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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 09:33

Emmanuel Todd a publié dans Marianne une critique (un éloge) du livre de Deloire et Dubois.

Il y livre une interprétation idéologiquement redressée à sa sauce.

Pour ma part, j'ai lu le livre comme une très bonne compilation d'informations - déjà connues pour la plupart, sauf l'interview explosive de Melnik -, à laquelle il manquerait un axe cohérent.

Je ne vais donc pas revenir sur la lecture de Todd, je veux juste montrer en quoi, à mon sens, il la biaise pour lui faire dire ce qu'il aurait eu envie de dire eût-il écrit un tel livre.

Là où je voyais un manque de cohérence (probablement renforcé par l'écriture à quatre main), Todd lit des "petits chapitres cruels, merveilleusement adaptés à l’analyse de ce pouvoir flou, et qui engendrent au final un tableau pointilliste très bien composé." C'est donc flou mais très bien composé.

 

Mais c'est surtout Todd qui se complaît dans le flou. Pour moi, ce qui aurait dû être la clé du livre est cette phrase des auteurs : " et si la mondialisation […] était la réalisation d’un projet politique né aux Etats-Unis et adopté ensuite par un groupe social convaincu et homogène, avant d’être imposé aux autres pays occidentaux puis au-delà ?

Todd noie le poisson, dans sa propre interprétation : "Nous voyons ici, c’est-à-dire dans le monde occidental, se dérouler le processus historique par lequel des groupes constitués comme des correctifs à la démocratie sociale conquérante de l’après-guerre se sont transformés, dans notre période de concentration financière et de déclin du sentiment démocratique, en instances oligarchiques pures."

On passe des USA à "des groupes". Lecture trop rapide.

Pour la relation entre Europe et démocratie, Todd sait être féroce : "Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. De petits Etats comme la Grèce se voient contraints de vendre leurs biens à ces banquiers. 
  
Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique."

Cependant, comme chaque fois qu'il pointe les défauts à mes yeux rédhibitoires de l'Union européenne, une pirouette lui permet de se réaffirmer "européen" : "Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen. Paris y apparaît parfois pire que Bruxelles."

C'est à mon avis une lecture fausse du livre. Paris y apparaît parfois, comme tout institution, avec des travers, mais qui à mon sens sont loin d'atteindre l'irresponsabilité généralisée - par et au profit des Etats-Unis, en très grande partie - du système bruxellois. J'écrivais pour ma part "Il y a des dizaines de pages où l’on comprend que le système européen fonctionne d’une façon qui ne serait probablement pas tolérée si elle se déroulait au niveau national".

Todd absout enfin un peu rapidement à mon sens le PS de toute participation au système de pouvoir atlantiste dessiné par le livre. Lamy est loin d'être le seul dirigeant engagé dans les divers mouvements créés ou soutenus par les Etats-Unis. Elisabeth Guigou est à la Trilatérale par exemple.

Que Todd ait envie de voter PS pour vider Sarkozy et jouer la carte Montebourg à terme, je peux le comprendre. Mais de là à repeindre en rose une situation assez sombre, c'est un peu gênant pour un intellectuel capbalme de conclure par des lignes que je trouve glaçantes : "Le déplacement du pouvoir européen de Bruxelles vers Francfort et Berlin nous garantit l’émergence prochaine d’un pôle allemand renforcé. Les historiens ne peuvent qu’attendre avec gourmandise l’analyse des continuités et ruptures dans l’exercice du pouvoir économique par le haut patronat allemand. Son instinct n’avait pas été fort démocratique lorsqu’il fut pour la première fois puissant, entre 1900 et 1944."

Je n'éprouve aucune gourmandise à cette montée en puissance de la rigueur patronale allemande. Et vouloir y échapper me semble une raison suffisante de cesser de jouer à l'alter européen.

L'impression que Todd me donne en ce moment est celle d'un intellectuel qui préfère taire l'ampleur du désastre qu'il perçoit afin de n'être pas obligé d'en préconiser des remèdes qui risqueraient de l'écarter du centre du jeu. Car si l'on somme les travers du système européen jusqu'au point où l'on reconnaît qu'il nous place sous le contrôle d'un patronat allemand quasiment décrit comme inchangé depuis 1944, la conséquence logique est de sortir de ce sytème. En préférant continuer à s'affirmer européen, Todd reste au centre du jeu, avec la masse des alters qui, au fond, s'accommodent d'un système qui jour les classes moyennes contre le moderne prolétariat.

Cela me fournit une excellente transition pour vous recommander un billet sur le blog de Descartes, consacré au programme économique du front de Gauche, où j'ai trouvé cette citation bien vue : "On ne peut que supputer pourquoi le Front de Gauche, qui est si "radical" dans certains domaines, épouse la position fédéraliste sur l'Europe. Ma théorie est que cela répond à la sociologie du Front de Gauche, fermement ancrée dans les classes moyennes, qui sont les grandes gagnantes de l'Euro et de la construction européenne."

La problématique est la même, que ce soit de Todd ou du Front de Gauche : pourquoi tant de lucidité sur les faits alliée à une imprécision vertigineuse des conclusions ?



 

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Rédigé par Edgar - dans Politique
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commentaires

Trubli 27/03/2012 22:00


Il faut faire attention.


Voici la définition que Descartes donne des classes moyennes.


C'est une définition en lien avec la théorie marxiste et non pas avec l'acception qu'on se fait habituellement.


"Entre la bourgeoisie qui extrait de la plus-value et la classe ouvrière qui la fournit, on peut considérer que la
"classe moyenne" est celle qui a suffisament de capital (matériel ou immatériel) pour ne pas fournir de la plus-value mais pas suffisamment pour en extraire à d'autres. Dans l'économie, ils sont
plus les associés de leurs employeurs (avec qui ils partagent des intérêts) beaucoup plus que des exploités.


Entrent dans cette catégorie: la grande majorité des enseignants, des hauts-fonctionnaires (et une partie des moyens), les professions libérales,
les artisans, les commerçants, les professions intellectuelles...


N'y entrent pas: les personnels d'exécution (qu'ils soient cadres, maîtrise, employés, ouvriers), les cadres à faible technicité (c'est à dire,
n'ayant pas de compétences rares leur permettant de négocier en position de force leur position dans l'entreprise)..

DAELIII 27/03/2012 00:15


"Cadres à bonus et à parachute" ? Mais je parle des travailleurs, comment pouvez-vous y inclure ceux-là ? Combien sont-ils ? Une feuille ne représente pas la forêt. Si la notion de "classes
moyennes" vous semblait commode à défaut d'être bien définissable, comment pouvez-vous mélanger travailleurs et bonus ! Irez-vous dire que les "classes moyennes" sont adeptes du traficotage
boursier parceque M. J. Kerviel était salarié ?

edgar 26/03/2012 21:29


peut-être est-ce trop rapide (merci à sylla pour les chiffres). mais dire que le monde du travail est un je n'y crois pas. entre les cadres à bonus et à parachute et l'épicier ouvert le dimanche,
ce ne sont pas les mêmes conditions du tout.

sylla 26/03/2012 18:53


ici  : "[dernier sondage (fin février)]62% des sympathisants du FdG sont pour la sortie de l'euro"
http://www.dailymotion.com/video/xpn98c_4-spot-m-pep-soutien-critique-du-m-pep-a-jean-luc-melenchon_news 

sylla 26/03/2012 18:46


@Edgar : non, à ma connaissance (souvenir de propos de Nikonoff) ce n'est pas l'électorat du FdG qui ne souhaite pas sortir de l'euro, mais les dirigeants des partis le composant (peut être même
le parti communiste en tête), car, au contraire, une majorité de cet électorat est pour une sortie.

DAELIII 26/03/2012 16:16


A M. Edgar


Je me doute que votre objectif n'est pas d'opposer l'un à l'autre. Mais je m'insurge contre ces a priori "classistes" qui ont, entre autres, participé à la montée au pouvoir d'Hitler, ou bien
sont largement responsables aujourd'hui, en France, de la quasi disparition des communistes. Le monde du travail est un; tous les travailleurs souffrent au même titre, si ce n'est avec la même
intensité, de l'évolution néolibérale qui détruit les modalités de fonctionnement de la vie collective française. Sauf à contester le principe des différences de salaire entre les divers niveaux
de responsabilité, ce qui m'étonnerait un peu de votre site, je ne vois pas ce qui motiverait un tri entre les travailleurs "réprouvés" et les "élus". Par ailleurs les "classes moyennes" ne sont
certainement pas plus ignares ni plus conditionnées que les autres, ni moins sans doute hélas. Ajoutons que l'opposition entre groupes ainsi artificiellement distingués, a toujours servi les
puissances du jour à contrer l'union qui est presque la seule force des travailleurs.


Il serait bien plus profond de souligner ce que le soutient constant de la "gauche officielle" au néo-libéralisme actuel, doit à l'origine bourgeoise de ses dirigeants; des bourgeois qui n'ont
jamais rien fait d'autre que 1) hériter, 2) postuler dans le allées du pouvoir, 3) trahir leurs promesses explicites ou implicites une fois servis. Il serait bien plus profond de souligner ce que
le soutient constant de la "gauche officielle" au néo-libéralisme actuel, doit à la tare originelle de la construction de la pensée de gauche : une pensée mythique, magique, religieuse, de
l'internationalisme qui confine à la haine de soi, et, en la matière, de la France. C'est cette pensée qui a fait de la "gauche officielle" des années 30 une auxiliaire efficace des allemands,
pour une part même des nazis. C'est cette pensée qui aujourd'hui fait d'elle une auxiliaire efficace et hypocrite de la déconstruction française. Les "classes moyennes" n'y sont pour rien, elles
sont trahies comme les autres et, pour ma part, dans le spectre continu des revenus et des formations, je ne vois qu'un continuum où seule la bêtise, ou le hasard des informations, différencie
les uns des autres.

edgar 26/03/2012 11:53


il ne s'agit pas d'opposer à des classes médicores une élite éclairée.


juste de constater que dans les classes directement frappées par l'euro ce sont principalement des ouvriers de l'industrie dont les emplois sont délocalisés.


les classes moyennes souffrent bien évidemlent de l'euro également masi indirectement, parce que les services publis s'étiolent du fait que l'argent ne rentre plus dans les caisses de l'état.
mais comme toute la classe politique y compris le front de gauche s'emploie à dire que l'euro n'y est pour rien, les classes moyennes s'en sont convaincues.


je n'aurais pas employé le terme classes moyennes sans plus de définition. mais je n'en ai pas non plus sous la main pour séparer rapidment les classes directement touchées par l'euro et les
autres. les classes moyennes ce sont donc, tel que je comprends cette expression dans ce cas précis, ceux qui ne souffrent pas directement de l'euro. et je suis dedans, comme un grand nombre de
personnes, c'est sans aucun mépris.


maintenant je concède bien volontiers que l'expression n'est pas satisfaisante. et descartes est parfois un peu raide dans ses conclusions, je ne le suis pas dans tous ses raisonnements. mais il
raisonne et souvent fort justement.


 

DAELIII 26/03/2012 11:27


A M. Edgar :


J'avais déjà noté la hargne, le mot est adapté je crois, du site que vous citez ci-dessus contre les "classes moyennes". Je suis étonné d'en retrouver trace ici, qui me semblait plus "chercheur"
qu'idéologue. Qui croyez-vous que se trouve derrière ce terme ? Ces "classes moyennes" vivent-elles, vivons-nous, sur une autre planète ? N'ont-elles pas pâti comme tous les français d'un
euro  qui a transformé les prix des produits courants en à peine plus d'un jour d'un facteur sept  ? Leurs enfants n'ont-ils pas les mêmes problèmes d'emploi, de logement, de revenu,
d'éducation ..... que les autres ? Sont-elles, ontologiquement pourrait-on dire, incapable de constater la dégradation du tissus industriel, et la pauvreté qui en découle, comme si les
techniciens et ingénieurs  n'étaient pas licenciés exactement en même temps que les ouvriers ? Sont-elles par essence, ou par sottise, insensible au passage d'un état démocratique, autant
que faire se peut, à un état néo-féodal ?


Ou bien sommes-nous ici dans un avatar d'église qui trierait, et sur quels critères ?, les élus et les réprouvés, définirait la taille au dessus de laquelle les chameaux, c'est bien ici le terme,
ne passeront pas le chas ? Comptez-vous renouveler les propos, qu'il vaut mieux ne pas qualifier, de M. P. Mauroy annonçant, vers 1981, qu'il n'était pas nécessaire de relever le salaire des
ingénieurs car l'intérêt de leur travail les récompensait déjà assez ?

edgar 25/03/2012 21:38


C'est peut-être un peu rapide. Néanmoins si l'on considère que la non-sortie de l'euro est LE point aveugle du programme du Front de Gauche, la pièce manquante pour des raisons inexpliquées, on
peut supposer que la composition de l'électorat du FG y est pour quelque chose. Or qui sont les électeurs susceptibles de supporter l'euro et l'effondrement spécifique de l'industrie qu'il
entraîne ? Ce sont des cols blancs, fonctionnaires et cadres, qui profitent d'un pouvoir d'achat accru par la surévaluation de l'euro sans que pour autant leur situation personnelle en soit
(directement) afffectée.


En ce sens là je pense que Descartes a raison.


 

oncle sam 25/03/2012 16:43


Qui est ce Descartes ?  Ne serait-il pas, par hasard, un peu classe moyenne ? Et l'auteur de ce blog, ne l'est-il pas aussi  ? Et moi-même ?


 Je n'aime pas ce genre de raisonnement.