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Mardi 6 mai 2008

Attiré par la polémique comme un Sarkozy par la mairie de Neuilly, je me suis lancé dans la lecture de cet ouvrage à succès. Avec pas mal d'intérêt.


Une critique juste sur l'état de la politique française


Le plus convaincant dans la description de l'état des lieux de la politique française, tel que dressé par Badiou, est la confrontation dissymétrique entre droite et gauche dites de gouvernement. Pour lui, la droite joue des peurs sociales pour prôner des politiques dures, qui semble permettre au peuple de croire qu'il va pouvoir conserver quelques positions, à condition d'obéir à ses maîtres. Cette politique de la peur globale est bien analysée, y compris dans l'instrumentalisation électorale de la lutte contre les "états voyous" initiée par Bush. Pour Badiou, dans sa forme française cette politique de la peur a pour nom pétainisme : le Travail, Famille, Patrie, comme protection illusoire contre un extérieur menaçant.


Là où la position est dissymétrique entre droite et gauche, c'est que la gauche, loin de proposer des solutions alternatives à celles de la droite, ne fait appel qu'à une  "peur de la peur", une peur de la droite qui ne dit rien de ce que peut, positivement, apporter la gauche. C'est bien dit, mais finalement le PS (ou du moins ses publicitaires) avait formulé et avoué cette stratégie, dès 1986, avec le slogan "au secours la droite revient". Le problème du PS est qu'il n'en a pas changé depuis et n'a pas su susciter de projet. La droite non plus d'ailleurs, si bien que le constat de Badiou d'un débat politique nul, qu'il fait pour la politique internationale, peut être généralisé :


"Pour les deux camps électoraux, en vérité, le monde n'existe pas. Sur des questions comme la Palestine, l'Iran, l'Afghanistan, (où des troupes françaises sont engagées), le Liban (où il en va de même), l'Afrique, où nos gesticulations militaires fourmillent, il y a consensus total, et du reste, nul n'envisage d'ouvrir sur ces questions de guerre ou de paix la moindre discussion publique."


Un programme plus théorique que concret


La critique de la gauche est aisée, là où j'attendais Badiou c'est sur ses propositions. J'ai été un peu déçu, car elles sont finalement très théoriques, sauf sur un point. Je commence par reprendre ses huit propositions, telles quelles :


Point 1 : Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d'ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les ouvriers de provenance étrangère.


Point 2 : L'art comme création, quelles que soient son époque et sa nationalité, est supérieur à la culture comme consommation, si contemporaine soit-elle.


Point 3 : La science, qui est intrinsèquement gratuite, l'emporte absolument sur la technique, même et surtout profitable.


Point 4 : L'amour doit être réinventé (point dit "de Rimbaud"), mais aussi tout simplement défendu.


Point 5 : Tout malade qui demande à un médecin d'être soigné doit être, par celui-ci, examiné et soigné le mieux possible, dans les conditions contemporaines de la médecine telles que ce médecin les connaît, et ce sans aucune condition d'âge, de nationalité, de "culture", de statut administratif ou de ressources financières (c'est le point d'Hippocrate).


Point 6 : Tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d'une politique d'émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de gestion.


Point 7 :   Un journal qui appartient à de riches managers n'a pas à être lu par quelqu'un qui n'est ni manager ni riche.


Point 8 : Il y a un seul monde.


Son point le plus fort à mon sens, est le dernier. Il lui consacre d'ailleurs un chapitre entier. Il est simple, compréhensible et de portée immense et immédiate :


"Face aux deux mondes artificiels et meurtriers dont "Occident", ce mot maudit, nomme la disjonction, il faut affirmer dès le début, comme un axiome, comme un principe, l'existence d'un seul monde. Il faut dire cette phrase très simple : "Il y a un seul monde".


C'est une invite à ne voir partout que des humains, là où notre pratique quotidienne nous pousse à discriminer entre avec ou sans-papiers, fanatiques et raisonnables, riches (dynamiques) et pauvres (obtus) etc... Il y a quelque chose de chrétien dans ce point, et de pas forcément gauchiste. Je le rapproche d'une phrase de Lévi-Strauss, plutôt classé à droite : "le barbare c'est celui qui croit à la barbarie".


Sur son point 1, je ne suis pas convaincu que le sort des étrangers puisse être l'alpha et l'oméga d'une politique sociale.  Mais, si l'on prend la situation de l'étranger comme métaphore de celle du plus faible, on peut retrouver en cette formulation un argument presque rawlsien : une politique n'est juste que si elle sert aussi à améliorer le sort du plus faible. Pour autant, cet usage métaphorique de l'étranger conduit à refuser ce que la politique peut avoir de territorial, de jeu d'une loi arbitraire étendue sur un espace lui-aussi arbitraire. Badiou écrit tout à la fois, ce à quoi je souscris : "Une loi ne fixe pas une condition pour appartenir au monde. Elle est simplement une règle provisoire qui existe dans une région du monde unique. Et on ne demande pas d'aimer une loi. Seulement de lui obéir." Et en même temps  il fustige les "misérables campagnes "civilisées" contre les coutumes des gens qui arrivent", comme si les étrangers, de par un statut "d'intouchables", pouvaient emmener avec eux leurs lois propres. Le principe d'unité du monde me semble quelque peu contredit, paradoxalement, par ce statut privilégié de l'étranger.


Son point 2 est plus banal, même s'il est justifié, et soutenu par une argumentation fort peu philosophique : "...rien n'atteste plus le désir réactionnaire contemporain que de s'extasier [...] sur les œuvres d'un cuistre du XVIIe siècle, retrouvées sous une bienheureuse poussière dans la bibliothèque de Montpellier et interprétées à grand renfort d'aigres "instruments d'origine", alors qu'on méprise et qu'on s'abstient de faire entendre les plus grands chefs d'œuvre du XXe siècle". Là, on est plus dans les goûts et les couleurs que dans le débat politique. Je ne suis pas sûr que René Koering ou William Christie puissent être rangés à côté de TF1 dans la catégorie des réactionnaires.


Même chose pour son point 3, que l'on ne peut qu'approuver.


Son point sur l'amour est intéressant : l'amour comme réalité d'un être dual, d'un être à deux, qui ouvre les yeux sur la limitation que représente le seul individu. Mais la portée politique de ce constat n'est pas évidente, et sans doute pas aussi tranchée que le très sec, un peu morbide, voire puritain : "l'amour enseigne en effet que l'individu comme tel n'est que vacuité et insignifiance..."


Le point 5 est un évident rappel à lutter contre les tentatives actuelles de privatisation de la médecine publique (via la tarification à l'acte et autres bureaucratisations insanes de la pratique médicale).


J'aime bien son point 6, qui clôt le débat sur les sempiternelles réformes auxquelles nous sommes conviés sans jamais qu'elles ne satisfassent quiconque puisqu'elles n'ont aucune visée émancipatrice, mais n'émanent que d'une volonté de gagner encore un peu plus. Il écrit par exemple, sur la notion de modèle "l'avantage [...] de cette théorie du modèle [...] c'est qu'il s'agit d'une reconfiguration passive, qui n'en appelle nullement à l'énergie de ses acteurs. C'est bien tout le rôle des constantes invocations, par nos nouveaux réactionnaires, des remarquables mérites des universités et de l'économie sous Bush, des magnifiques réformes de Blair, voire de l'abnégation des ouvriers chinois qui travaillent douze heures par jour pour presque rien."


Le point 7 est exact au fond, puisqu'il refuse que la quasi-totalité des médias soient aux mains de groupes privés. Mais dit comme cela, c'est sacrifier au goût de la formule de façon gênante. Pourquoi faudrait-il limiter les journaux financiers aux financiers et les journaux religieux aux religieux ?


Le point 8 est donc finalement sans doute le plus important, et pas spécialement de gauche. Voilà le constat étonnant que je suis amené à faire sur Badiou à travers cet ouvrage.


Conclusion partielle


Je n'exclus pas d'avoir laissé échapper l'essentiel du message. Certaines phrases sont pour moi absconses. Spécialement sur le communisme. Dans toute la partie finale, Badiou défend l'idée d'une actualité du communisme (et maintient, malgré ses réticences sur le parlementarisme, l'idéal de démocratie). Pourquoi pas. Mais il le fait dans des termes d'une philosophie de l'histoire qui lui est propre et que l'on peut trouver eschatologique, voire infantile (au sens ou l'enfant s'enivre de mots qui lui paraissent ailés, dotés d'un pouvoir propre).

Je suis moi-même sans doute fort naïf, mais je ne réussis pas à trouver le sens d'un passage tel que celui-ci "la présentation de l'hypothèse [communiste] est ce qui détermine une séquence : une nouvelle manière pour l'hypothèse d'être  présente dans l'intériorité des nouvelles formes d'organisation et d'action". Ceci au cœur d'un descriptif des étapes menant à la parousie communiste, qui relève plus du descriptif d'un chemin de croix que de l'histoire telle qu'on la pratique aujourd'hui ou d'un programme politique concret.


Mais je signe sans doute là plus mon incompétence philosophique que je ne démasque celle de l'auteur. Je persiste néanmoins à réclamer de la clarté dans ces chapitres sur le communisme, notamment parce que beaucoup d'autres passages sont, eux, limpides et fort éclairants. Par exemple quelques pages sur la corruption des politiques d'aujourd'hui, qui serait non pas vénale , mais plus essentielle : ni Jospin ni Chirac n'étaient plus capables d'opposer quoi que ce soit au règne le plus brutal des intérêts, et en ce sens là, Badiou n'a pas tort d'écrire que l'un et l'autre étaient également corrompus, c'est-à-dire perdus pour l'idée d'une vertu républicaine se tenant à l'écart des intérêts privés. Ce passage sur la corruption a d'ailleurs été initialement rédigé pour le Nouvel Observateur, qui n'a pas voulu choquer ses lecteurs avec un tel brûlot et n'a donc rien publié.


Voilà. J'ai lu Badiou avec des lunettes républicaines, j'en retiens ce qui cadre avec mes conceptions politiques, l'idée d'une unité du monde, d'un intérêt général républicain. Je ne partage pas son goût pour les concepts platoniciens et son mépris pour Popper, que j'ai beaucoup apprécié, mais je recommande vivement la lecture de ce livre, trop riche pour être synthétisé, et trop fouillé pour être épuisé en une seule lecture (je l'ai d'ailleurs trouvé plus intéressant en le reprenant pour rédiger cette note, que lors de ma première lecture, plus linéaire). Il y a là quelques principes qui pourraient inspirer un parti socialiste, je n'y crois guère, ou tout parti voulant renouer avec la politique, c'est-à-dire avec la volonté de rompre avec le cours du temps.

Enfin, sur la polémique ridicule envers Badiou, dont la formule de l'homme aux rats visant Sarkozy serait antisémite, il n'y a pas à s'y étendre, elle est inepte.


Je suis en tout cas curieux de partager votre avis sur ce livre.


 

 



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Jeudi 29 novembre 2007
flic.jpg
"Un grand noir rentre dans le commissariat, souriant, et salue à la cantonnade : "Bonsoir"

Le chef de poste lève les yeux au-dessus de ses  lunettes et s'écrie :

"Waaaaa ! Bonsoir toi Banania ! Toi venir rendre visite à la police ? Quoi toi vouloir mon grand ? Moi donner toi horaires prochain charter ?"

Le grand black le regarde éberlué quelques secondes, éclate d'un rire énorme et s'écrie à son tour :

- "Waaaa ! Bonjour toi le policier ! Moi y'en a être le commissaire de permanence et moi vouloir juste signer la main courante et le registre de gardes à vue !"

Le collègue tiré du sommeil de ses formalités administratives a envie de disparaître sous la table ou avec les deux clodos. Il se ravise pour ne pas rendre la situation encore plus gênante.

"Heu... Patron... Je peux vous offrir un café ?"

Ce petit extrait juste pour confirmer l'invitation faite par Embruns : lisez ces chroniques de la vie policière. Ce sont au départ de courts billets de blog, rassemblés dans un premier livre (j'attends le deuxième puisqu'apparemment les chroniques continuent).

L'extrait ci-dessus est le seul qui prête franchement à rire, et vous en aurez besoin. Le reste constitue un petit extrait des Huit millions de façon de mourir (très bon polar de Lawrence Block).

Bénédicte Desforges ne se contente pas de récits qui pourraient exagérer dans le côté grand guignol et sanguinolent, il y a de tout dans ses instantanés : du burlesque, de la tendresse, de la tragédie, du grotesque, de macabre. Peu d'amour mais ça n'est pas vraiment le lieu.

En pointillés, une analyse du système (qui vaut à mon avis pour une bonne part de l'administration) policier : des ordres déconnectés du terrain viennent d'en haut, le bas contourne, souvent intelligemment, parfois en appliquant bêtement, sous le regard d'une hiérarchie administrative et syndicale où l'humanité est inversement proportionnelle au grade.

Dans la même veine de personnages révoltés contre une hiérarchie peu sensibles aux réalités sociales, je rappelle les deux bouquins de Laurent Léguevaque (un juge s'en va et plaidoyer pour le mensonge, avec qui Bénédicte Desforges partage une révolte contre le système administratif, qui les a tout deux amenés à la même conclusion : démission.

Pour finir avant que vous ne partiez acheter dare-dare ce livre de poche qui coûte moins cher qu'une place de cinéma, trois autres références pour ceux que la police intéresse, qui sont dans la même veine d'une description sèche de ce job si humain, et auxquels ce recueil m'a fait penser : le film le petit lieutenant, L627 aussi (aucun des deux n'atteint le degré de dureté de certaines scènes décrites par Bénédicte Desforges). Un excellent polar enfin, un des trois meilleurs que j'ai lu à mon sens (et j'en ai lu quelques mètres linéaires !), les Chiens de la nuit, de Kent Anderson.

Pour terminer sur les violences des banlieues, sujet d'actualité : le rapport habitants des banlieues/flics qui s'instaure en ce moment, c'est aussi, surtout et d'abord une histoire politique, pas le résultat de la connerie des flics, ni, contrairement à ce qu'écrit Elisabeth Lévy, celui de la connerie des jeunes - il y a un peu de second degré dans son papier, mais sur ce sujet je ne sais pas si c'est le bon moment... Mais j'aime bien Elisabeth Lévy, son nouveau site Causeur.fr et l'excellent billet qu'elle a écrit pour dire "touchez pas au Chi !").
Fin de la parenthèse !


Post Scriptum animal triste : lisez aussi, sur son blog, le billet long qu'elle consacre au blog Regardez dans la fêlure, dont je vous causais lundi.










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Lundi 22 octobre 2007
5. Charles de Gaulle a défini, en 1958, la position qui doit être celle de la France.

Dans un courrier de 1958 à Eisenhower, reproduit en annexe de l'ouvrage, de Gaulle plaide deux points : la caducité de l'OTAN et la nécessité d'une défense universelle. En 2007, les lignes qu'il traçait alors restent valables, et dignes :
L'Alliance atlantique a été conçue et sa mise en oeuvre est préparée en vue d'une zone d'action éventuelle qui ne répond plus aux réalités politiques et stratégiques. Le monde étant ce qu'il est, on ne peut considérer comme adaptée à son objet une organisation telle que l'OTAN, qui se limite à la sécurité de l'Atlantique Nord, comme si ce qui se passe, par exemple au Moyen-Orient ou en Afrique, n'intéressait pas immédiatement et directement l'Europe, et comme si, les responsabilités indivisibles de la France ne s'étendaient pas à l'Afrique, à l'Océan indien et au Pacifique. [...] La France ne saurait donc considérer que l'OTAN, sous sa forme actuelle, satisfasse aux conditions de la sécurité du monde libre et, notamment, de la sienne propre. Il lui paraît nécessaire qu'à l'échelon politique et stratégique mondial soit instituée une organisation dont elle fasse directement partie. Cette organisation aurait, d'une part, à prendre les décisions communes dans les questions politiques touchant à la sécurité mondiale, d'autre part à établir et, le cas échéant, à mettre en application les plans d'action stratégique, notamment en ce qui concerne l'emploi des armes nucléaires.

En lieu et place d'un système dissimulant mal une prépondérance américaine, de Gaulle souhaitait une formule réellement universelle. Aujourd'hui encore, cette formule reste nécessaire. Les successeurs du fondateur de la cinquième république n'ont pourtant cessé de rapprocher la France de l'OTAN, après son départ fracassant de 1966, jusqu'à la probable piteuse réintégration prévue par l'actuel président.

L'ouvrage est ainsi un récit, qui se veut positif, d'une normalisation française par un retour progressif dans l'OTAN. On peut le lire, en sens inverse, comme le récit d'une banalisation dangereuse de notre pays. En ce sens aussi, l'ouvrage est suffisamment précis pour pouvoir fournir de nombreux arguments.



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Samedi 20 octobre 2007
3. Les projets de défense européenne ne sortent pas de cette subordination. Chaque pas vers une indépendance militaire européenne est contré immédiatement.

L'ouvrage ne le précise - évidemment - pas, mais la Communauté "européenne" de défense, inspirée par Jean Monnet à René Pleven, plaçait déjà l'armée européenne sous commandement américain. A plusieurs reprises, l'auteur n'évoque d'ailleurs une éventuelle défense européenne que comme le "pilier européen" de l'Alliance. Certes, il semble qu'au sein même du camp pro-européen, des vélléités d'indépendance fassent de brèves apparitions. Pierre Lellouche dénonce ainsi, fort imprécisément "certains qui, tout en proclamant vouloir inscrire les relations entre [l'Union européenne et l'OTAN] dans un contexte de complémentarité et non de concurrence, pensent et agissent rigoureusement à l'inverse". L'auteur évoque, lui, comme à regret, l'opération Artémis, en 2003, initiée sous impulsion française au Congo, et menée hors cadre OTAN par l'Union européenne. Il se réjouit vite de préciser qu'en 2006 des manoeuvres OTAN ont eu lieu au Cap-Vert. Le fait n'est pas évoqué par l'ouvrage, mais le Traité constitutionnel y compris dans sa version nouvelle, place les engagements de pays membres à l'égard de l'OTAN avant les engagements pris éventuellement dans le cadre de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense.

4. Il existe un réel risque stratégique à lier trop fortement la doctrine militaire française à celle des Etats-Unis.

Il ne s'agit pas d'anti-américanisme ou de volonté bêtement autarcique lorsque l'on souhaite rejeter une intégration complète dans l'OTAN, voire revenir à une position plus gaullienne. Il y a en effet deux risques à l'alignement. Le premier est de devoir suivre partout les Etats-Unis dans leur politique impériale, telle que définie dans le Grand échiquier - cité par l'auteur, et pratiquée, dans une version encore plus dure, par GW Bush. Le deuxième risque est celui de se croire protégé par l'OTAN alors que l'engagement américain en Europe en cas de conflit n'est pas certain. Un paragraphe intéressant de l'ouvrage signale ainsi des divergences dans les doctrines d'emploi de l'arme nucléaire, entre France et Etats-Unis (la dimension nucléaire des relations France-OTAN). Si les évolutions doctrinales ainsi décrites sont par trop complexes pour être comprises par le profane, la question fondamentale est la même : peut-on défendre la France en se reposant sur les Etats-Unis, dont on sait que l'engagement dans des conflits en Europe n'a jamais été immédiat, en 1917 comme en 1941 ?


Suite et fin le 19...
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Samedi 13 octobre 2007
suite de la note de lecture de La France, l'Europe, l'Otan : Une approche géopolitique de l'atlantisme français.


1. Les USA sont seuls maîtres  de l'Otan et qu'ils n'entendent, en rien, y partager le pouvoir.


Rappel utile, l'OTAN est commandée, d'un point de vue militaire, par deux généraux américains, l'un en charge du commandement opérationnel, l'autre des évolutions tactiques et stratégiques. Lorsque la France a proposé, de réintégrer complètement le dispositif de l'Alliance, elle a tâché d'obtenir, en contrepartie, le commandement de la zone méditerranée. Ce seul poste a été constamment refusé durant deux années, si bien qu'en 1997, l'idée d'une réintégration a été abandonnée. A fortiori il est donc complètement inimaginable que l'OTAN puisse connaître un autre commandement qu'américain.

2. Les Etats-Unis ambitionnent de faire de l'OTAN un organisme de co-financement de leur politique impériale.

L'outil ainsi mis en place par les américains est extrêmement utile : il permet de conserver le contrôle tout en partageant les coûts. L'auteur ne manque d'ailleurs pas d'inviter la France à porter sa contribution financière dans l'OTAN de 85 M€ annuels à 217 M€, ce qui rehausserait "l'image politique de la france au sein de la famille atlantiste". Ces contributions européennes doivent, pour les américains, permettre à l'OTAN d'intervenir y compris en dehor d'Europe. Un outil si pratique devrait en effet, selon eux, servir à la lutte contre le terrorisme sur tous les points de la planète. Les européens sont prêts de se plier de plus en plus à cette conception,puisque l'OTAN a été engagée en Afghanistan en 2003 et qu'en 2004 le Secrétaire général de l'OTAN, l'européen Jaap de Hoop Scheffer a déclaré "l'OTAN a vocation à exporter la sécurité tous azimuts". Les prochains efforts américains s'attacheront probablement à faire participer l'OTAN à une force de stabilisation en Irak.

suite le 16 octobre
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Mardi 9 octobre 2007

L'ouvrage se donne comme objet les rapports entre la France et l'OTAN. Il est donc utile, même s'il est paru en 2006, pour comprendre les déclarations récentes de Nicolas Sarkozy, invitant à un rapprochement de l'une et de l'autre.

Il est cependant difficile de présenter une thèse de l’auteur, car il s’agit d’une très courte histoire de l’OTAN, suivie d’annexes (glossaires, extraits de traités…). Il faut donc tenter une interprétation des propos de MM. Mongrenier et Lellouche en rebondissant sur leurs remarques, et se servir de cet ouvrage pour se remettre en mémoire les détails de la relation France – OTAN.


Il apparaît ainsi clairement, après lecture, que l'auteur, comme son préfacier, entendent bien en finir avec toute velléité d'indépendance française, pour enfin aligner entièrement la diplomatie française sur une direction arrêtée à Washington.

Ainsi, lorsque Pierre Lellouche termine sa préface, il en appelle à "une Europe forte qui prendra toutes ses responsabilités dans une Alliance transatlantique rénovée". Il n'est pas question d'autonomie ou d'indépendance européenne, il ne s'agit que de rentrer dans le rang. Il importe en effet, selon Pierre Lellouche, de ne pas "diluer le cœur euro-américain de l'Alliance, qui constitue l'incarnation même de l'Occident." C'est donc sur cette valeur obscure d'"Occident" que repose notre vocation selon cet ouvrage ; voilà qui renvoie au début des années 70 et à des mouvements de la droite extrême. Doit-on ensuite s'étonner de voir l'auteur placer enfin son ouvrage derrière une citation de Heidegger, tirée des "Chemins qui ne mènent nulle part" ?


"Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent, se perdent soudain, recouverts d’herbes, dans le non-frayé. On les appelle Holwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un ressemble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et gardes s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : s’engager sur un Holzweg"



L'objet du livre est donc, au final, de tracer un récit de la relation France-OTAN, en présentant comme inévitable une réintégration pleine et entière de la France dans l'Alliance. Le parcours historique et le rappel de dates sont utiles, même si l'on écarte le chemin vers lequel souhaitent nous engager les auteurs. J’y ai trouvé matière à conforter cinq idées clés sur le sujet :



1. Les USA sont seuls maîtres  de l'Otan et ils n'entendent, en rien, y partager le pouvoir.

Rappel utile, l'OTAN est commandée, d'un point de vue militaire, par deux généraux américains, l'un en charge du commandement opérationnel, l'autre des évolutions tactiques et stratégiques. Lorsque la France a proposé de réintégrer complètement le dispositif de l'Alliance (elle est sortie, en 1966, du commandement militaire), elle a tâché d'obtenir, en contrepartie, le commandement de la seule zone méditerranée. Ce poste a été constamment refusé durant deux années, si bien qu'en 1997, l'idée d'une réintégration a été abandonnée. il est donc complètement inimaginable que l'OTAN puisse connaître un autre commandement qu'américain.In fine, aucune décision dans le cadre de l’OTAN ne sera jamais prise contre l’accord des Etats-Unis.

2. Les Etats-Unis ambitionnent de faire de l'OTAN un organisme de cofinancement de leur politique impériale.

L'outil ainsi mis en place par les américains est extrêmement utile : il permet de conserver le contrôle tout en partageant les coûts. L'auteur ne manque d'ailleurs pas d'inviter la France à porter sa contribution financière dans l'OTAN de 85 M€ annuels à 217 M€, ce qui rehausserait "l'image politique de la France au sein de la famille atlantiste". Ces contributions européennes doivent, pour les américains, permettre à l'OTAN d'intervenir partout, y compris en dehors d'Europe. Un outil si pratique devrait en effet, selon eux, servir à la lutte contre le terrorisme sur tous les points de la planète. Les européens sont prêts de se plier de plus en plus à cette conception, puisque l'OTAN a été engagée en Afghanistan en 2003 et qu'en 2004 le Secrétaire général de l'OTAN, l'européen Jaap de Hoop Scheffer a déclaré "l'OTAN a vocation à exporter la sécurité tous azimuts". Les prochains efforts américains s'attacheront probablement à faire participer l'OTAN à une force de stabilisation en Irak.



3. Les projets de défense européenne ne sortent pas de cette subordination. Chaque pas vers une indépendance militaire européenne est contré immédiatement.



L'ouvrage ne le précise - évidemment - pas, mais la Communauté "européenne" de défense, inspirée à René Pleven par Jean Monnet, plaçait déjà l'armée européenne sous commandement américain. A plusieurs reprises, l'auteur n'évoque d'ailleurs une éventuelle défense européenne que comme le "pilier européen" de l'Alliance. Certes, il semble qu'au sein même du camp pro-européen, des velléités d'indépendance apparaissent périodiquement. Pierre Lellouche dénonce ainsi, fort imprécisément "certains qui, tout en proclamant vouloir inscrire les relations entre [l'Union européenne et l'OTAN] dans un contexte de complémentarité et non de concurrence, pensent et agissent rigoureusement à l'inverse". L'auteur évoque, pour la regretter, l'opération Artémis, en 2003, initiée sous impulsion française au Congo, et menée hors cadre OTAN par l'Union européenne. Il se réjouit vite au contraire de préciser qu'en 2006 des manœuvres OTAN ont eu lieu au Cap-Vert. Le fait n'est pas évoqué par l'ouvrage, mais le Traité constitutionnel, y compris dans sa version nouvelle, place les engagements de pays membres à l'égard de l'OTAN avant les engagements pris éventuellement dans le cadre de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense.

4. Il existe un réel risque stratégique à lier trop fortement la doctrine militaire française à celle des Etats-Unis.

Lorsque l'on souhaite rejeter une intégration complète dans l'OTAN, voire revenir à une position plus gaullienne et indépendante, il ne s'agit pas d'anti-américanisme ou de volonté bêtement autarcique. Il y a en effet deux risques à l'alignement. Le premier est de devoir suivre partout les Etats-Unis dans leur politique impériale, telle que définie dans
le Grand échiquier - cité par l'auteur -, et pratiquée, dans une version encore plus dure, par GW Bush. Le deuxième risque est celui de se croire protégé par l'OTAN alors que l'engagement américain en Europe en cas de conflit n'est pas certain. Un paragraphe intéressant de l'ouvrage (la dimension nucléaire des relations France-OTAN) signale ainsi des divergences dans les doctrines d'emploi de l'arme nucléaire, entre France et Etats-Unis. Si les évolutions doctrinales ainsi décrites sont par trop complexes pour être comprises par le profane - dont je suis, la question fondamentale est assez simple : peut-on défendre la France en se reposant sur les Etats-Unis, dont on sait que l'engagement dans des conflits en Europe n'a jamais été immédiat, en 1917 comme en 1941 ?


5. Charles de Gaulle a défini, en 1958, la position qui doit être celle de la France.

Dans un courrier de 1958 à Eisenhower, reproduit en annexe de l'ouvrage, de Gaulle plaide deux points : la caducité de l'OTAN et la nécessité d'une défense universelle. Les lignes qu'il traçait alors restent, en 2007, valables, et dignes :


L'Alliance atlantique a été conçue et sa mise en œuvre est préparée en vue d'une zone d'action éventuelle qui ne répond plus aux réalités politiques et stratégiques. Le monde étant ce qu'il est, on ne peut considérer comme adaptée à son objet une organisation telle que l'OTAN, qui se limite à la sécurité de l'Atlantique Nord, comme si ce qui se passe, par exemple au Moyen-Orient ou en Afrique, n'intéressait pas immédiatement et directement l'Europe, et comme si, les responsabilités indivisibles de la France ne s'étendaient pas à l'Afrique, à l'Océan indien et au Pacifique. [...] La France ne saurait donc considérer que l'OTAN, sous sa forme actuelle, satisfasse aux conditions de la sécurité du monde libre et, notamment, de la sienne propre. Il lui paraît nécessaire qu'à l'échelon politique et stratégique mondial soit instituée une organisation dont elle fasse directement partie. Cette organisation aurait, d'une part, à prendre les décisions communes dans les questions politiques touchant à la sécurité mondiale, d'autre part à établir et, le cas échéant, à mettre en application les plans d'action stratégique, notamment en ce qui concerne l'emploi des armes nucléaires.



En lieu et place d'un système dissimulant mal une prépondérance américaine, de Gaulle souhaitait une formule réellement universelle. Aujourd'hui encore, cette approche reste nécessaire. Les successeurs du fondateur de la cinquième république n'ont pourtant cessé de rapprocher la France de l'OTAN, après son départ fracassant de 1966, jusqu'à la probable piteuse réintégration projetée par l'actuel président.




L'ouvrage est ainsi un très court rappel historique, qui se veut positif, d'une normalisation française par un retour progressif dans l'OTAN. On peut le lire, en sens inverse, comme le récit d'une banalisation dangereuse de notre pays. L'ouvrage est suffisamment précis pour pouvoir fournir de nombreux arguments à l’encontre même des thèses qu’il évoque, sans les approfondir.





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Dimanche 2 septembre 2007

PMF.gifSuite et fin - Télécharger la note complète en PDF

L’ouvrage est donc très intéressant, en ce qu’il fait redécouvrir un personnage formidable, ou extraordinaire, au sens premier.

Quelques remarques cependant.

La première, pour faire puriste, consiste à déplorer de nombreuses coquilles, relevées dans des pages dont la relecture a dû être oubliée : le colonel Bailly en page 132 se retrouve promu général en page 134 ; page 133, le commissaire du gouvernement Degache se retrouve Degauche en page 135. Page 163, PMF rejoint New York avec sa femme et son fils, alors qu’il en a déjà deux à l’époque. (Comme ça Yves Duel pourra justement me traiter de snob définitif).

Ensuite, les relations de Pierre Mendès France avec Israël sont peu évoquées. On a l’impression que la vie de PMF s’arrête en quelque sorte en 1968, à Charléty, alors qu’Eric Roussel évoque les efforts importants de son sujet en faveur de la paix au Moyen Orient.

Il m’est enfin, et surtout, désagréable qu’Eric Roussel s’efforce de faire oublier l’opposition constante de Pierre Mendès France  à la construction européenne.  Il n’y a aucune déclaration explicite, aucun acte fort de PMF en faveur de cette vaste escroquerie intellectuelle, et, bien au contraire, de très nombreuses marques d’opposition.  Qu’importe, l’auteur arrondit constamment les angles, allant jusqu’à écrire de PMF que « l’opacité des structures communautaires [c’était avant le TCE/mini-traité !], le déficit démocratique dont elles souffrent, suscitent toujours ses critiques, mais sans admettre qu’en 1957 il s’est alarmé à tort, il reconnaît au moins implicitement [ !] que le Marché commun a été une réussite ». Bref, cette espèce de neuneuisation, d’affadissement, de Mendès France me heurte,  comme si sa grandeur ne venait pas, aussi, avant tout, de sa faculté à conserver des positions tranchées là où le grand nombre a choisi d’arrondir les angles et de s’arranger avec les faits.

Pour ceux qui auraient des doutes, voici ce que dit PMF en 1957, à propos de l'Europe :

"l'abdication de la démocratie peut prendre deux formes : soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera, en réalité, la puissance politique".

J'ai entendu il y a peu une émission sur France cul, où Finkielkraut, Eric Roussel et Michel Rocard ont parlé de PMF pendant une heure. Pas UN mot sur l'Europe...

Dernier point. Eric Roussel rappelle qu’à de nombreuses reprises, surtout au début de sa carrière, Pierre Mendès France a souffert de l’antisémitisme dont une des formes consistait à l’appeler « Mendès » ; comme si, tel un Giscard, il avait rallongé son nom pour faire plus chic, et plus français. C’était faux, et Mendès France, passionné de généalogie, avait bien droit à son double patronyme. Et bien, cela aurait dû empêcher Eric Roussel d’utiliser lui-même cette facilité à plusieurs endroits, évoquant un « Mendès » injustement raccourci. Qu’un coup de « remplacer » dans la prochaine édition permette de rendre son France à Mendès. Nous lui devons bien cela.


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Vendredi 31 août 2007

Suite de mes notes sur la bio de Pierre Mendès France...

Mendès reste donc, troisième facette à retenir de ce personnage, une sorte d’Antigone de la politique moderne – plus que le Cassandre que l’on décrit parfois.

C’est un homme attaché aux principes par delà même les mœurs de son temps.

Chacun retient aujourd’hui la haute figure ainsi éclairée par les réalisations décisives de 1954 : la paix – pour la France – en Indochine, des négociations entamées en Turquie.

Restent un intellectuel en politique, capable d’échanger avec les meilleurs économistes du moment, et un résistant, condamné par Vichy pour une désertion inexistante. Ajoutons à cela un refus des voix communistes lors de son investiture de 1954 (refus propre à rassurer le bourgeois, et qui tenait plus aux circonstances de l’époque, le PC soutenant le vietminh, contre qui PMF allait devoir négocier pour l’Indochine), et, cinquante ans après, tout le monde peut louer Pierre Mendès France.

Il serait cependant terriblement injuste d’en faire un personnage trop consensuel : nul doute que le traité européen de 2007, deux ans après un non français, lui arracherait un mépris aussi profond que celui qu’il voua au de Gaulle de 1958.

Son opposition à la construction européenne selon les vues de Saint Jean Monnet le mettrait déjà bien à part (il écrit à un correspondant en 1950 : « je suis, comme vous, très réservé sur le plan Schuman, dont je vois bien les inconvénients, sans en comprendre jusqu’ici les avantages véritables pour nous ». Soixante années plus tard, on ne peut pas mieux dire).

Il faut ajouter à cela que, dès les années 30, il était, au sein du Parti radical, favorable au Front Populaire. Qu’il refusa de voter les crédits des jeux olympiques de Berlin, tout comme il soutînt le principe d’une intervention en faveur des républicains espagnols en 1936.

Mendès France a sans doute payé cher les occasions qu’il eût de penser seul, contre l’opinion du jour. Il n’empêche qu’aujourd’hui c’est sa figure que l’on retient, non celle de quelques parvenus plus souples qui durèrent plus longtemps au pouvoir (même si l’avenue Vincent Auriol, à Paris, est deux fois plus longue, et plus large, que l’avenue Mendès France, voisine).

suite et fin dimanche...

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Mercredi 29 août 2007

Pour ce qui est des principes, en tout cas politiques, Mendès France a été attaché à jusqu’à la fin de sa vie, avant tout, à une république parlementaire.

C’est un même attachement sacré à la troisième, puis à la quatrième république qui lui feront rejoindre la France libre d’abord, et rejeter la cinquième république ensuite.

Par deux fois au moins, ses choix, guidés par cette conception farouchement républicaine, l’ont coupé d’une place encore plus importante dans l’histoire de notre pays. En 1954 d’abord, l’échec de la Communauté européenne de défense provoquera sa chute et lui sera reprochée par la clique européenne du MRP et d’ailleurs (SFIO, certains radicaux). Même s’il a tenté de faire passer une version modifiée de ce texte, qui inscrivait une défense européenne dans le cadre de l’OTAN, l’impression demeure que ce refus cadre parfaitement avec un rejet de la démarche technocratique, irresponsable, de la construction européenne, à toutes ses étapes.

En 1957, on le retrouve d’ailleurs opposant au traité de Rome. Ensuite, après 1958, il rejette la présidentialisation du régime impulsée par de Gaulle. Mendès France n’a aucune illusion sur les mérites de la quatrième république  et sait les risques de l’instabilité, mais selon lui, de Gaulle est allé trop loin. Après 1958, Mendès France n’est plus jamais à l’aise, au bon endroit, dans les institutions nouvelles : jamais candidat aux présidentielles, quittant le parti radical pour se retrouver au PSU, parti au fonctionnement libertaire et sans complaisance pour cette icône d’un autre temps. En ces temps d’hyper-présidentialisation, on voit bien ce qu’avait de clairvoyant la constante opposition de Mendès France à un pouvoir personnel excessif.

suite après demain, donc...

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Lundi 27 août 2007
Mes notes sur des bouquins sont parfois longues, surtout quand j'ai aimé. Pour ne pas vous assommer - et prendre trop de temps à votre employeur, vos conjoints, enfants, animaux domestiques et autres hobbies divers plus ou moins lucratifs -  je publie celle-ci en quatre parties. J'ajouterai une version complète à la fin, en PDF ou en billet complet, je ne sais pas encore. Allons-y donc...


Une très intéressante biographie, quoiqu’un peu édulcorée à mon goût. De Gaulle et Mendès France sont sans doute les hommes politiques français les plus héroïques du XXème siècle. Le premier a d’abord conduit l’aventure de la France libre (à laquelle le second a participé, y compris sur le champ de bataille aérien), puis a créé les bases de la constitution française qui nous régit aujourd’hui. Mendès France n’a présidé aux destinées de la France que l’espace de huit mois, mais a presque aussi profondément marqué les esprits. Mendès France est une référence morale et politique encore aujourd’hui - sans doute cependant eu terme d'une sorte d’affadissement du personnage, jusqu’à Raffarin qui s’y est référé.

Trois points sont, à la lecture de ce livre, importants pour comprendre l’homme et l’attachement qu’il suscite encore. Il a tout d’abord été un politique visionnaire, avec une conception noble de la chose. Ensuite, cette noblesse est exprimée à travers un attachement profond qu’il portait à un système parlementaire mort en 1958 – Mitterrand sut transférer sa méthode d’action politique dans les institutions de la Vème, Mendès France ne le voulut pas. Enfin, dernier point, il existe une sorte de complaisance et de méconnaissance qui permet à n’importe qui de se dire mendésiste en 2007, comme un Barnier peut se dire gaulliste.

La noblesse de Mendès France vient de son attachement viscéral à la pâte humaine. Extrêmement sensible sur un plan personnel – parce qu’il a souffert souvent de l’antisémitisme mais aussi sans doute par tempérament (on le voit déchirant le tailleur de sa femme parce qu’elle a eu le malheur de se séparer d’un de ses vieux costumes) -, il a toujours à cœur de comprendre les répercussions concrètes des politiques qu’il prône.

Elu très tôt (à 25 ans !) d’une circonscription rurale, il sait concilier une défense de, principe, du libre échange, avec la nécessité de mécanismes de protection spécifiques et temporaires en matière agricole. Face aux intérêts coloniaux en 1954, il a conscience que l’intransigeance des partisans de la plus grande France sera payée, non par ces avocats du jusqu'au-boutisme, mais par les familles françaises implantées là bas depuis deux ou trois générations. Lorsque le traité de Rome est négocié, il vote contre en refusant la suprématie du marché et d'institutions technocratiques.

Ce souci permanent de l’humain n’est pas pour autant synonyme d’abandon à la facilité : au sortir de la guerre, Mendès France défend, face à Pleven, une solution audacieuse d’échange des billets anciens, associée à une réduction de la masse monétaire. La noblesse de Mendès France réside ainsi dans sa capacité à allier compétence et humanité, là où nombre de ses successeurs n’ont eu qu’une intelligence sans but ou une humanité sans principe.


à suivre, après-demain...

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Dimanche 12 août 2007

eribon.jpgCe court livre est utile et enrichissant. Utile parce qu’il incite à redonner crédit à une pensée critique qui ne soit pas une pensée d’aspirants-ministres. Enrichissant parce qu’il donne envie de sortir des sentiers battus et convainc que cela peut être utile : la gauche a besoin d'idées.

La dernière figure emblématique de la pensée critique, c’est celle de Pierre Bourdieu. C’est le dernier penseur célèbre et critique à s’être exprimé dans Libé – pour faire vite. Les deux points sont aussi importants l’un que l’autre : il faut être critiques car le Parti Socialiste, supposé moteur du progrès social, est devenu l’un des bastions du conservatisme. Il faut des figures emblématiques car elles permettent de faire un lien entre les diverses luttes sociales, que le conformisme, sans cela, a tôt fait de renvoyer à des particularismes anecdotiques.

Didier Eribon retrace le chemin qu’une partie importante de la gauche intellectuelle a emprunté, depuis l’extrêmisme soixante huitard jusqu’à aujourd’hui (c’est par exemple un bon complément du livre de Pierre Rimbert, Libération, de Sartre à Rotschild). Le pontifiant Jacques Juillard, qui se réjouissait en avril dernier de constater que Ségolène Royal défendait un programme économique de droite allié à un programme social de gauche (des sparadraps ?), reprochait ainsi à Michel Foucault, en 1972, de ne pas prôner la dictature du prolétariat. Ce n’est pas qu’une anecdote, c'est le parcours de toute une génération de donneurs de leçons - de la leçon révolutionnaire jusqu'à la leçon de résignation - de ténèbres ?

Ce que Didier Eribon souhaite, c’est un rapport complexe entre la gauche politique et les intellectuels de gauche, entre le parti socialiste et les mouvements sociaux. Une écoute et un travail communs devraient permettre, selon lui, non pas une collaboration quotidienne, mais des échanges de thèmes, d’idées, de projets, susceptibles de sortir d’une division mortelle entre une gauche « de gouvernement », autiste et arrogante, et une gauche extrême d’autant plus facilement irresponsable qu’elle ne trouve aucune écoute au sein du PS.

 

« …l’un des lieux où la révolution conservatrice a imprimé le plus fortement son empreinte – qui en a d’ailleurs été à la fois l’un des enjeux les plus décisifs et l’un des vecteurs les plus efficaces - aura été le Parti Socialiste. »

Que veut Eribon ? Le cœur de sa définition d’une gauche de gauche (d'une vraie gauche, pour parler vrai) est assez précis. Il veut « une défense des droits acquis et une ouverture permanente à de nouveaux droits, revendiqués par de nouvelles catégories, de nouveaux mouvements etc… » L’un des exemples qu’il utilise le plus souvent, pour avoir rédigé plusieurs ouvrages sur ce thème, est celui des revendications homosexuelles. L’intérêt est qu’il ne s’agit plus que d’économie : on sait que le PS, en 1983, s’est rallié à une conception néoclassique du monde macroéconomique. On s’est peut-être moins rendu compte que sur le mariage homosexuel, une partie de l’intelligentsia de gauche a flirté, selon Eribon, avec l’homophobie. Le bouquet final a été offert par Ségolène Royal avec son invitation à une présence militaire dans les lycées… Pourtant, la rupture entre la gauche et les intellectuels s’est déjà jouée une première fois après 1981, il est dommage que rien ne soit venu depuis y remédier. Une citation illustre de façon presque vertigineuse cette coupure. Question posée à Michel Foucault en avril 1984 : « vous auriez été prêt à travailler avec des hommes du gouvernement actuel ? ». Réponse « Si, un jour, l’un d’entre eux avait décroché son téléphone et m’avait demandé si l’on pouvait discuter, par exemple, de la prison ou des hôpitaux psychiatriques, je n’aurais pas hésité une seconde »… Pendant que Michel Foucault restait ainsi chez lui, ce sont sans doute des trentenaires de l’IGAS qui définissaient la politique psychiatrique de notre pays.

Le divorce entre une gauche des cabinets ministériels et la gauche des mouvements sociaux est bien décrit, références à des études comme celle de Olivier Masclet sur les cités à l’appui, au-delà de l’anecdote (honte au PS pour avoir raté quelqu’un comme Farid Taha, ou Azouz Begag).

Ce qu’illustre également fort bien Didier Eribon, c’est que nombre d’intellectuels se sont posés en directeurs de conscience et chiens de garde - tout à la fois - de la gauche de pouvoir. Marcel Gauchet en tête, animateur de la revue Le Débat, suivi par la revue Esprit ; Furet, Julliard et Rosanvallon et leur « république du centre » fort peu républicaine finalement, tous ont lentement dérivé, d’un conformisme stalinien à un conformisme de moins en moins réformiste.

Plus précisément, Eribon note que, pour se défaire du marxisme, ils ont eu recours aux philosophies individualisantes du Contrat social, puis, pour se défaire du peuple, rejettent même maintenant la notion de droits de l’homme, pour défendre des valeurs presque naturelles, sacrées, ou de droit divin. Rien ne compte plus que de voir ce cénacle vieillissant demeurer en son rôle d’arbitre des élégances intellectuelles et embourgeoisées. Peu importe que l’incohérence de leurs positions les conduisent à rejeter le mariage homosexuel au nom de l’éternité du clivage masculin / féminin pendant que le système de protection sociale est, lui, censé plier aux impératifs du temps. De façon convaincante, Eribon, citations de Zeev Sternhell à l’appui, démontre que certains d’entre ces néoconservateurs à la française ne sont plus très loin d’une authentique pensée fasciste. Quelques citations significatives :

 

« ce qui a caractérisé la pensée critique des années 1970 et tout ce qui s’est développé à partir d’elle (et qui enrage les conservateurs depuis plus de trente ans), c’est qu’elle aura été une pensée de l’immanence (et donc de l’invention du social –et donc du droit – par les individus et surtout par leurs luttes collectives), tandis que la restauration conservatrice (dont on voit à quel point elle aura été, au sens propre, une réaction – aux mouvements des années 1970 et aux pensées politiques qui les ont accompagnées -) aura consisté à essayer de faire prévaloir, contre les pensées de l’immanence (et donc de la liberté et de l’invention du social), toutes sortes de transcendances qui visent à placer la décision hors de portée des individus (et surtout de leurs luttes collectives) pour la réserver à quelques personnes qui seraient, en vertu de leur « savoir » et de leurs « compétences », les interprètes autorisés de ces règles supérieures et de ces lois nécessaires auxquelles tous devraient se soumettre. »

 

« Ce qu’ils ont voulu produire, c’est ce que Sartre appelait la « sérialité » : les individus les uns à côté des autres mais chacun séparés de tous les autres, et subissant toutes les formes d’oppression. La sérialité, et la pensée sérielle, c’est ce qui empêche les luttes et les mobilisations de se produire, les paralyse quand elles commencent, les dissout lorsqu’elles se développent ».



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Lundi 16 juillet 2007
jourde-estomac.jpgJe lis peu de romans français et s'il fallait faire vite, je dirais que grâce à Pierre Jourde je sais pourquoi.

En quelques chapitres très drôles il éreinte des auteurs à la mode comme Christian bobin et ses préciosités, Christine Angot et sa vulgarité, Sollers et son ridicule tyrannique (j'avais essayé de lire les Folies Françaises, par plaisir...) et quelques autres stars de la littérature parisienne. C'est excellent et pour une fois qu'un auteur n'a pas sa langue dans sa poche on ne peut que se réjouir. Ce qui amuse encore plus est le silence écrasant du Monde, complice de toutes ces publications, illisibles autrement que par devoir Mondain, qui ne trouve pour rendre compte de l'ouvrage de Jourde, que Thomas Ferenczi (sic). Critique de Thomas Ferenczi : "...un livre mal accueilli par une grande partie de la critique...". Il faudra bientôt croire que c'est un gage de qualité.

Comme Pierre Jourde n'est pas qu'un aigri qui ressasse sa haine de "ceux qui ont réussi", il y a quelques chapitres sur des auteurs qu'il aime ou estime, dont le plus intéressant est celui sur Houellebecq, assez juste. D'autres chapitres, sur Valère Novarina ou Eric Chevillard sont moins brillants, parce que rédigés dans un style universitaire (ils supposent que le lecteur connaît déjà bien l'oeuvre en question, ce qui n'est pas mon cas pour ces deux là).

Un excellent investissement qui vous réconciliera avec vous-même si, comme moi vous vous sentiez coupable de trouver 80% de la production littéraire actuelle insipide. Reste à trouver les 20%...


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Vendredi 13 juillet 2007
speer.jpg"Ce ne sont pas les Hitler qui font les guerres, ce sont les Speer."

Cette citation de Joachim Fest avait orienté ma curiosité vers le personnage d'Albert Speer, ce technocrate au coeur de la machine nazie, qui n'a jamais eu directement à voir - selon lui - avec la politique d'extermination menée par la SS et l'armée.

On comprend mieux, en lisant ce livre, quel mélange d'ambition, de jeunesse, de volonté artistique de prouver ses talents, a pu conduire Speer à occuper très vite des fonctions d'organisation pour le pouvoir hitlérien - une sorte de Lacombe Lucien en plus grand...

On voit aussi que l'homme, tardivement, comprend que l'ambition d'Hitler était folle au point de préférer la d