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Dimanche 5 juillet 2009



Ce livre défend une thèse que l'on peut ainsi simplifier : le mal nazi a été porté individuellement par des gens banals, et collectivement par une société très évoluée.

Bauman, tirant une conclusion de ce constat, souhaite que la sociologie s'empare et se sente concernée, questionnée, par les crimes nazis : le mécanisme d'extermination mis en place par les nazis l'a été de façon rationnelle et planifiée, moderne, par des ingénieurs hautement qualifiés (voir le film de Costa-Gavras, Amen).

Ce que Bauman veut mettre en évidence c'est que les « débordements » nazis sont une possibilité permanente, une bifurcation pas si improbable, de toute société qui a fait de la rationalité scientifique une valeur cardinale. Mieux, l'organisation même de la société moderne renforce les possibilités de  telles horreurs : « c'est l'esprit de rationalité instrumentale, avec sa forme bureaucratique moderne institutionnelle, qui rendit les solutions de type Holocauste non seulement possibles mais éminemment raisonnables et augmenta la probabilité de leur choix. Cet accroissement de la probabilité a un lien plus que fortuit avec la capacité de la bureaucratie moderne à coordonner l'action d'un grand nombre d'individus d'une moralité irréprochable dans la poursuite de n'importe quel but, même immoral. »


*


Bauman conteste donc toute idéologie qui tendrait à établir que les atrocités nazies sont liées à une insuffisance de civilisation et de rationalité. C'est une sorte de pavé dans la mare de tout progressisme, quel qu'il soit (Bauman cite le marxisme, la psychanalyse, le rationalisme de Max Weber...)

La plus grande partie de l'ouvrage illustre et reprend tous les points nécessaires à sa démonstration.

Il convient selon lui d'éviter le double écueil consistant à faire des massacres de la période quelque chose de totalement exceptionnel et unique (lié à la germanité ou à la destinée du peuple juif), ou, en sens contraire une guerre parmi d'autres, simplement un peu plus violente.

Il faut donc considérer, par exemple, que les agissements des nazis étaient compatibles avec une logique de l'honneur et de l'obéissance, du devoir bien rempli, qui pouvait permettre à des milliers de participants à des tâches plus ignobles les unes que les autres de poursuivre en toute bonne conscience.

Notamment parce que la « participation » au projet d'extermination était souvent fort abstraite : comme l'écrit Raul Hillberg, cité par Bauman, la plupart des fonctionnaires nazis pouvaient « annihiler tout un peuple en restant assis à leur bureau ». De longs et intéressants développements sont consacrés à l'analyse de la bureaucratie et au processus de division des tâches qui font que l'ouvrier qui construisait des bombes au napalm au moment de la guerre du Vietnam n'avait pas conscience de participer à l'assassinat des bébés qui allaient mourir sous ces bombes - exemple donné par Bauman, qui étend ses analyses à d'autres périodes que le nazisme.

Un autre point de l'argumentation consiste à établir que l'antisémitisme n'est pas la seule cause des exactions nazies - comme le montre également film Amen, les nazis ont très tôt testé les techniques de gazage sur des populations allemandes de handicapés. C'est un désir de perfection maladif, une sorte d'hubris du pouvoir qui est fondamentalement en cause à l'époque nazie, et reste une tentation permanente des sociétés modernes.

Un long chapitre reprend de nombreux débats sur les origines de l'antisémitisme et ses formes multiples. Notamment l'une des formes modernes de l'antisémitisme, qui faisait du juif, à l'époque de la construction des nations européennes, un suspect, par son absence d'appartenance à une seule nation (Bauman : « comme la nationalité était devenue la base par excellence de la constitution de tout groupe, les juifs en vinrent à saper la plus fondamentale des différences : celle entre « eux » et « nous». [...] C'est ainsi que Toussenel les voyait comme les vecteurs du poison protestant antifrançais, tandis que Liesching, le célèbre critique de Das junge Deutschland, les accusait d'introduire clandestinement en Allemagne l'infect esprit latin. »)

Le racisme est également longuement discuté, avec une présentation rapide des écrits de Taguieff par exemple. Bauman donne du racisme une définition très personnelle et féconde.


*


L'une des leçons à portée morale de ce livre, c'est d'apprendre à penser contre ce que l'on présente comme justifié en raison, techniquement désirable. Ce sur quoi veut insister Bauman c'est que « le processus de civilisation consiste, entre autres choses, à dépouiller l'utilisateur de la violence de tout calcul moral et à débarrasser tout désir de rationalité de toute interférence de normes éthiques ou d'inhibitions d'ordre moral ».

Pour illustrer ce point, il rappelle l'ampleur de la participation des scientifiques à l'avènement du nazisme, ravis de voir financés des programmes de recherche, aussi étranges soient-ils pour certains d'entre eux (« un gouvernement qui tend aux scientifiques une main secourable et leur offre tout cela peut compter sur leur gratitude et leur coopération. La plupart des scientifiques seraient prêts, en échange, à se défaire de toute une liste de préceptes mineurs. Ils seraient prêts, par exemple, à supporter la disparition soudaine de leurs collègues affublés d'un nez ou d'un dossier biographique inacceptables. S'ils élèvent une objection c'est parce que la suppression simultanée de tous ces collègues risque de compromettre leur programme de recherche. ». J'ajoute qu'on peut lire Vie et destin, pour des chapitres très éclairants à ce sujet.)


*

Une question anthropologique.

La portée morale des travaux de Bauman découle de son attitude presque philosophique, ou anthropologique. On peut considérer que l'homme est un loup pour l'homme, et que la civilisation, en éloignant l'homme de l'état de nature, le rend plus pacifique. C'est un point de vue « progressiste » et rationaliste classique. Dès lors, le nazisme est un simple accroc, une régression temporaire sur le chemin du progrès.

Bauman préfère considérer, en sens inverse, que la civilisation technicienne est un concept qui permet le genre de crime à grande échelle qu'a commis le nazisme. L'homme nu, le sauvage et même le chef militaire du moyen-âge seraient incapables de crimes si importants. La position de Bauman est inconfortable pour les tenants de la modernité et les rationalisateurs. Elle est cependant extrêmement intéressante pour inciter à une vigilance qui ne se contente pas de rechercher le danger dans la résurgence d'un nazisme du XXIème siècle.

Les futurs nazis, s'ils parviennent un jour au pouvoir, ne se pareront pas d'une croix gammée. Ils seront peut-être branchés sur Twitter et désireux de défendre l'Occident blanc contre la subversion islamiste, ou l'Union européenne contre les nationaux... Plus important encore, il s'agit d'identifier les points qui fragilisent les démocraties contre les tentations totalitaires - faute de mieux, je maintiens une distinction démocratie/totalitarisme que Bauman ne fait pas.


*

Impressions d'ensemble

Je lis en amateur. Je ne rentrerai donc pas dans des détails techniques ou des débats historiographiques ou épistémologiques complexes. Je souhaite juste souligner quelques points retirés de cette lecture.

Bauman est tout d'abord un sociologue qui écrit bien. Il a un talent rare pour décortiquer des points techniques complexes tout en restant lisible et en pointant les implications concrètes des thèmes débattus. Il est capable de multiplier les allers-retours entre la théorie et les enseignements historiques. Il est aussi apparemment grand lecteur et se réfère à des auteurs très divers (Hillberg, Ellul, Taguieff...) Même si, en postface, il lui est reproché de ne pas citer explicitement le concept de la banalité du mal tel que décrit par Arendt, ou de ne jamais citer Adorno, il a l'air assez sincère dans sa volonté de débattre les idées des autres.

Les thèmes qu'il embrasse et évoque sont nombreux et je serais bien en peine d'en apprécier immédiatement la portée complète, au-delà des points énoncés en introduction.

Quelques réticences cependant.

Tout occupé à voir en l'état rationalisateur un ennemi, Bauman écrit ceci : « Au vu de la tendance actuelle à abandonner la gestion directe de nombreux secteurs de la vie sociale autrefois étatisés, et à se diriger vers des structures sociales soumises au marché et génératrices de pluralisme, il semble peu probable qu'une forme raciste d'antisémitisme soit de nouveau un jour utilisée pour mettre en œuvre un projet de vaste ingénierie sociale... »

Comme si transférer la gestion de la sécu à Axa, AIG et Groupama pouvait faire reculer l'antisémitisme à tout jamais. Ce passage étonnant est d'une grande naïveté, qui contraste avec des argumentations autrement plus subtiles en général. Pas plus que l'état, et certainement moins, dans une conception française des services publics, des sociétés privées ne sont capables de faire primer les valeurs sur les notions d'efficacité technique.

Et même si on peut trouver louable que les sociétés privées n'exercent qu'un pouvoir restreint à ce qui leur a été attribué par l'état, sans cumuler leur pouvoir avec des fonctions régaliennes, il reste que l'état peut parfaitement manipuler des sociétés privées pour qu'elles ne soient qu'un prolongement de son action.

Je suis bien plus convaincu par les passages où Bauman impute à un affaiblissement des structures sociales et des frontières l'installation du nazisme au pouvoir.


*

Pour conclure, un lien possible avec l'affaire européenne. Bauman insiste sur le fait que la rationalité technique est un danger, et que la tentation de « jardiner » les sociétés humaines est d'autant plus dangereuse qu'elle repose sur un état fort. La construction européenne, en ce sens, devrait alarmer tous ceux qui prendront Bauman au sérieux :

  1. - l'état européen, but ultime de la « construction européenne », serait potentiellement le plus riche du monde. Ses partisans veulent le doter d'une police, d'une armée, d'une politique extérieure. A bien des égards, cet état, peut-être plus ou moins fusionné avec les Etats-Unis, en matière militaire par exemple, deviendra ou restera le plus puissant de la planète pour un petit moment ;
  2. - cet état européen se construit avec un déficit démocratique persistant, que d'ailleurs ses partisans ne nient pas ;
  3. - les transferts de pouvoir des états-nations autrefois efficaces vers un pouvoir central européen au fonctionnement extrêmement lourd et inefficace créent une situation de vide propice à toutes les tentations de se tourner vers un chef suprême (Bauman sur les fragilités de la démocratie « c'est dans les périodes de profondes dislocations sociales que s'affirme vraiment ce remarquable trait de la modernité. A aucun autre moment la société ne paraît aussi amorphe, « inachevée », indéfinie et malléable, littéralement dans l'attente de la vision d'un habile et ingénieux concepteur pour lui donner forme. A aucun autre moment la société ne paraît aussi dénuée de forces et de tendances propres, incapable par ailleurs de résister au jardinier et toute prête à prendre n'importe quel aspect entre ses mains. Le mélange de malléabilité et d'impuissance constitue un attrait auquel bien peu de visionnaires hardis et aventureux sauraient résister. Il crée lui-même une situation dans laquelle on ne peut leur résister. »)

Nous sommes donc dans une situation à risque, et le projet européen est une cause de grands périls. Est-il bon de s'obstiner à vouloir construire un grand jardin européen ?

Redonnons la conclusion à Bauman : « Nombreuses sont les tâches que les dirigeants de cette planète pourraient et devraient accomplir. Mais concevoir un ordre mondial parfait n'en fait pas partie. Le grand jardin mondial a éclaté en une multitude de petits jardinets, chacun avec son petit ordre à lui. Dans un monde peuplé de jardiniers compétents et extrêmement mobiles, il semble ne plus y avoir de place pour le jardinier suprême, le jardinier des jardiniers. [...] Quelle qu'en soit la raison, je serais tenté de dire que ce délabrement est une bonne nouvelle à un grand nombre d'égards. »

 

 

 

 

 

 

 


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Dimanche 31 mai 2009

null Juste à temps pour les élections européennes, un petit livre qui fait le point sur la profondeur des illusions entretenues par les tenants de l'Europe sociale.


En effet, il est important de comprendre à quel point l'Union européenne s'est construite comme un instrument du néolibéralisme, notamment pour renoncer à l'idée d'une possible conversion « sociale » de cette structure.



Trois étapes ponctuent la démonstration des auteurs : l'analyse des intentions américaines au moment de la construction européenne ; la description des éléments du paysage intellectuel européen, qui, dès le milieu des années 30 appelaient à la construction d'une marché commun libéral ; enfin, un rappel des étapes de la construction d'une europe supranationale jusqu'au point actuel où toute velleité d'avancée sociale dans un seul pays est à peu près interdite par avance.


La tâche n'était pas aisée et les auteurs ont pourtant réussi à synthétiser utilement des éléments historiques, idéologiques, juridiques et factuels - citations fort pertinentes à l'appui - qui crédibilisent grandement leur thèse.


Il convenait tout d’abord d’évoquer en premier le soutien américain à la construction de l’Union, notamment dans ses motivations. Les auteurs rappellent que la construction d’un marché unique a été le prix à payer pour le soutien américain au sortir de l’après-guerre : les dollars du plan Marshall étaient aussi investis pour permettre aux entreprises américaines de prendre des positions solides sur l’économie européenne. Comme le rappelait Jean Monnet dans ses Mémoires, les américains ont imposé dans les premiers traités communautaires, dès 1951 avec la CECA, des clauses de concurrence directement rédigées par un jeune juriste de Harvard – on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Formatée pour plaire aux investisseurs américains, l’Union européenne s’attire donc très tôt les félicitations des connaisseurs. Les auteurs citent ainsi David Rockfeller, l’un des dirigeants de la Chase Manhattan, dans les années 50 : « le marché européen n’était pas sans charme, mais ce Marché commun le pare d’un authentique sex-appeal ». Pour construire l’Europe comme une extension de leur marché domestique, les Etats-Unis n’ont donc rien négligé. Par exemple, le Mouvement européen a été financé par un Comité américain pour les Etats-Unis d’Europe, créé en 1949 et dirigé par le général William J. Donovan, père fondateur de la CIA, assisté d’Allen Dulles – futur directeur de la CIA.


Aucun conspirationnisme dans ce rappel de faits historiques, surtout que les auteurs, dans une deuxième étape, ajoutent que le projet américain pour l’Europe correspond aussi à une demande européenne qui a émergé dès les années 30. Ils s’appuient, pour leur démonstration, sur les travaux relatifs à la naissance du courant néolibéral. Le colloque Lippmann, tenu à Paris en août 1938, sert de date de naissance de la construction intellectuelle de l’Europe néolibérale. Le chapitre est riche et démontre que, de Friedrich Hayek à Jacques Rueff en passant par Ludwig Erhard, de nombreuses fées locales se sont penchées sur le berceau du marché commun. Leur point commun, c’est d’être convaincus que le libre marché doit être construit, que la tâche même de la politique devient celle d’établir une société de marché. C’est d’ailleurs le sens exact de l’expression allemande « économie sociale de marché » : il ne s’agit nullement de concilier l’économique et le social, mais de prendre en compte la nécessité de construire la société où s’imposera le marché. Le livre donne ainsi un aperçu sur la notion d’ordolibéralisme allemand, très proche du néolibéralisme.


Il y a donc des fondements locaux, renforcés par un soutien matériel américain, à l’Europe néolibérale. Ceci explique le triomphe du marché auquel nous assistons actuellement et que les auteurs décrivent dans leur troisième partie. Les fondements juridiques de l’impuissance des états sont d’abord exposés. Depuis les arrêts Van Gend en Loos (1963) et Costa contre ENEL (1964), jusqu’aux arrêts Laval et Viking (2007) - dans lesquels la Cour de justice se donne compétence pour définir, entre autres, les limites du droit de grève - la montée en puissance d’un droit européen autonome et supranational (et fort libéral) a été continue.


Comme au football d’ailleurs, pour marquer ces buts contre les états, les institutions européennes se renvoient la balle l’une l’autre. C’est ainsi qu’en 1979, lorsque la CJE, dans un arrêt « Rewe-Zentral » - renommé « Cassis de Dijon » par la littérature - encadre de façon très restrictive la capacité des états à fixer des normes techniques pour les produits commercialisés en leur sein, la Commission publie immédiatement une note interprétative pour fêter ce nouveau but.


Sur ces soubassements juridiques, le patronat européen a pu ensuite consacrer la concurrence au cœur de politiques européennes devenues de plus en plus (im)puissantes. L’association de grands patrons European Round Table (ERT) a ainsi annoncé, en 1985, l’achèvement du marché unique trois jours avant que Jacques Delors ne le fasse lui-même. De là jusqu’au Traité de Lisbonne, patronat, institutions européennes et gouvernements nationaux les plus libéraux n’ont cessé de se renvoyer la balle pour aboutir à l’Europe du libéralisme triomphant d’aujourd’hui. Les avancées politiques ont répondu aux décisions juridiques et aux abdications économiques (le pacte de stabilité) pour consacrer une Europe qui paralyse les états.


En conclusion, après une description très lucide et complète de l’impasse actuelle et du chemin qui y a mené, les auteurs se placent dans une perspective qui paraît surréaliste : ils en appellent à un nouveau blocage institutionnel de la part de la France, pour imposer une Europe sociale et une renégociation des traités. Le compromis de Luxembourg a certes été arraché par de Gaulle en 1966, mais l’Union ne comptait à l’époque que six membres. Aujourd’hui le Traité de Lisbonne, même pas encore en vigueur, est le fruit de plusieurs années de négociations. La seule possibilité crédible, pour un état désireux de le faire, de renouer avec des politiques sociales réside dans une sortie de l’Union. Il est fort dommage que les auteurs ne terminent pas sur ce constat pourtant obligé et n'évoquent même pas ce sujet tabou.


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Dimanche 24 mai 2009

Un très bel essai. Court, parfois complexe - de nombreux passages m'ont échappé, qui renvoient à d'autres travaux ou auteurs dont je ne suis pas familier - il permet de poser de très bonnes questions et de retenir quelques conclusions.

 

L'une des plus fortes sans doute est que la démocratie est une métaphysique radicalement athée (il n'emploie pas ce terme). Il la définit comme "un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice, ni religieuse, ni politique, ni scientifique ou esthétique, mais qui engage entièrement l'"homme" en tant que risque et chance de "lui-même", "danseur au dessus de l'abîme" pour le dire de manière paradoxale et délibérée en termes nietzchéens." Ce paradoxe expose parfaitement l'enjeu : la démocratie est aristocratie inégalitaire."

 

Posée comme ceci, la démocratie est une conception du monde. Une conséquence directe de cette façon de voir et de comprendre les choses est que la démocratie est, au fond, un communisme. Il n'y a pas de volonté démocratique là où ne prévaut pas, avant toute question de distribution matérielle de biens, la volonté de vivre ensemble (La démocratie veut dire que ni la mort ni la vie ne valent par elles-mêmes, mais que vaut seulement l'existence partagée en tant qu'elle s'expose à son absence de sens ultime comme à son vrai - et infini -sens d'être).

 

Est-ce que, pour autant, si la démocratie est une conception du monde qui engage à ce point, la politique est tout ? Non. Nettement, Jean-Luc Nancy expose une conception que l'on pourrait dire libérale du monde, non point en un sens étriqué où l'homme se voit garantir une liste restreinte de droits, mais une conception du monde où la démocratie préserve chacun de la fusion avec tous. Il y a de l'incommensurable en chacun, une part d'infini (que Nancy appelle dans un passage "l'incalculable"), qui échappe à la mise en commun qu'est la politique : "l'élément dans lequel l'incalculable peut être partagé a pour nom l'art ou l'amour, l'amitié ou la pensée, le savoir ou l'émotion, mais non la politique - en tout cas la politique démocratique. Celle-ci s'abstient de prétendre à ce partage, mais elle en garantit l'exercice."

 

La démocratie souffre d'ailleurs d'attentes excessives à l'égard du politique : "C'est de l'attente d'un partage politique de l'incalculable que provient la déception dans la démocratie". Le bonheur, la plénitude, ne peuvent venir de la république, de l'état ou de la nation.

Dans le même temps, la condition démocratique de la république, de l'état ou de la nation est nécessaire au bonheur et à la plénitude.

 

La leçon de mai 68 selon Jean-Luc Nancy, originale, profonde, et encore d'actualité, c'est d'avoir compris - sauf dans le slogan, qu'il rejette "tout est politique" - que la démocratie est le pouvoir qui ne se revendique que d'un vouloir commun ("l'"autorité" ne peut être définie par aucune autorisation préalable (institutionnelle, canonique, normée), mais peut seulement procéder d'un désir qui s'y exprime ou qui s'y reconnaît".)

 

La démocratie est donc vivante et elle exige que la politique ne se mêle pas de tout ("la politique doit se comprendre dans une distinction - et un rapport - avec ce qui ne peut ni ne doit être assumé par elle [...] parce que cela doit êtr pris en charge par tous et chacun selon des modalités dont il est essentiel qu'elles restent diverses, voire divergentes, multiples, voire hétérogènes".)

 

Cette notion est importante : la démocratie doit laisser une part au non-politique car le politique est un lieu où tout devient négociable et, d'une certaine façon, équivalent, exactement comme le capitalisme tend à établir une équivalence générale de tout.

 

Pour ménager les espaces nécessaires aux individus en tant qu'ils sont uniques, il faut laisser place à l'incommensurable :"il s'agira de trouver, de conquérir un sens de l'évaluation, de l'affirmation évaluatrice qui donne à chaque geste évaluateur - décision d'existence, d'oeuvre, de tenue - la possibilité de n'être pas lui-même d'avance mesuré par un système donné, mais d'être au contraire, chaque fois, l'affirmation d'une "valeur" - ou d'un "sens" - unique, incomparable, insubstituable".

 

Je crois que cette dernière citation, qui peut paraître abstraite, est illustrable au contraire très prosaïquement : quand un étranger en situation irrégulière est expulsé non pas parce que des policiers et un juge ont trouvé que sa situation le rendait expulsable, mais parce que des quotas l'exigent, et l'étranger et les policiers et le juge ne sont que des instruments, des objets, interchangeables, des pions d'un système qui les dépasse tous et qui ne leur ménage aucun espace, et qui, au fond, se méfie également de tous et de chacun d'entre eux.

 

Un corollaire des définitions de la politique et de la démocratie selon Jean-Luc Nancy, qui me le rend particulièrement aimable, est que la démocratie ne peut s'apprécier à partir des fins qu'elle vise, des objectifs qu'elle se donne. Définie comme un moyen de vouloir ensemble tout en ménageant une place à chacun, la démocratie ne peut se voir assigner d'autre tâche que de constater quelle politique sort de la volonté collectivé à un moment donné et en un lieu donné ("avant tout, la politique doit être reconnue distincte de l'ordre des fins").

 

Je m'arrête là. Ce livre est riche, parfois un peu ardu car elliptique, mais vaut vraiment la peine de s'y plonger et de s'y replonger, il invite à la réflexion sans asséner de conclusions.

 

Rien sur l'Europe ? Une citation pas plus explicitée, mais qui est l'évidence même. Evoquant le contexte politique de 68, Nancy écrit que "l'Europe ne discernait pas à quel point elle n'était plus ce qu'elle avait cru être ni peut-être non plus à quel point elle ne pouvait devenir ce qu'elle s'efforçait pourtant d'engendrer : l'"Europe" comme entité spirituelle et comme unité géopolitique".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Samedi 11 avril 2009
Brice de Tours est le pseudonyme d'un connaisseur de la politique. Ca ressemble à du Jean-François Probst, en légèrement moins cynique : de l'humour, un peu de style, une vision totalement froide de la politique et de la nature humaine... Ca sent la droite un peu anar. Mais peu importe, ce petit livre de même pas 120 pages se lit très bien.

L'auteur y décrit la méthode pour parvenir à s'enrichir en politique. Pour le dire vite, l'homme politique avide, venalis politicus selon Brice, s'enrichit en monnayant ses interventions et ses décisions.


L'idée est très simple, tout l'art est de ne pas se faire prendre. Toutes les étapes de la réussite sont donc décrites :

- devenir ministre (la méthode s'applique certainement de la même façon au niveau local) ;

- s'entourer d'un cabinet qui gère les affaires "classiques", avoir un conseiller pour les affaires réservées qui ne soit pas du sérail parisien, un homme-lige qui vous doit tout ;

- rechercher des cibles qui ont besoin de vous ;

- approcher les cibles : discrétion, progressivité, savoir ne pas insister façe à une cible "naïve", rétive ou peu coopérative ;

- se faire payer discrètement, et dépenser de même ("personne ne dénonce cette injustice. Personne pour atténuer le drame de ces hommes politiques assis sur 20 000 ou 30 000 euros en coupures de 500 et totalement impuissants à les utiliser...") ;

- cultiver les a-côtés : créer une fondation, une revue, qui permettront d'avoir des revenus officiels, que l'on pourra détourner vers des usages plus officieux ;

- en cas de soupçon, s'être fait auparavant des amis dans la presse, un profil de saint laïc, choisir un bon avocat et protester avec excès ;

- plus c'est gros plus ça passe.

Après lecture, on repasse l'actualité récente, on se souvient de l'affaire Dray ; de la récente affaire Kouchner, où tous les contrefeux ont joué, des journalistes volant au secours de Saint Bernard, martyr, en taxant Pierre Péan d'antisémitisme, à tel point que tout semble oublié. Au chapitre plus c'est gros plus ça passe : les plus gradés de nos politiques ne rechignent pas à afficher leurs relations d'affaires. En songeant à un élu de droite en vue, aux responsabilités parlementaires importantes, on lit ceci sur les élus qui deviennent avocats : "Une fois "encabineté", l'élu n'a plus qu'à se laisser aller. Les honoraires sont libres, leur justification si aléatoire... C'est l'assurance de rentrées confortables au moindre effort."

On note qu'à gauche un député a créé un organisme de formation, peu avant la création de son courant. Je me souviens avoir lu, dans Capital, l'an dernier, le patron de Virgin, Richard Branson, expliquer qu'un ministre français lui avait demandé 1 million de francs pour une autorisation d'ouvrir un magasin aux Champs-Elysées : aucune reprise, aucun journaliste, pas même dans Capital, ne s'est occupé de suivre, ni même indiqué qui était ministre à l'époque.

Bref,
le lecteur familier du Canard enchaîné reconnaîtra sans peine bien des personnages dans les situations abstraitement décrites par l'auteur.

La corruption ne se porte pas si mal, parce qu'elle est tolérée. La loi des petits et grands services et des renvois d'ascenseurs prévaut de telle façon qu'il faut vraiment manquer de chance pour se faire pincer.

Avec une unanimité touchante, pas un des grands quotidiens nationaux n'a écrit une ligne sur ce livre : ni le Monde, ni Libé, ni le Figaro, ni l'Humanité. C'est mignon.

Non-Fiction en a fait une recension très détaillée, avec de nombreux extraits.

Une note positive pour terminer : Brice de Tours affirme connaître et avoir rencontré des politiques honnêtes. Moi aussi.






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Jeudi 19 mars 2009
Ce livre était recommandé par Christophe Nick, dans Résurrection, il servait à l'auteur à analyser les conditions du retour de de Gaulle au pouvoir en 1958.

Pour le résumer brièvement, Malaparte explique qu'un coup d'état réussi ne s'intéresse pas à prendre des symboles, mais à bloquer les nerfs vitaux d'une société. Par exemple, mieux vaut contrôler - à l'époque - les PTT et les centrales électriques, plutôt que le Parlement.

Pour ces leçons, et son insolence - Hitler est dépeint comme une folle hystérique -, Malaparte a payé de cinq années de prison à l'île de Lipari, sur ordre de Mussolini.

Les enseignements de Malaparte sont tirés de l'étude de différents coups d'état, réussis (1917, en Russie), ratés (la tentative de retour au pouvoir de Trotsky) ou même jamais tentés (les communistes allemands ou italiens de l'après première guerre mondiale).

De la révolution russe de 1917, il tire un enseignement : point n'est besoin, pour prendre le pouvoir, de masses innombrables. Face à Lénine, qui veut submerger l'ennemi, Trotsky pose que "tout le peuple, c'est trop pour l'insurrection. Il faut une petite troupe, froide et violente, dressée à la tactique insurrectionnelle". De fait, il renversera Kerenski non en envoyant des centaines d'hommes contre les mitrailleuses installées face au Parlement et devant les ministères, mais en envoyant des petits groupes de deux ou trois hommes tenir tous les points stratégiques, quartier par quartier.

En 1927, quand Trotsky tente de renverser Staline, ses petits groupes d'hommes trouveront, dans chaque bureau de poste ou central téléphonique qu'ils tenteront de prendre, les hommes de la Guepeou de Menjinski, eux aussi organisés en petits groupes discrets et efficaces. La tactique de Trotsky a été reprise par plus fort que lui.

Malaparte poursuit avec le putsch de Kapp (raté) et le 18 Brumaire (réussi, mais de peu), pour évaluer les conditions d'un coup d'état réussi, où la vitesse d'exécution et d'inévitables entorses à la législation sont nécessaires. Pour avoir voulu rester légaliste, Bonaparte a failli échouer. Mussolini a réussi en 1922 par une préparation longue (trois années) et minutieuse, qui minimisa la violence nécessaire à la victoire. En deux étapes, une première avancée en août contre la grève générale lancée par la gauche, une fois contre le gouvernement légal, en octobre, Mussolini l'emporte en Italie.

De l'ensemble des récits de conquêtes par l'extrême droite, on retire l'impression que la gauche perd toujours faute de savoir identifier ses adversaires. Ce ne sont pas tant les patrons et les pouvoirs constitués, que les nervis auxquels le patronat et les pouvoirs de droite ont recours pour faire peur qui sont dangereux. Car tôt ou tard, les nervis veulent travailler pour eux-mêmes.

En un dernier chapitre, exemplaire de ce point de vue de l'utilisation d'un homme de main par les possédants apeurés, Malaparte décrit l'arrivée au pouvoir de celui qu'il présente comme "une femme : Hitler". Un portrait assez juste, qui anonce, dès 1931, la nuit des longs couteaux (1934) et les guerres successives : "Hitler est jaloux de ceux qui l'ont aidé à devenir une figure de premier plan dans la vie politique allemande. Il redoute leur énergie, leur fierté, leur esprit combatif, cette volonté courageuse et désintéressée qui fait des troupes d'assaut hitlériennes un dangereux instrument de puissance. Il emploie toute sa brutalité à humilier leur orgueil, à étouffer leur liberté de conscience, à obscurcir leurs mérites personnels, à transformer ses partisans en serviteurs sans dignité. Comme tous les dictateurs, Hitler n'aime que ceux qu'il peut mépriser. Son ambition c'est de pouvoir, un jour, corrompre, humilier, asservir tout le peuple allemand, au nom de la liberté, de la gloire et de la puissance de l'Allemagne".

Un très bon livre pour les passionnés d'histoire et d'histoire politique.


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Dimanche 1 février 2009
...Violette violentée
Rouge-gorge égorgé...




"Le diamant du lexique français, pour moi, c'est le substantif "sens". Condensé en une monosyllabe - sensible donc à l'oreille d'un Chinois - qui évoque un surgissement, un avancement, ce mot polysémique cristallise en quelque sorte les trois niveaux essentiels de notre existence au sein de l'univers vivant : sensation, direction, signification."

Ayant découvert François Cheng par ce livre, je pense être bien tombé : son récit de la rencontre entre un chinois - lui-même - et la langue française, qui peut être étendu à un dialogue entre deux langues/civilisations, est marquant.

Moi qui ai, depuis longtemps, des velléités d'apprendre sérieusement une troisième langue (par ordre de préférence : japonais, italien, allemand, chinois...), la lecture de ce petit ouvrage fait remonter la cote du chinois (le plus probable est que le temps me manque et qu'entretenir mon anglais suffise déjà à m'occuper pour longtemps).

Ces considérations personnelles mises à part, François Cheng réussit à être convaincant sur deux points importants dans les débats sur le dialogue entre civilisations, qui sont souvent opposés.

D'une part, il évoque clairement les différences culturelles - métaphysiques - entre la pensée et la langue chinoises et la pensée occidentale.

"A partir d'une logique duelle - séparation du sujet et de l'objet, et principe du tiers exclu, le penseur occidental, dès les Grecs, a dégagé l'être humain du reste du monde vivant, ce qui lui a permis d'opérer des observations et des analyses systématiques. Plus tard, à l'intérieur même des êtres humains, on a isolé cette entité indépendante qu'est le sujet pensant. Plus tard encore, on a cherché à établir des règles de droit afin de protéger le statut du sujet en question."

Evoquant la Chine, en sens inverse : "La plupart des intellectuels modernes sont conscients de cette lacune. Ils parlent du "déficit du côté du Deux", le Deux désignant le Sujet en face de l'Objet, ou le Sujet en face d'un autre Sujet. En revanche, aucun chinois, apparemment, n'est prêt à renoncer à un élément essentiel qui vient du fond de la pensée chinoise, qu'il devienne bouddhiste, musulman, marxiste ou chrétien. Cet élément est ce qu'il convient d'appeler le Trois. Nous avons pu montrer que, selon cette pensée, une vue cosmologique et globale s'appuie sur l'idée du souffle et que le fonctionnement de ce Souffle est ternaire [...] Le Vide-médian est proprement le Trois, que les confucéens traduisent par l'idée du Milieu juste -, qui, né du Deux, permet au Deux de se dépasser."

Malgré cette conscience vive des différences fondamentales entre cultures, il est cependant convaincu de la possibilité d'un enrichissement mutuel. Pas de barrière irréductible selon lui entre les différents mondes culturels :

"...autant j'adhère pleinement à l'idée que toute personne est singulière, intrinsèquement unique, dans la mesure où demeure en elle le mystère de l'être, autant je suis enclin à mettre un bémol à la thèse de l'irréductibilité d'une culture, laquelle n'est en réalité que le produit collectif d'un grand groupe de personnes vivant ensemble et qui mettent justement en valeur leur part "partageable".

D'où un optimisme foncier et bienvenu sur la possibilité d'un apport mutuel entre civilisations. Ainsi du sujet occidental, qui peut tirer profit du Trois chinois :

"...le Sujet en question, qu'il a érigé en statut autonome, aboutissant à l'individualisme à outrance, superbe assurément - tel qu'il apparaît en tout cas dans son miroir narcissique -, se montre parfois singulièrement fragile, non lié qu'il est à l'être de l'univers créé, coupé pour ainsi dire de l'originelle racine. Cet individu, dont les sciences dites humaines ont fouillé de fond en comble la conscience, les désirs, les complexes toujours plus complexes à force de tourner sur soi, est en réalité un déraciné, un solitaire qui a le don de "réduire" le monde vivant en objet de conquête ou de décor. "Toujours en face s'était lamenté Rilke, jamais plus en connivence, en reliance !"

D'où, ensuite et enfin, une invite au dialogue qui est le point d'orgue de cet ouvrage : "lorsque les interlocuteurs en présence se proposent de rechercher ensemble le vrai et le beau, selon l'exigence de la Vie, seul critère de valeur, le Trois qui naît d'eux, drainant la meilleure part de chacun d'eux, est la seule transcendance devant laquelle ils s'inclineront volontairement. Le vrai Trois - ni terrain neutre, ni coup de vent qui passe, encore moins compromis qui n'est qu'un sous-Deux - ne peut être là que si le vrai Deux est ; mais une fois là, il est l'authentique Voie qui tend vers l'Ouvert et l'Infini."

Voilà. Je n'ai pas fait grand chose à propos de ce livre que d'agencer quelques citations, preuve qu'il se suffit à lui-même, qu'il est extrêmement riche et intéressant ; et qu'il l'est d'autant plus que je ne me suis concentré que sur l'un des thèmes discutés, à la frontière de la politique et de la philosophie, alors que François Cheng, poète et écrivain, traite aussi de façon passionnante de littérature et de poésie.

Un exemple ? "je sais gré à Mallarmé d'avoir, dans le poème "A l'accablante nue..." si magistralement combiné le double sens du mot "nue". Faire fusionner le corps féminin et la nuée, les plaçant ainsi dans l'infini de la métamorphose, a de quoi toucher un esprit chinois, puisque de tout temps "nue" et "nuée" sont associés aussi dans la tradition poétique chinoise. On y use de l'expression "nuage pluie" pour désigner l'acte charnel."

Un livre à acheter et à offrir sans hésiter.









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Mardi 27 janvier 2009

Ce petit livre m'a été recommandé par un homme malheureux, stipendié par les organes de propagande européens, mais épris de liberté. Je lui dois la lecture des « Bienveillantes », qu'il en soit encore remercié.


Le choix de ce livre-ci est moins heureux, mais offre tout de même quelque intérêt (principalement celui de donner envie de lire le « Clausewitz » de René Girard).


Peter Sloterdijk est un philosophe allemand. Je serais bien en peine de dire quoi que ce soit sur ses thèses, je ne me souviens que d'un vague scandale à propos de ses « règles pour le parc humain ».


Il a cependant donné une conférence sur les relations France-Allemagne, le 15 novembre 2007, à Fribourg, qui est ici retranscrite.


Si son propos peut sembler, au premier abord, stimulant et provocateur, je le trouve au fond à la limite du chauvinisme et du conservatisme le plus plat.


Pour résumer, il tient que le mieux que l'Allemagne et la France puissent s'offrir réciproquement est l'indifférence. En effet, selon lui, les après-guerres, de Napoléon à Hitler, ont été meurtrières lorsque l'un de ces pays s'est engagé dans une rivalité mimétique avec l'autre.


Sa thèse est qu'un pays vaincu réagit de deux façons possibles : soit en adoptant les valeurs du vainqueur (comme l'Allemagne après 1945), c'est la métanoïa ; soit en conservant leurs valeurs mais en préparant une revanche (comme Clausewitz énonçant pour l'Allemagne les moyens de vaincre un futur Napoléon). Pour faire court, depuis 1945 c'est l'Allemagne qui serait la bonne élève : la culpabilité pour la deuxième guerre mondiale est admise, le modèle démocratique y est pleinement accepté et cet effort est « la constante la plus fiable dans l'histoire des idées et des mentalités des peuples européens après 1945 »...


De l'autre côté, la France serait coupable d'indulgence. En effet, sauvée en réalité par les alliés, la France s'est crue vainqueur de la deuxième guerre mondiale est s'est dispensée d'un retour sur soi nécessaire.

On veut bien suivre Sloterdijk dans cet exercice de culpabilisation de l'affreux modèle français, après tout nous y sommes habitués.


On ne voit malheureusement pas ce que prône Sloterdijk comme modèle. Il n'évoque pas même l'Europe ni l'Union européenne, le rôle des Etats-Unis est inexistant, bref, le monde de Sloterdijk est peu problématique ou encore à décrire (peut-être dans d'autres ouvrages du même auteur...)


Pire, les valeurs qu'évoque Sloterdijk sont bien plates. Les philosophes français qui trouvent grâce à ses yeux sont Glucksman et BHL. Foucault, lui, n'aurait dissocié les « mots » et les « choses » qu'en raison de l'aveuglement français sur la deuxième guerre mondiale : « En Allemagne, la défaite s'appelle la défaite (et le crime, le crime) – et c'est à l'aune de ce mètre étalon sémantique que l'on mesure aussi les autres mots. La France intellectuelle privilégie la position, plus élégante d'un point de vue politique et plus stimulante d'un point de vue rhétorique, selon laquelle les mots et les choses appartiennent à deux ordres séparés. ») De manière à peine élaborée, Sloterdijk oppose la solidité germaine à la futilité française – nous voilà bien avancés.


Sans qu'à aucun moment il n'évoque les conséquence proprement politiques de la réintégration de l'Allemagne au premier rang des nations, on doit sans doute prendre son essai comme l'annonce d'un renouveau allemand, doublé d'un conservatisme philosophique affirmé. On pourrait s'en tenir là et ranger Sloterdijk au rang des partisans d'une sorte de sarkozysme européen (le crime, c'est le crime, mâme Chabot).


Je ne peux m'empêcher de faire part d'une possibilité de lecture encore moins ragoûtante, et pour tout dire moins bienveillante.


D'une part, Sloterdijk, très optimiste sur le travail de l'Allemagne sur elle-même, explique que l'élection du Cardinal Ratzinger comme pape de l'église catholique vient reconnaître un « symbole nouveau de l'intégrité allemande » qui « incarne rien de moins que cette remontée des profondeurs accomplie par la civilisation allemande de l'après-guerre ». Il prend un risque. Car lorsque ledit Benoit XVI réhabilite un cardinal négationniste, ne peut-on, corrélativement, considérer que l'Allemagne montre qu'elle n'a rien appris ? On se contentera de penser en l'espèce que l'église catholique est incorrigible.


Lorsque Sloterdijk, dans quelques pages endiablées, fait remonter à la révolution française, par un jeu d'actions et de réactions, l'origine du marxisme (Marx aurait été « le point de condensation le plus élevé des jalousies allemandes provoquées par la France »), de la Révolution russe et du nazisme, on retrouve là aussi des thèses fort conservatrices et finalement bien peu crédibles, trop grossières.


Mais comment ne pas trouver à la frontière entre le mauvais goût et la faute cette expression, à propos de Nicolas Sarkozy : « le nouveau président a du apprendre, tout récemment, qu'une Cécilia Ciganer ne peut pas être une seconde Jacky Kennedy. » ?


Bref, on aimerait que l'Allemagne, à travers Sloterdijk, n'essaie pas de se racheter de quoi que ce soit. Il y a eu crimes pendant la seconde guerre mondiale, l'Allemagne en porte le poids, la France en porte aussi une partie, Vichy a existé, les Etats-Unis qui ont attendu l'agression japonaise pour entrer en guerre ont aussi une faible part de responsablité. Dans le grand enchaînement qui va de 1918 à 1933, personne n'est à épargner.


L'histoire ne sera pas changée et jamais aucun échafaudage intellectuel ne pourra repousser, sur Marx ou sur la Révolution française, les crimes qui furent commis de 1933 à 1945. Paradoxalement, le côté excessif du plaidoyer de Sloterdijk démontre que la réhabilitation de son pays ne va pas de soi, il a encore besoin de se convaincre que l'Allemagne est un pays « normal », et même encore plus « normal » et méritant que les autres. On dirait qu'il veut effacer au lieu d'oublier. Là commence l'excès. Il ferait mieux de dire posément ce que veut l'Allemagne (un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies serait mérité), plutôt que de laisser entendre qu'elle aurait droit à beaucoup mieux.


En attendant, ce livre mérite ce que Sloterdijk souhaite pour les relations franco-allemandes : l'indifférence. Plus exactement, comme l'auteur est habile, il invite à lire son ouvrage sur l'Europe. J'ai oublié, au sujet de l'habileté de Sloterdijk, qu'il ouvre son propos intelligemment en citant des auteurs connus (René Girard et son Clausewitz) ou moins connus (Heiner Mühlmann).



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Samedi 24 janvier 2009

Frédéric Delorca est un activiste politique engagé sur internet depuis 1999 (et un commentateur régulier sur ce blog).


Il a publié, en 2007, un très court (48 pages) opuscule, pour encourager la gauche à penser en dehors des clous.


Son message principal est clair et tient en un point : on ne peut à la fois vouloir une politique de gauche et souhaiter que la France reste dans l'Union européenne (et accessoirement dans l'OTAN, encore que les deux soient synonymes, via l'article I-41 du TCE).


En quelques paragraphes, Frédéric résume toutes les raisons qui devraient enfin ouvrir les yeux de la gauche résignée. Par exemple, « tous ceux qui se gargarisent d'une possible « politique sociale de l'Europe » n'ont pas la moindre idée de la façon dont ils pourraient convaincre nos partenaires de l'adopter... »


Ensuite, Frédéric Delorca s'emploie à démystifier tous les arguments avancés par ceux pour qui la sortie de l'Union européenne marquerait le retour de la France à l'âge de pierre.


Par exemple, que les investisseurs étrangers n'auraient aucune raison de quitter un marché qui resterait le deuxième marché européen, et retrouverait sans doute une croissance supérieure. Même dans le Vénézuela de Chavez, les sociétés étrangères sont restées.


D'autres mesures sont évoquées, comme un retour du partage du temps de travail, une politique ambitieuse de construction de logements, des circuits de distribution et de commercialisation plus courts, ou l'annulation de la dette publique et privée des pays africains. Delorca plaide enfin pour un renouveau citoyen : moins d'emprise des médias privés, de la publicité, plus de place à l'éducation.


Il appelle aussi à ne pas se satisfaire d'une démocratie du bulletin, où le vote est la seule occasion de participation à la gestion collective. Idée originale, il propose le recours plus fréquent au tirage au sort comme moyen de sélection (pourquoi pas au Sénat, en effet ?)


C'est donc un très bon stimulant et une note d'optimisme que la publication de ce petit ouvrage. Je dois cependant apporter deux bémols à mon appréciation très positive.


Le premier s'inspire de la tirade célèbre : « il ne suffit pas de dire que des têtes vont tomber, il faut dire lesquelles ». En effet, Frédéric Delorca évoque à plusieurs reprises des mesures destinées à restaurer la « salubrité morale de l'air qu'on respire ». Ceci suppose, à mon avis, que la morale publique ainsi appelée à renaître, soit mieux définie, et que les maux à réduire soient mieux précisés. Il ne suffit pas, à mon sens, de souhaiter qu'un « gouvernement rationnel l'emporte sur la folie capitaliste » pour qu'une politique souhaitable soit définie. J'ai une conception de la raison très relative, pour tout dire, libérale, qui me fait douter qu'elle soit unique et aisément définissable.


Le deuxième bémol est lié au premier, et me fait revenir à ma folle jeunesse où je m'opposais aux chevènementistes de ma section PS, réputés autoritaires et dirigistes. Bref, je ne suis pas facilement Frédéric quand il écrit qu'un pays comme Cuba a réussi à réduire de 80% sa consommation de pétrole. Je signe sans doute là ma méconnaissance des politiques cubaines, mais je doute que cette réduction soit le fruit d'autre chose que d'un simple ralentissement de l'économie. Disons que je rechigne à chercher des exemples de politiques sectorielles positives dans un pays qui a fait une croix sur les libertés formelles que je crois fondamentales.

[Note : ayant envoyé cette note de lecture à Frédéric avant publication, il me signale une interview d'Yves Cochet, député Vert européen, qui se montre effectivement assez admiratif des politiques cubaines en matière d'économies d'énergie.]


Pour conclure : il y a une nécessité de revenir à des politiques publiques plus affirmées, qui ne s'effraient plus de réduire l'emprise toujours plus forte du secteur privé. Je suis à 100% l'auteur lorsqu'il affirme qu'un tel renouveau de la politique publique ne peut s'inscrire dans le cadre de l'Union européenne. Je suis aussi d'accord lorsqu'il affirme que d'autres pays européens seraient peut-être prêts à nous imiter dans cette voie, et que nous devrions nous informer mieux sur les initiatives déjà prises par des pays comme le Vénézuéla ou d'autres, pourtant décriés par la pensée résignée. Mais j'appelle à plus de précisions sur le futur programme d'une gauche décomplexée : il y a une ligne rouge à tracer, ou des précisions à apporter, en ce qui concerne la démocratie parlementaire. Je pense que la simple sortie de l'Union européenne sera déjà un pas majeur pour restaurer une effectivité des politiques publiques. Frédéric semble inviter à aller plus loin dans les réformes institutionnelles. Il faut, à mon sens, dire très clairement jusqu'où. Il y a place pour un programme plus étoffé, mais la lecture de ces prémisses donnent une raison d'espérer que l'évidence finira par s'imposer. L'Union européenne est une machine de droite dont on ne peut que souhaiter sortir.



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Lundi 12 janvier 2009

Suite des chapitres précédents

 

Retour au premier chapitre...


La conclusion de Todd relève de la fulgurance intellectuelle. Il revient sur ses longs chapitres sur les malheurs des familles souche et nucléaire, pour conclure que la France, « cette société atomisée […] n'est plus à l'échelle des processus économiques. La globalisation a fait de l'Europe l'espace d'interaction économique fondamental, et il apparaît techniquement impossible que la France puisse surmonter seule ses difficultés économiques. »


Voilà qu'après avoir consacré de longs développements au sujets les plus fumeux, depuis la satisfaction sexuelle des français jusqu'au rang de classement à l'ENA de Ségolène Royal, Todd ne trouve pas plus de deux lignes à justifier un ralliement aussi énorme qu'inexpliqué à la pensée unique la plus plate. Alain Minc, VGE, Cohn Bendit et pas mal d'autres penseurs creux pourraient s'endormir tous les soirs sous cette citation de Todd. Quelle déchéance ! Todd ne s'interroge même pas pour savoir s'il est ou non « techniquement possible » que le Canada, la Corée du Sud, le Brésil ou d'autres puissent « surmonter seuls leurs difficultés économiques ».


Il écrit ensuite que le PS semble ne plus vouloir gouverner, être dépourvu de programme et ne s'intéresser qu'aux élections locales. Il passe pas loin de la vérité : de fait, le pouvoir présidentiel en France n'est qu'un pouvoir local, et la France réduite à une grosse région - ce qui explique qu'on puisse trouver des candidats d'envergure régionale, guère plus. Même obsédé ainsi par le pouvoir local, il est faux de dire que le PS n'a pas de programme : PS a un programme, européen (car l'Europe est un programme, même si Todd feint de croire le contraire en écrivant que « le cadre européen est neutre »). De nombreux socialistes font le choix conscient d'un ralliement au projet européen (Moscovici, Aubry), qu'ils contribuent à faire avancer chaque jour. Mais comme les conclusions de ce choix ne sont pas présentables (jouer la carte d'une Europe qui n'est pas démocratique est un choix dictatorial), ils tentent de faire croire aux électeurs que leur voix compte encore pour quelque chose. On a donc une classe politique qui, pour dire la vérité, devrait assumer l'idée que la France n'est qu'une grosse collectivité territoriale, mais qui a, au contraire, choisi de mentir à la nation en expliquant que les choix européens ne changent rien à la politique moderne alors qu'ils enlèvent quasiment toute effectivité au pouvoir national. Ceci Todd ne le dit pas.


Je crois qu'il n'assume pas ses choix. Sans cela, comment expliquer l'indigence de la plupart de ses analyses, qui passent complètement à côté de l'Europe comme projet politique, et qui justifient un ralliement à l'Europe comme seul espace économique concevable, en deux misérables lignes ?


En conclusion, Todd met en avant, comme remède à la crise démocratique, la possibilité d'une rédemption européenne. Pourtant, sans l'écrire explicitement, il sous-entend que l'Union européenne est une dictature (« la dictature, appelée chez nous gouvernance ». Je rappelle, même si Todd ne le fait pas, que la gouvernance est le nom du dispositif de pouvoir au sein de l'Union européenne, cf. le livre blanc consacré à la chose).

Il pense que cette dictature peut se racheter en devenant protectionniste (« Des institutions européennes existent déjà, dont il suffirait que des élites politiques responsables s'emparent pour réorienter l'économie dans un sens favorable aux peuples, et les réconcilier avec l'Europe »). Je suis certainement trop attaché aux aspects formels de la démocratie, mais il me semble que quand bien même l'Europe non démocratique adopterait (par extraordinaire) une politique économique favorable aux populations, cela n'en ferait pas pour autant une démocratie. Todd, là encore, de façon très lapidaire, jette un élément d'explication : « La pression sur le suffrage universel cesserait avec la pression sur les salaires ». Qui peut y croire ? Une Europe convertie au protectionnisme deviendrait magiquement démocratique ? Quelle blague !


Il faut croire que l'inquiétude de Todd au sujet de la démocratie n'est que feinte. Il a plutôt l'air de faire des appels du pied aux élites européennes, en leur expliquant qu'il est aussi peu démocrate qu'elles, mais qu'elles doivent lâcher un peu de lest sous peine de faire vaciller les bases de leur pouvoir...


Bouquet final de son livre donc : Todd se rallie à l'Europe, au prix d'abruptes et désinvoltes explications.


Qu'en conclure ? Une grande déception. Todd apporte des éléments intéressants sur beaucoup de points mineurs par rapport à son argumentation, ce qui rend la lecture de son livre instructive. Pour ce qui est de la démonstration entreprise, consistant à admettre qu'il faudrait faire confiance à l'Union européenne pour conforter la démocratie, elle relève du même genre de notations un peu farce que l'on peut retrouver un peu partout dans ll'ouvrage (on apprend ainsi qu' « à la veille du conflit de 1914, les hommes jeunes des deux pays étaient, tout comme ceux de l'Allemagne, complètement alphabétisés, fin prêts intellectuellement pour la boucherie de la guerre moderne »). Ce qui manque à Todd, c'est de prendre ses lecteurs au sérieux.

 

Fin


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Dimanche 11 janvier 2009

Suite des chapitres précédents...


             Chapitre 8 - Un peu d'anthropologie


Todd fait ici retour sur ses schémas explicatifs usuels : les structures familiales ne peuvent pas tout. Il avance ainsi fort justement que l'école maternelle est sans doute beaucoup plus efficace pour favoriser le taux de fécondité français que les structures familiales paysannes. De fait, les formes de l'état social ont un rôle anthropologique directe. Il peut donc écrire, fort justement, que « l'individualisme contemporain est dans une large mesure une illusion : le narcisse triomphant, et de moins en moins jeune, s'appuie discrètement sur le plus puissant mécanisme de sécurisation de l'individu par l'Etat qui ait jamais existé. » L'idée n'est pas neuve mais elle est suffisamment ignorée pour mériter d'être rappelée : un état fort – et bien construit – est l'un des moyens les plus puissants de produire des individus autonomes et libres.


Bref, quand Todd s'écarte un peu de ses souches et de ses nucléi, il est souvent bien plus intéressant et convaincant, que dans la défense de son pré carré intellectuel. Même si, dans certains domaines il retarde. Lorsqu'il écrit qu'il faut se demander si l'émancipation des femmes n'a pas contribué à un renforcement des structures oligarchiques, il est en retard sur les économistes [appel au lecteur : je ne retrouve plus mes sources sur ce point] qui depuis longtemps avancent que le travail des femmes, allié à des mariages au sein de la même classe, renforce les inégalités (deux salaires de cadres supérieurs au sein d'une famille, au lieu d'un seul, éloigne encore plus de la famille ouvrière, même si la famille ouvrière dispose de deux salaires ouvriers).


  suite et fin...

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Samedi 10 janvier 2009
...suite des chapitres précédents

  1. Chapitre 6. Le libre échange contre la démocratie


Ce chapitre est consacré à une attaque assez convaincante des dangers du libre échange tel que pratiqué aujourd'hui. Je souscris complètement au constat global, que je trouve insuffisamment détaillé néanmoins. A mon sens, la première arme commerciale déloyale utilisée aujourd'hui c'est le taux de change, et c'est à un juste système de correction des changes qu'il convient d'abord de s'atteler, plus qu'à l'instauration de quotas et de tarifs... J'y reviendrai plus tard, dans un autre billet.

Dans le cadre de cette lecture du livre de Todd, disons que je souscris pleinement à son assertion : « Le libre échange non régulé favorise aussi sûrement que l'autarcie totalitaire la haine entre les peuples ». Et je crois comme lui, et malheureusement, que le rôle dominant des enseignants au sein du PS empêche ce parti de se rendre compte in concreto du rôle néfaste de l'ouverture totale des marchés monétaires, financiers et commerciaux.


  1. Chapitre 7. Quid de la lutte des classes ?


Ici, il s'agit d'expliquer que la conscience de classes s'efface, alors que les différences de classes subsistent. Todd est en terrain glissant pour cela. Dans son chapitre 3, il expliquait en effet qu'une élite autarcique et autiste était née en France, à partir de la grande classe des diplômés du supérieur. Il explique maintenant que « l'accroissement des inégalités de revenus au sein du groupe statistique des 1% les plus privilégiés aide peut-être à comprendre pourquoi nos classes dirigeantes sont devenues des classes dérivantes, sans homogénéité, sans conscience de groupe et sans projet ». Il vilipende cette classe dominante et oisive qui cherche à payer moins d'impôts, désagrégeant ainsi l'Etat et la structure sociale. En réalité, les élites sont tout à fait actives dans la construction du projet européen, qui vise en effet à désagréger les états et les structures sociales, pour en recréer une autre.


Mais comme Todd ne veut pas voir cette explication pourtant évidente, il est obligé de recourir à des arguments boiteux et à se contredire d'un chapitre à l'autre, présentant des élites d'abord très unies en chapitre 3 puis au contraire anomiques et éclatées au chapitre 7. L'explication par le projet européen est pourtant bien plus adéquate et éclairante, mais comme Todd s'est rallié à cette chose, il ne peut évidemment pas même l'évoquer.


On relève quand même un passage intéressant sur la persistance de phénomènes de classes dans le vote, avec un lien entre la proportion d'étudiants (inquiets pour la valeur future de leurs diplômes) et le vote à gauche lors des municipales. Ce passage complète bien le rappel du fait que, globalement, Sarkozy a été élu par les personnes âgées, dont les revenus ne dépendent plus directement de l'activité économique. On voit d'ailleurs par là que si les analyses anthropologiques de Todd sont parfois éclairantes, un peu de sociologie proto-marxiste à base de catégories socio-professionnelles fonctionne aussi correctement.


Todd est donc confiant pour l'avenir, les logiques de classes et économiques reprendront le dessus. Pour le moment, elles semblent anesthésiées (il feint de ne pas voir qu'il s'agit en grande partie d'une conséquence du choix européen, mais peu importe).

 

suite ...

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Vendredi 9 janvier 2009

Suite des chapitres précédents

        Chapitre 5. La société ethnicisée ?


Ce chapitre s'attaque à une question importante, celle de savoir si des fractures ethniques vont remplacer, au sein de la société française, des divisions de classes. Todd y voit une possibilité, même si, comme il l'écrit, « depuis la fin de l'apartheid sud-africain, il n'existe plus qu'une seule démocratie officiellement ethnique, Israël. » Alain Finkielkraut est converti à cette idée et Todd lui en veut. Il écrit, assez férocement : « Telle une vieille dame en colère, véritable Tatie Danielle de l'élite, Finkielkraut a condensé dans cet entretien [Le Figaro, 15 novembre 2005] des décennies de ressentiment, dénonçant pèle-mêle le déclin de l'éducation, les déprédations de bâtiments scolaires, le langage des jeunes, le rap et ses outrances... »


Todd emploie un argument original sur la tentation ethniciste de Finkielkraut, cet intellectuel autrefois républicain et universaliste. Pour Todd, il s'agit d'une démarche de sympathie avec Israël. Cet état est en effet ouvertement ethniciste, et pour justifier cette exception, « on conçoit donc tout le bénéfice psychologique qu'un intellectuel qui se pense français et juif, simultanément et également fidèle à la France et à Israël, pourrait tirer d'une ethnicisation de la société française, de sa redéfinition comme une démocratie ethnique, avec ses vrais citoyens blancs ou d'origine chrétien ». J'ajoute que parmi les plus farouches partisans de l'inscription dans le texte constitutionnel européen des racines chrétiennes de l'Europe figure Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël.


En réalité, Todd montre assez aisément que toutes les gesticulations sarkozystes sur l'identité nationale visent à faire oublier que sur le front social c'est l'inertie qui a été décidée. La droite ayant renoncé à promouvoir le progrès social, s'emploie à faire peur à grand coup d'Islam. J'ajoute que la gauche européenne, celle de Martine et Ségolène, a fait le même choix et se rallie globalement à la guerre des civilisations.


Ce qui aboutit à un paradoxe (qui n'en est plus un depuis longtemps pour les critiques conséquents de l'Europe) : c'est l'impuissance politique - organisée par l'Europe, comme ne le rappelle que peu Todd -, qui contraint les pouvoirs en place à agiter le spectre de querelles ethniques que Todd juge, à juste titre, complètement infondées. En conséquence, le thème de l'identité nationale refait surface, à proportion exacte des efforts faits par ceux qui entendent nous fondre dans une grande identité européenne - et blanche. Todd ne va pas jusque là, et c'est une des énormes lacunes de son ouvrage. L'Europe n'est rien pour lui, hormis l'espoir peu rationnel d'un protectionnisme continental. Comme pour un petit-bourgeois vu par Barthes, la tautologie tient lieu de raisonnement à Todd, pour ce qui est de l'Europe : l'Europe c'est l'Europe, point. D'ailleurs il ne faut même pas en parler.

 

 




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Jeudi 8 janvier 2009
  1. Suite de mes notes de lecture
  2. Chapitre 4. la crise de l'égalité


Ce chapitre est toddien par excellence. Il s'agit de reprendre une caractérisation des  « esprits nationaux » expliqués par l'anthropologie et les structures familiales – qui ont remplacé chez Todd le rôle explicatif qu'avaient les classes chez Marx. Je veux bien admettre que la famille souche soit plus rigide que la famille nucléaire et que sur la longue durée, les pays où cette structure domine soient plus rétifs à la démocratie. Mais de là à expliquer Poutine par cette simple donnée, j'ai du mal.


Hors, Todd passe ainsi sans arrêt de l'analyse de structures familiales sur deux siècles à des considérations de très court terme (comme il sent bien que les explications qu'il retire de son analyse anthropologique sont un peu courtes, il prépare une nouvelle arme atomique, une Origine des systèmes familiaux. Creusant sans cesse plus profond son exploration des superstructures de nos sociétés, il va ainsi mettre à jour l'origine de l'origine. Je crains le pire...)


Je ne crains pas réellement d'être trop sévère. Aller déduire des structures familiales bretonnes que « ces formes originales font de la fierté d'être breton un cas à part, porté par autre chose que la banalité de la famille souche basque, béarnaise, catalane, allemande ou japonaise. Ce fonds anthropologique justifie la prétention bretonne à un certain caractère unique, indépendamment de la langue et du biniou ». Pour moi, un tel fatras n'est guère plus scientifique que la craniologie du XIXème. Demandez à un basque s'il est moins justifié dans la revendication de son unicité qu'un breton. Ou expliquez à un catalan qu'il est plus proche du japonais que du breton... Comme l'écrit Todd plus loin « ce qui ne peut être rigoureusement démontré n'a guère de valeur »...


Au final, il faut cependant noter un point important : Todd abandonne son analyse anthropologique, qui lui a bien servi. En effet, il note que la passion française de l'égalité serait mourante, alors même qu'elle découle selon lui de la structure anthropologique française. Là, le lecteur assidu de Todd est comme l'incroyant, plongé dans le vide interprétatif le plus complet : les structures anthropologiques n'expliquent plus rien, et la France n'est plus égalitaire.


...suite...



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Mercredi 7 janvier 2009
  1. Suite de la lecture détaillée de Après la démocratie...
  2.  

  3. Chapitre 3 : le noeud du problème : populisme et gouvernance


Reprenant le vocabulaire de Guy Hermet, Todd explique que la démocratie telle que nous la connaissons dans les régimes parlementaires est concurrencée par un couple infernal, l'alliance de la gouvernance et du populisme. Au niveau de pouvoir le plus élevé règne la gouvernance : une technocratie affutée gère les problèmes, « dossier » par « dossier », sans grande contradiction. Au niveau local, on donne au peuple du pain et des jeux, de la consultation participative à la Royal, pour l'entretenir dans l'illusion que son opinion compte. Dans le cas spécifique de la France, les élus nationaux sont en train d'être rabattus par l'Union européenne dans le niveau local, et c'est ce qui, selon moi, explique leur nullité, bien plus que les explications fumeuses de Todd. Bref, la situation actuelle c'est Jérôme Vignon à Bruxelles (archétype du fonctionnaire bruxellois, auteur du livre blanc sur la gouvernance de l'Union), et Georges Frêche à Montpellier, avec au milieu un Sarkozy ou une Royal.


Todd, lui, explique l'effacement actuel de la démocratie par une sorte de complaisance des élites qui auraient perdu tout contact avec le peuple. Là où les grandes cathédrales qu'étaient les partis, comme le PCF avec ses intellectuels encadrant leur petit peuple, il n'y a plus qu'un milieu intellectuel devenu plus nombreux du fait de l'éducation accrue, et vivant en vase clos.


Je dois avouer que si les arguments de Todd sont parfois pertinents (les partis ont certes perdu leur rôle cadre), l'ensemble ne convainc pas. Que faire d'une affirmation telle que « le roman, le cinéma sombrent dans les petits soucis des éduqués supérieurs, dans un nombrilisme culturel qui se pense très civilisé mais s'éloigne des problèmes de la société et donc de l'homme » ?

Oui, le cinéma engagé s'est affaibli, si l'on retient comme marque de l'engagement le marxisme des années 70. Todd écrit que « Franz-Olivier Giesbert ouvrait une ère nouvelle du journalisme en passant directement du Nouvel Observateur au Figaro, en véritable pionnier de la mort des idéologies dans ce milieu ». Sauf que les idéologies sont toujours là. Que l'Auberge espagnole, de Klapisch, au hasard, est bien dans la droite ligne d'une idéologie européenne ouverte et décontractée. Que le vagabondage des élites journalistiques ne vaut qu'entre titres généralement pro-européens, libéraux. Et que l'idéologie européenne et libérale, pour être triomphante chez les élites n'en est pas moins une idéologie. L'individualisme narcissique tel que décrit par Todd est aussi une idéologie.


Une histoire des élites telle que Todd la brosse dans ce chapitre devrait donc s'écrire comme une histoire de la conversion des révolutionnaires de 68 au libéralisme contemporain. Sur ce thème, j'ai lu bien plus intéressant que les quelques notations de Todd, par exemple Didier Eribon, dans D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, ou Pierre Rimbert, dans son histoire de Libération, de Startre à Rothschild


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Mardi 6 janvier 2009
Suite de la lecture de "Après la démocratie".

Chapire 1 : Un vide religieux



La crise de la démocratie pointée par Todd équivaut à une situation d'anomie : plus de normes communes, de références valables pour l'ensemble ou pour des grands groupes au sein de la population. La crise de la religion est la première cause de ce vide selon Todd. Cette crise entraînerait d'abord la disparition de l'ancienne démocratie chrétienne à la française (MRP, puis UDF), et par contrecoup, touche le PCF, qui s'appuyait, pour vivre, sur cet ennemi traditionnel.


Pourquoi pas ? Mais Todd ne cesse de mêler l'anecdotique à des considérations de long terme, si bien que son raisonnement, impressionniste, ne convainc pas réellement. Ses anecdotes sont parfois fort bien vues (ainsi de l'idée que les quatre candidats les plus sérieux de la présidentielle de 2007 étaient tous de droite, de Le Pen à « une candidate de droite loufoque, socialo-traditionnaliste, Royal. »), mais n'ont qu'un rapport vague avec la thématique du chapitre.


Todd fait siennes les analyses qui veulent que l'homme sans Dieu soit, au fond, voué à perdre tout repère (« l'incroyant semble ne se sentir bien dans sa certitude que s'il y a encore dans la société une Eglise, minoritaire, mais porteuse d'une croyance positive en l'existence de Dieu, qu'il peut critiquer et nier ».) De là à en conclure que « à la course au vide des partis correspond une chronologie complexe qui ne révèle finalement qu'un élément sûr : le caractère primordial de la décomposition religieuse, de la foi comme de la pratique, qui entraîne à sa suite celle du champ politique ». On est donc loin d'être convaincu par les quelques analyses avancées.


Les raccourcis hasardeux parsèment de toute façon l'ouvrage et le premier chapitre n'est pas épargné. Par exemple, ce savoureux détail sur la France, où « la vie sexuelle des individus, plus expérimentale et variée qu'autrefois, certes, produit, au final, un indicateur de fécondité parfaitement satisfaisant de deux enfants par femme »... Y a-t-il un lien de cause à effet ? Sans doute sera-ce le sujet du prochain opus...


Pour finir tout de même sur une note positive, Todd explique que la crise du religieux affecte tout autant l'Islam en France que les églises chrétiennes, et que le choc des civilisations annoncé par Huntington résulte tout bêtement d'une réaction aux politiques agressives et impériales des Etats-Unis. Je pense d'ailleurs que le « rendez-vous des civilisations », autre ouvrage de Todd, est sans doute plus intéressant qu' « après la démocratie », peut-être parce qu'il ne l'a pas écrit seul.

 

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Lundi 5 janvier 2009

Emmanuel Todd est, pour moi, un mystère doublé d'une déception. J'ai du mal à croire comment un esprit affûté peut confier la défense de la démocratie à ceux même qui nous l'ont ravie. C'est en effet la conclusion de son ouvrage : pour sauver la démocratie il faut que l'Union européenne se convertisse au protectionnisme.


Intellectuellement, l'exercice tient de l'acrobatie de haut vol. Avant de parcourir l'ouvrage plus en détail, commentons cet extrait : « Tandis qu'à l'échelon inférieur de la nation, le suffrage universel subsiste, à l'échelon supérieur des institutions communautaires, la cooptation règne. En lui-même cependant, le cadre européen est neutre. Il a servi jusqu'à présent à expérimenter une gouvernance non démocratique. Il pourrait être utilisé pour sauver la démocratie.»


Tout le problème Todd est dans ces trois lignes. Un constat courageux, qui à lui seul garantit à Todd la non-invitation à bon nombre de colloques européens : la nation reste démocratique, l'Europe ne l'est pas. Malheureusement, c'est suivi d'un mensonge énorme, que même des supporters de Todd comme Malakine ont dénoncé : « le cadre européen est neutre ». Cette simple phrase suffit à disqualifier l'auteur pour évoquer les problèmes européens : bien évidemment, le cadre européen impose un biais libre-échangiste (c'est tout de même un traité de libre échange à l'origine). Même la Fondapol, proche de l'UMP, s'en est rendue compte.


L'ouvrage contient quelques idées intéressantes, mais est malheureusement truffé d'approximations.

Le raccourci le plus extraordinaire est le suivant, lorsqu'il désigne la principale difficulté de son projet de protectionnisme européen. Pour lui, le problème du moment c'est «  l'incapacité structurelle de l'individu européen actuel à penser et à agir collectivement ».


Voilà que l'homme qui est capable d'infinies variations entre les haut-bretons et les bas-bretons, entre les familles souches et nucléaires, partout dans le monde, nous sort de son chapeau un « individu européen », qui fait son apparition à la page 253, comme s'il s'agissait d'une espèce anthropologique parfaitement identifiée.

Venant d'un intellectuel qui se revendique comme anthropologue, c'est un peu fort...


Au prix de quelques énormités et contre toute évidence, Todd peut donc au final s'affirmer partisan d'une utilisation protectionniste de l'Union européenne. Inutile de dire que même après lecture détaillée, l'argument ne convaincra que ceux qui refusent de croire que l'Union européenne est un projet idiot et sans avenir.


Essayons cependant d'accorder crédit à l'auteur de la qualité de son travail, pour détailler pas à pas la construction et le raisonnement déployé dans cet ouvrage.

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Lundi 17 novembre 2008

Comme les textes de Jean Lévy, il s'agit du journal d'un militant engagé dans les causes de la gauche de gauche, celle qui refuse le conformisme de la gauche officielle et endormie.  L'auteur (avec qui j'ai pas mal échangé par courriel sur divers sujets) est un cadre supérieur, un peu gêné de vivre confortablement dans une société qui organise à son plus grand profit l'exploitation du reste de la planète. On suit ainsi un parcours - qui est en grande partie le mien - d'un européen d'abord sceptique, devenu farouchement opposé à l'Union européenne.


A force de voir celle-ci le plus souvent engagée, derrière les Etats-Unis, dans des causes peu défendables, Frédéric Delorca devient un dissident. Certes, le statut de dissident dans une démocratie moderne est moins dangereux qu'en Union soviétique. On court surtout, à défendre des idées suspectes, le risque de ne plus être invité dans les cocktails. Ou celui, plus ennuyeux, de passer pour un anormal auprès de ses collègues de bureaux. Ou celui, également gênant, de trouver le plus grand mal à faire éditer des livres qui, s'ils étaient de qualité inférieure mais "bien pensants" trouveraient sans peine les chemins des librairies. Bref, le récit des dix années militantes de Frédéric Delorca est celui de la difficulté qu'il y a à percer, se faire entendre, lorsqu'on cherche à penser librement, contre, ou même simplement à l'écart des médias dominants.


Il est spécialement difficile de heurter le conformisme des grands médias en politique internationale.

Le premier engagement raconté par l'auteur concerne le conflit yougoslave, en 1998/1999. Il raconte la poursuite du démantèlement de cet état fédéral, organisée par les Etats-Unis et l'Union européenne. Il revient dans le détail sur la diabolisation de la Serbie et de Slobodan Milosevic, symétrique du silence absolu sur les crimes bosniaques. Comme dans tous les conflits où le couple Etats-Unis / Union européenne est engagé, la couverture médiatique des événements est exécrable : un cheval de propagande pour une alouette d'informations vraies. Tout ce qui risque de ne pas aller dans le sens choisi par l'Euramérique est nié, minimisé. Et cet effet est bien plus vaste que ce que l'on pourrait imaginer : à plusieurs reprises, Frédéric Delorca s'étonne de la pénétration de la désinformation jusque dans des sphères engagées très à gauche - pour ne rien dire de l'état de somnambulisme des grands partis de gauche.


Chercher simplement la vérité est déjà quasiment révolutionnaire. L'auteur, déplorant la diabolisation des serbes, est parfaitement lucide sur Milosevic : il ne s'agit pas de remplacer un mensonge par un autre de sens contraire. Echangeant avec Boris, un correspondant anarchiste serbe, il lit ceci, qu'il finit, au fil des échanges, par approuver : "Nous avons ici en Serbie une liberté d'expression complète et l'autorité de Milosevic n'est pas si brutale que ce que peut-être tu imagines. Il n'est pas - et il se peut que cela t'étonne vu ce qu'en dit la propagande du Nouvel ordre mondial - un dictateur façon république bananière du Tiers-Monde ; c'est seulement un politicien ordinaire, sans intelligence, corrompu et incompétent - par "incompétent" je veux dire incapable de développer une quelconque stratégie au service de l'Etat." Tout au long de son parcours intellectuel, l'auteur essaie ainsi de ne pas oublier la diversité légitime des points de vue et des opinions, afin d'élaborer sa propre position, en conscience. Et c'est une tâche extrêmement difficile, tant le simple établissement des faits est complexe.


Heureusement, internet et le militantisme ont, semble-t-il, facilité le travail collectif.  L'un des aspects intéressants du livre est qu'internet  est à l'occasion de certaines des rencontres intellectuelles et humaines les plus riches de l'auteur. Il a ainsi fait la connaissance de Boris, le jeune anarchiste serbe cité plus haut, sur le site progressiste américain Znet. Par la suite, il ira jusqu'à rencontrer celui-ci à Belgrade.  Comment cependant rendre compte largement de cette expérience ?Entre les débats confidentiels tenus sur internet et l'accès aux média grand public, il y a une barrière invisible et infranchissable. La difficulté consiste ainsi, pour les progressistes désireux de rompre avec les analyses conformistes, à toucher le grand public. Il faut parfois passer par des médiateurs. Delorca a ainsi correspondu avec Bourdieu. Il a aussi compté sur, et été déçu par, celui qu'il appelle  "l'intellectuel engagé" ; célèbre penseur médiatique de gauche, qui très tôt appela à ne pas diaboliser le camp serbe, et attira l'attention sur les crimes des camps opposés. Très vit il se tût pourtant et renonça à soutenir les projets de publication grand public discutés avec l'auteur.


Frédéric Delorca est ainsi comme contenu en deuxième ligne, correspondant avec les plus grands sans jamais parvenir à toucher les masses. Autre essai, abouti mais n'ayant pas recueilli toute l'attention qu'il méritait : l'atlas alternatif (cf. le blog de l'atlas alternatif). Cet ouvrage collectif, paru en 2006, fait le point sur l'ensemble des conflits et tensions sur la planète, avec le souci de recueillir toujours des regards critiques et anti-impérialistes. Le travail de collecte a été fastidieux, l'ouvrage a failli ne pas sortir et n'a recueilli qu'un faible écho. La comparaison avec la publicité frénétique qui a été faite pour la sortie d'échanges narcissiques entre un nouveau philosophe vieillissant et un écrivain réfugié en Irlande pour des raisons fiscales laisse songeur…


On suit ensuite Frédéric Delorca lors du référendum de 2005, ou en Transnistrie. Les sujets ne manquent pas, chaque fois la conclusion est la même. L'ouvrage révèle avec intérêt combien le paysage médiatique français agit d'abord comme un filtre des expressions dissidentes, plus que comme caisse de résonnance de la diversité des points de vue sur les affaires du monde. Il incite chacun à être attentif, à rechercher au-delà des discours convenus, et à contribuer à une tâche que l'auteur lui-même décrit comme modeste : "Tout ce que nous pouvons faire, à un niveau infinitésimal, dans de petits journaux, sur des sites internet insignifiants, c'est montrer que nous ne sommes pas dupes. Que malgré l'immense entreprise marketing de lobotomisation des cerveaux à l'œuvre en Amérique du Nord et en Europe depuis des décennies, le cynisme, l'interventionnisme belliqueux, ne persuadent pas encore tout le monde sous nos latitudes occidentales.."

Texte rédigé pour la revue Bastille République Nation

le blog de Frédéric Delorca

 


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Mardi 28 octobre 2008
Ce livre est fascinant. Ayant occupé pendant un moment (plus de 15 mois !) la première place du classement des ventes de livres consacrés aux affaires, et encore à la troisième place, on peut valablement dire qu'il a rencontré, aux Etats-Unis, son public.

Un public américain lassé des boulots répétitifs et du métro/boulot/dodo et invité à se libérer des contraintes de la vie moderne (quelques intéressantes statistiques sur le blog de l'auteur).

A priori forcément positif donc de ma part : comment ne pas rejoindre ce successeur du gendre de Marx et son droit à la paresse ?

Le livre est cependant très différent d'un plaidoyer philosophique pour la libération des travailleurs. C'est un manuel de réussite individuelle, conçu pour les bienheureux qui sauront suivre ses leçons.

Pour aller directement au coeur du sujet, le conseil principal de Ferriss est de faire travailler des indiens, ou des chinois à votre place... Le livre consacre une grande partie de son contenu à vous guider dans le lancement de votre start-up personnelle. Comme Ferriss, vous vendrez des objets fabriqués en Chine à travers un site internet qui travaillera pour vous, prenant les commandes et les paiements de façon automatisée, pendant que vous vous promènerez à travers la planète (Ferriss explique comment il loue une maison pour quelques mois dans un pays inconnu, commence par prendre des cours intensifs de langue à son arrivée et passe son temps à travailler ainsi à distance).

On peut avoir de fortes réserves sur ce système en train de craquer, et notamment sur le fait que les chinois, indiens et autres travailleurs des pays moins avancés ne se contenteront pas toujours de produire pour un consommateur américain surendetté...

Pour autant, il ne faut pas rejeter ce livre trop vite. Après tout, si tout le monde s'accorde sur le fait que la recherche du bonheur passe par celle d'un temps maîtrisé, il ne faut pas reprocher à un auteur d'essayer de donner une méthode pour y arriver. Par ailleurs, il propose une vision personnelle pour occuper le temps ainsi libéré ; apprendre des langues par exemple, l'un de ses hobbies.

Au passage, on notera que la gauche avait un thème important avec les 35 heures, et qu'en en faisant un enjeu strictement économique, au lieu d'en souligner la portée politique et humaine, elle a ouvert la porte à la réaction sociale sarkozyste.

La gauche ne pouvait certes pas, comme Ferriss, conseiller de faire travailler des chinois à notre place, mais aurait pu réfléchir à un statut de l'individu indépendant de son employeur, avec la possibilité de cumuler aux revenus d'une activité principale ceux d'une activité plus librement choisie. Ferriss dit explicitement qu'il vaut mieux une vie de travail où l'on ne prend pas de retraite mais où l'on est à l'étranger plusieurs semaines par an, qu'une vie de métro/boulot/dodo où l'on se promet de vivre heureux lorsqu'enfin la retraite viendra. Il y a des tas d'objections véritables à un tel point de vue, notamment la pénibilité de certains métiers, mais c'est une idée qui est tout de même intéressante. Comme celle qu'il préconise par ailleurs, de dissocier activité et revenus, qui rejoint sur certains points l'idée d'un revenu universel d'existence.


Il y a aussi quelques conseils plus anecdotiques pour retrouver du temps sans exploiter de travailleur chinois, par exemple en prenant des décisions draconiennes, celle de ne pas relever ses emails plus de deux fois par jour (Ferriss affirme parvenir à une levée de courrier hebdomadaire...) Il donne aussi une méthode de lecture rapide qui a l'air efficace, même si je n'ai pas creusé. Ainsi, il invite ainsi tout à la fois à prendre le temps de vivre tout en donnant des conseils pour se presser encore plus que de coutume...

La cohérence n'est donc pas le fort de Ferriss, qui se borne à donner des recettes individuelles, à l'américaine, et n'évoque jamais le sort de l'ouvrier payé à visser des boulons qui ne peut que difficilement reporter son travail sur d'autres (le libre échange inorganisé s'en charge d'ailleurs  à sa place...) Il reste que l'ouvrage est intéressant, ne serait-ce qu'à titre de symptôme, et qu'on y trouve quelques idées intéressantes pour donner un contenu à une société où le travail serait un peu moins subi (et quelques invitations à la créativité personnelle).

Supplément gratuit offert par la Lettre Volée, une vidéo du maître enseignant l'art de peler un oeuf dur :



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Vendredi 10 octobre 2008













Ami lecteur, quelques mots. Le billet du jour est très long, près de six pages de texte. Aussi je le rends disponible en PDF, pour que vous puissiez l'imprimer. De très nombreux passants lisent mes commentaires de livres et bien peu commentent. C'est sans doute, qu'à la différence des quatre lecteurs réguliers de ce blog, les visiteurs de passage ne se sentent pas autorisés à laisser un avis. Faites-le pourtant !
C'est tout aussi intéressant de discuter sur l'interprétation d'un ouvrage que de s'écharper sur les actualités. N'hésitez donc pas à laisser vos commentaires sur ce texte, encore imparfait, mais qui éclaire la personnalité de Jean Monnet sous un angle que je crois original.



*

Les mémoires de Jean Monnet présentent un intérêt considérable. Très denses et sur près de 800 pages dans l'édition de poche, elles permettent de parcourir en détail, guidés par un témoin de tout premier plan, les étapes de la construction européenne. Elles permettent ainsi de mieux comprendre l'impasse actuelle du projet européen. Plus largement, ces Mémoires offrent un aperçu de l'histoire du XXème siècle puisque Monnet a participé aux deux guerres européennes et mondiales, à des postes techniques importants. Sur trois points principaux, la lecture de l'ouvrage apporte des éclairages essentiels. Sur la méthode Monnet tout d'abord. On comprend mieux à quel point elle découle d'une part des expériences vécues par l'homme. D'autre part on en découvre des facettes peu souvent soulignées. Ensuite, Monnet est un américain tout autant qu'un européen. Pour lui, c'est d'ailleurs la même chose, mais c'est en lisant ses Mémoires que l'on peut comprendre la profondeur de ce trait. Enfin, s'il est un personnage historique, Monnet n'atteint pas la grandeur de Charles de Gaulle ou de Pierre Mendès-France. Jamais, et ses Mémoires explicitent ce point régulièrement, Monnet n'a noué un contact direct avec une nation, un peuple ou une société - sinon commerciale. Son action se veut politique mais d'une conception politique technicienne et rationaliste qui exclut tout débat public. Profondément, Jean Monnet est un planificateur, pas un démocrate. Pour faire ressortir ces trois traits, je n'ai eu recours à aucun moment des sources extérieurs aux Mémoires, sauf un en point. Je me suis donc appuyé, autant que possible et assez fréquemment, sur des citations de Jean Monnet lui-même.


La méthode Monnet


L'intérêt premier des Mémoires de Jean Monnet est donc de permettre au lecteur d'assister à la naissance de la méthode Monnet. Pas exactement la méthode dite des petits pas, celle qui consiste à communautariser des domaines de coopération successivement de plus en plus important. La réalité de la méthode Monnet consiste à recourir à l'arbitrage technique pour trancher des problèmes politiques. La méthode est louable pour des problèmes secondaires, elle atteint ses limites lorsqu'on touche à l'essentiel. Elle est à l'opposé des procédés de Mendès-France ou de de Gaulle, deux hommes qui ont su, aux moments critiques, faire appel à la Nation pour qu'elle tranche elle-même, en conscience, les problèmes les plus épineux.


Mais commençons par décrire la naissance de la méthode Monnet.


Première étincelle pour celui que de Gaulle appela l'inspirateur : le wheat executive.  En 1916, au cœur de la première guerre mondiale, les alliés (France, Italie, Grande Bretagne)  sont confrontés à un problème : chacun achète son blé de façon désordonnée, ce qui fait monter artificiellement les prix à un moment où les caisses sont vides. Sur la suggestion de Monnet, une commission tripartite, le wheat executive, va coordonner les achats de ces trois pays, et ainsi leur faire bénéficier de meilleurs prix : "les trois hommes se comportèrent comme s'ils n'étaient qu'une seule et même instance agissant pour l'intérêt commun". Si l'on voulait être rude on pourrait décrire ainsi cette première préfiguration de l'Europe selon Monnet : une centrale d'achat.


Plus profondément, la méthode Monnet procède d'une sorte d'idéalisme rawlsien avant la lettre : "le wheat executive, en effet, devait m'apporter la première preuve concrète que les hommes, lorsqu'ils sont placés dans certaines conditions, voient que leur intérêt est commun et dès lors sont portés à se mettre d'accord. Ces conditions sont que l'on parle du même problème, avec la volonté et même l'obligation de lui donner une solution acceptable pour tous". Ainsi, sous une sorte de voile d'ignorance, qui leur fait oublier leurs divergences d'intérêts, les hommes sont-ils prêts à s'accorder. Certes. Mais c'est supposer le problème social résolu : ni les hommes, chez Rawls, ni les nations, pour Monnet, ne sont prêtes à oublier leurs intérêts. Sauf à faire prévaloir une autorité supérieure.


C'est précisément cette méthode d'un arbitre coiffé d'une autorité politique d'ordre supérieur dont Monnet fera ensuite l'apprentissage. En 1919, il est en effet nommé adjoint du Secrétaire général de la Société des Nations nouvellement créée. Trois ans plus tard, il est confronté à un conflit entre la Pologne et l'Allemagne sur le partage de la Haute-Silésie. La SDN est chargée de "trouver une formule qui créât une sorte de statut commun pour des hommes et des produits placés de chaque côté d'une frontière artificielle qu'il nous incombait paradoxalement de tracer". Une fois cette formule technique trouvée, un tribunal arbitral est chargé, sous l'autorité de la SDN, de trancher tout conflit ultérieur dans les répartitions de territoires et de ressources opérées par la SDN. Les décisions de ce tribunal étaient sans appel, et d'application directe. Monnet s'illusionne sur la valeur technique des solutions trouvées dans des cas précis et circonscrits, et a voulu étendre ses solutions à un continent.


Quelques remarques en effet sur ces deux épisodes du wheat executive et de la Silésie.  L'intérêt commun auquel Monnet fait appel ne marche, lorsqu'il y a réellement conflit (en Haute Silésie), que si un organe supérieur aux parties est là pour les forcer à un accord. Dans le cas de la Silésie, c'est l'autorité de la SDN, validée par le Royaume-Uni et la France, qui a permis de forcer l'Allemagne et la Pologne à l'arbitrage d'une commission de techniciens. Dans le cas du wheat executive, les questions d'approvisionnement en blé étaient certes importantes, mais l'arbitrage jouait entre alliés et la solution trouvait devait bénéficier à tous (obtention de prix inférieurs). On pourrait d'ailleurs analyser ces deux situations en termes de théories des jeux. La situation pour le blé est sans doute à somme plus largement positive que pour la Silésie ; l'accord entre parties est beaucoup plus aisé.


 Monnet exagère donc l'apport des techniciens, leur capacité supposée à dégager un intérêt général, et sous-estime considérablement le rôle d'une autorité supérieure en situation conflictuelle. Sans l'autorité supérieure de la SDN, dans le cas de la Haute-Silésie, aucun arbitrage n'eût tenu, aussi sophistiqué soit-il.


Plus la situation de départ est tendue, plus une autorité supérieure est nécessaire pour imposer une solution. Monnet, conservant finalement une vision idéaliste - et française - du politique comme l'instance qui dit l'intérêt général, impute les problèmes ultérieurs de la SDN non à l'absence d'un "gouvernement mondial" capable d'imposer ses choix, mais aux égoïsmes nationaux : "je compris que nous avions sous-estimé ces difficultés [de la SDN], ou plutôt que nous n'avions pas creusé assez profond: leur racine commune était la souveraineté nationale, qui empêchait, au conseil, la manifestation de l'intérêt général". Ne souhaitant pas insister sur le véritable problème, celui de la construction d'une autorité supranationale (qui prend du temps, qui doit être consentie), il entend accélérer le mouvement en niant toute légitimité aux intérêts nationaux. C'est avoir une réflexion bien courte que de ne pas voir d'une part que l'entité nouvellement créée doit bien avoir des intérêts à défendre, pour que sa constitution soit considérée comme utile par ses membres. D'autre part, c'est oublier que les intérêts nationaux, et privés, sont parfaitement légitimes.


Paradoxalement cependant, alors que Monnet récuse les intérêts nationaux et y voit les racines du mal politique, il verrouille l'Europe dans une situation de conflit entre nations : "l'Europe se fera selon le processus même qui a fait chacun de nos états, c'est-à-dire en instaurant entre les nations une forme nouvelle de rapports semblable à celle qui a été établie entre les citoyens de n'importe quel pays démocratique - une égalité organisée au sein d'institutions communes." L'Europe n'est donc pas un creuset démocratique, avec une égalité entre citoyens, mais un conglomérat d'intérêts nationaux réputés égaux. Presque soixante années plus tard, c'est au nom de cette égalité entre états qu'un député de Malte au Parlement européen est élu par seize fois moins d'électeurs qu'un député français. Cette égalité étatique est aussi l'obstacle majeur, et inamovible parce qu'enraciné dans la constitution même de l'Europe, à une constitution démocratique de l'Europe.


Monnet vante donc le désintérêt national. A titre personnel, il aime le pouvoir mais sait rester discret. En 1939, nommé secrétaire du comité de coordination franco-britannique (chargé de répartir les ressources nécessaires au combat), il écrit que, même coiffé par des autorités politiques, ce "comité de coordination avait pour lui la permanence et l'appareil technique, donc la réalité du pouvoir". Remplacez "comité de coordination" par "Commission", vous avez le troisième pilier de la méthode Monnet : la réalité du pouvoir doit rester à l'écart des jeux politiques (que d'aucuns nomment démocratie) et s'exercer dans des comités techniques.


Même si la méthode Monnet n'est connue aujourd'hui que comme celle des petits pas, elle est cependant multiforme. Il y a en effet deux traits supplémentaires de l'expérience de Jean Monnet, qui caractériseront la construction européenne : une architecture institutionnelle conçue plus comme un tribunal d'arbitrage international que comme une autorité politique légitime ; la réalité du pouvoir appartient à des comités de techniciens.


Dernier trait, oublié par Monnet lui-même : la présence d'une autorité supérieure est souvent nécessaire pour qu'un ensemble géré "façon Monnet" fonctionne. Ce rôle sera assuré par les Etats-Unis dans le cas de la construction européenne.


L'ami américain


Monnet a découvert les Etats-Unis très tôt. Jeune, son père l'y envoie pour représenter la maison de cognac Monnet auprès de ses clients. En 1927 il travaille pour Blair & Co, une banque d'affaires américaine. Envoyé en Pologne pour  renégocier la dette de l'Etat, il travaille avec John Foster Dulles, futur secrétaire d'Etat de Eisenhower. En 1929, Monnet s'installe aux Etats-Unis et prend la vice-présidence d'une banque américaine la Bancamerica. Il reste aux Etats-Unis jusqu'en mars 1939. En octobre 1938, il intervient auprès de Roosevelt, mandaté par Daladier, pour accélérer la production d'avions au bénéfice de la France, qui a pris conscience un peu tardivement des progrès militaires allemands.

Avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, c'est un homme introduit au plus haut niveau aux Etats-Unis, ami des futurs artisans de la prépondérance américaine d'après-guerre.


En 1940, il rencontre de Gaulle à Londres mais refuse de se placer à son service, désavouant sa stratégie jugée trop personnelle, et "remet ses services à la disposition du gouvernement britannique". Churchill l'envoie aux Etats-Unis, placé auprès du chef de la commission des achats britannique. Il passe donc le début de la guerre prendre partie intégrante à l'effort de guerre américain - sur ses considérables mérites techniques à ce moment, cf. la partie III.


Début 1943, , il est envoyé par Roosevelt à Casablanca, placé auprès du général Giraud. Les américains préfèrent en effet ce général peu politique , opposé à l'encombrant de Gaulle. Monnet est cependant si brillant que de Gaulle, en novembre 1943, après avoir écarté Giraud, l'envoie à Washington pour négocier avec Roosevelt la reconnaissance du gouvernement provisoire.


A la Libération, Monnet devient Commissaire au Plan. Le Plan lancé, Monnet retrouve, dans ses fonctions, les Etats-Unis puisque la planification sert aussi de preuve de la volonté de reconstruction française. L'effort de reconstruction décrit par les services du Plan doit  permettre aux Etats-Unis de justifier leur soutien financier à la France dans le cadre d'abord des accords Blum-Byrnes, puis du plan Marshall.


En 1948, la déclaration Schuman, prélude à la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier est préparée par Monnet. Dans ses Mémoires, il affirme que Dean Acheson découvre le texte de la déclaration deux jours avant qu'elle ne soit prononcée.  C'est peu vraisemblable, tant Monnet a négocié avec les américains la création de son Europe supranationale. C'est lui qui cite par exemple les mémoires de Georges Ball : "le dimanche 25 juin 1950, j'étais chez Jean Monnet, dans sa maison au toit de chaume, pour une journée de travail en liaison avec les négociations du plan Schuman".


En mars 1951 notamment,  c'est un juriste de Harvard, Robert Bowie, qui rédige les clauses concernant les règles de concurrence du traité CECA. Ces règles étaient introduites au cœur du traité comme exigence "des alliés" (comprendre les Etats-Unis). La CECA est conçue, par les Etats-Unis, comme la façon simple de discipliner leurs interlocuteurs européens.

D'ailleurs, le rôle décisif, et impératif, des américains est énoncé ainsi par Monnet, non dans ses mémoires, mais dans un exposé à la Chambre de commerce de Paris en juillet 1951 (in Annie Lacroix-Riz, L'intégration européenne de la France, la tutelle de l'Allemagne et des Etats-Unis, le temps des cerises, 2008): "...nous connaissons assez la situation américaine, le Congrès américain pour savoir que tout le système dans le plan Schuman qui aurait autorisé les accords permettant de répartir les marchés, de fixer les prix, aurait empêché que nous ayons l'appui américain..."

 Le 10 août 1952, alors que la CECA vient d'entrer en fonctions, les Etats-Unis publient un communiqué officiel : "les Etats-Unis ont l'intention de donner à la CECA un fort appui, justifié par l'importance de l'unification politique et économique de l'Europe. Conformément au traité, les Etats-Unis traiteront à partir de maintenant avec la Communauté les questions concernant le charbon et l'acier."


Ce sont les Etats-Unis qui confèrent ainsi aux organisations ainsi créées en Europe un statut quasi-diplomatique.


En 1961, Monnet retourne prendre la température aux Etats-Unis : "pendant le premier semestre 1961, je fis deux voyages aux Etats-Unis pour m'informer auprès des nombreux amis que je comptais dans la nouvelle administration Kennedy : Acheson, Ball, Mc George Bundy, Schlesinger, et j'eus un long entretien avec le président. J'en ramenai la certitude qu'une chance exceptionnelle s'ouvrait pour l'Europe d'établir enfin des rapports d'égalité avec l'Amérique [sic...]". A cette époque, Monnet est mandaté par les Etats-Unis pour préparer l'entrée du Royaume-Uni dans l'Europe.


Il ne s'agit pas, par anti-américanisme, de reprocher à Monnet ses relations. Il faut cependant constater que pendant toute la gestation de l'Union européenne, il consulte, est encouragé, poussé par les Etats-Unis, pour faire de l'Europe un allié. En pratique, cet allié est toujours en position subalterne et cela est gênant.


Monnet ne s'arrête pas à ce détail, à cette inégalité constante entre les Etats-Unis et l'Europe, car au fond il voit plus loin. Ainsi, en 1963, pour plaider en faveur de l'entrée des britanniques dans l'Europe, il déclare dans la presse : "toutes les grandes questions de principes sont déjà réglées... Il serait inconcevable que les négociations puissent échouer sur des questions en fin de compte secondaires en rapport avec l'objectif de l'union de l'Occident".


Au fond, l'Europe n'est rien pour lui sinon un projet de constitution d'un camp occidental, dans lequel le reste du monde n'a plus qu'à plier.

Monnet toujours, relatant en 1961 à Adenauer l'entretien avec Kennedy évoqué plus haut : "Tous, dans les travaux dont ils sont chargés [...] arrivent à une même conclusion : l'organisation de l'Ouest est nécessaire et urgente - c'est-à-dire l'organisation du monde libre qui comprend essentiellement l'Europe continentale, l'Angleterre, les Etats-Unis et le Canada. Mais pour tous, il est clair que l'armature de cette organisation est la Communauté européenne, dont le cœur est l'unité franco-allemande."


 Il est simplement dommage, voire scandaleux, que l'Europe ne soit pas franchement présentée ainsi, comme un marchepied subalterne et transitoire à une organisation politique de l'Occident. En réalité, nul doute qu'ainsi présentée l'idée européenne serait encore moins attractive. Cette tendance européenne existe bien encore de nos jours, puisqu'encore récemment Hervé de Carmoy plaidait pour une Euramérique.


L'ennui de ce plan occidental est qu'il n'est pas avouable, et qu'à vouloir en forcer la réalisation, c'est la démocratie elle-même qui devient une question secondaire.


Au fond, pour Jean Monnet, Europe, Canada ou Etats-Unis, c'est tout un. D'un passage à Winnipeg en 1906, il écrit : "Si nous parlions du cognac, ils m'interrogeaient peu sur Cognac. Ce qui se passait en Europe n'intéressait pas ces Européens qui avançaient vers l'ouest, le dos tourné à l'ancien continent." C'est là sans doute que réside l'erreur - d'autres crieront au génie - de ce brillant technicien.


Le planificateur


Jean Monnet est donc, en politique, quelqu'un qui ne place aucune confiance dans les institutions démocratiques et se repose sur le jeu de comités techniques. Piètre politique mais brillant technicien, c'est au fond ce que l'on peut retenir d'un homme qui écrit, décrivant son rôle au sein de la Première mondiale : "Il n'est pas exagéré de dire qu'au cours des années 1917-1918, les approvisionnements des armées et de la population civile n'ont pu être assurés que grâce à un système doté de pouvoirs quasi-dictatoriaux."


Sa foi en l'organisation rationnelle de la société lui fait même écrire, en septembre 1950 : "Tout ce qui ira dans le sens d'une communauté plus large des peuples et la transformation de la forme capitaliste du passé vers une meilleure répartition entre les citoyens du produit de leur effort commun sera appuyé par l'opinion enthousiaste." Monnet est avant toute chose un planificateur.


Assurément, c'est un administrateur hors-pair. En 1940, il est envoyé à Washington par Churchill pour assister le chef de la Commission d'achat britannique dans ses relations avec  l'administration américaine. Ce qui frappe dans ses actions à ce poste, c'est sa capacité de synthèse. En 1942, son coup d'éclat consiste à établir une balance des productions militaires, montrant que les Etats-Unis à cette date produisaient moins d'armes que le Royaume-Uni et le Canada réunis. Fin 1942, il est en mesure d'indiquer à Roosevelt qu'il lui faut accroître sa production d'armement d'au moins 50%, et faire passer la part des dépenses militaires dans le budget américain de 20% à 50%. Keynes confia à ce sujet à Emmanuel Monick, qui l'écrivit dans ses mémoires, qu'en incitant Roosevelt à prendre cette décision, Monnet avait raccourci la guerre d'une année. Ce n'est pas une mince contribution.


On retrouve donc logiquement Monnet, en intendant général de la France libérée, comme premier Commissaire au Plan, en décembre 1945. Il a, à cette fonction, l'intelligence et l'énergie de constituer et d'animer des commissions qui associent experts, fonctionnaires, patrons et syndicats, pour effectuer des choix stratégiques lourds - on retrouve sa méthode de comités spécialisés. Pendant toute cette période, il lutte pour ne dépendre directement que du politique, et pour ne pas être placé sous l'autorité du ministère des Affaires économiques.


Les talents de ce personnage sont donc grands. Mais son absence totale de compréhension de la politique ne parvient pas à en faire autre chose qu'un brillant administrateur. Sa méthode ne marche que dans un cadre très strictement défini : "A partir du printemps 1947, nous ne pouvions plus compter sur les communistes pour faire respecter les disciplines nécessaires et mes interlocuteurs habituels au parti devinrent introuvables. La politique avait introduit un point de vue incompatible avec les règles qui étaient celles du plan : la recherche d'un intérêt commun et l'acceptation des décisions communes."


Comme un "quant", un mathématicien chargé de découper les évolutions des marchés en mouvements gérables au quotidien, Monnet entendait faire résoudre les problèmes politiques par des comités spécialisés travaillant selon une approche technique.  Cette approche technicienne n'est pas destinée à compléter l'action politique, à se dérouler sous son contrôle. Jean Monnet sait parfaitement que lorsqu'il veut faire prévaloir un mode de fonctionnement technique sur la politique démocratique, c'est encore de la politique : "Dire que je donnais peu d'attentions à ces propositions [de coopération européennes],  ne signifiait pas que je sous-estimais la lucidité de leurs auteurs, mais que ma préoccupation était moins de faire un choix technique que d'inventer des formes politiques neuves..."


Il reste que l'impensé de la méthode Monnet, technicienne, c'est qu'elle ne peut se passer d'un décideur extérieur. En temps normal, c'est au pouvoir politique qu'il convient de trancher ce que la technique ne peut arbitrer. Au niveau européen, le politique est défaillant, par construction (organisation d'états et non de citoyens, structure baroque, absence de consensus sur les finalités de l'Union). Les Etats-Unis ont donc joué naturellement le rôle de direction politique de l'Europe jusqu'à nos jours.


*


Le pari perdu de Jean Monnet.


Monnet a fait dans sa vie un double pari. Croire tout d'abord qu'on pouvait remplacer la délibération politique par des choix techniques. Ensuite imaginer que l'on pouvait accepter une Europe subordonnée aux Etats-Unis pour construire ultérieurement une Union Occidentale. Il n'a pas vu que la prépondérance qu'il accordait aux Etats-Unis découlait directement de l'absence d'arbitre en dernier ressort qu'il avait acceptée par ses choix techniciens et son dédain du politique. C'est à cause de ce double pari perdu que l'Union européenne d'aujourd'hui doit être défaite, parce que rien ne doit remplacer la démocratie, et qu'une politique ne peut être conduite dans le secret au fil d'arbitrages techniques désordonnés.

Malgré son aveuglement sur ce point, les Mémoires de Jean Monnet sont à lire, elles offrent un point de vue fort éclairant sur l'histoire du XXème siècle et sur celle de l'échec européen.

 

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Mercredi 8 octobre 2008
Tombé en librairie sur une excellente collection qui se donne comme projet de rassembler des textes historiques importants (Texto, chez Tallandier. Voir leur site)

Pour mon premier achat, aucun regret. J'ai beaucoup aimé ce recueil de l'intégrale des causeries de Pierre Mendès-France, Premier ministre.

D'un homme que je ne connais que par ses biographes, j'ai aimé découvrir un ton patelin, presque paternaliste, alors même qu'il n'a pas chômé pendant ses quelques semaines de pouvoir (le 24 décembre 1954 : " [...] Mais Noël est aussi la fête des enfants. C'est comme un anniversaire qui serait le même pour tous les enfants du monde. Depuis des semaines ils attendent ce jour merveilleux. Les tout-petits ont colorié en secret, pour leurs parents, des voeux de Noël. Partout de petits sapins sont venus prendre racine dans nos maisons. Partout des petits garçons et des petites filles mettront ce soir, avant de s'endormir, leurs souliers dans les cheminées...")

PMF est aussi cependant, et surtout, exigeant. Il rend compte de son mandat au milieu même de son exercice (populisme ! dirait-on aujourd'hui), en faisant appel aux capacités de réflexion des citoyens. De fait, plus de cinquante années après, ses textes se relisent encore, comme des leçons d'histoire.

Je n'essaierai pas de détailler les positions de Mendès. Je veux juste citer les deux ou trois idées qui m'ont étonné ou qui m'ont rendu PMF encore plus sympathique.

1. il n'est pas atlantiste du tout. Il rappelle à plusieurs reprises le besoin de se rapprocher de l'Europe de l'est.
2. Il est farouchement patriote. A maintes reprises il exprime sa conviction que la France est capable de grandes choses, avec ses voisins, mais sans cadre imposé de l'extérieur.
3. Ce n'est pas une surprise, mais l'homme qui, en 1957, rejeta le Traité de Rome, trop libre échangiste, n'a rien d'un ardent européen. Il est plus élogieux sur la Charte des Nations Unies que pour quoi que ce soit qui relève de gesticulations européennes.

Après le 30 août 1954, qui a vu l'Assemblée nationale rejeter l'instauration d'une défense "européenne" (américaine en réalité), il exprime fermement ce qu'il aurait pu dire trois années plus tard s'il avait pu s'opposer victorieusement au Traité de Rome :

"Si nos partenaires sont déçus, parce que notre réponse, sur la CED, après avoir tant tardé, s'est avérée finalement négative, du moins nous n'avons plus à souffrir du discrédit qui entoure fatalement ceux qui n'osent dire ni oui ni non et ceux qui, en demeurant immobiles, arrêtent la marche des autres".


Je garde au chaud ces trois lignes pour l'homme politique français qui sortira la France de l'Union européenne.



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