25/07/2012 à 09h38
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