La lettre volée, politique, lectures, Europe et humeurs diverses

1988. Conférence à l'hotel Hilton organisée par un cabinet de lobbying américain. Peter Sutherland est à la tribune. Il est commissaire européen à la concurrence.  Il annonce qu'il va appliquer l'article 90 du traité de Rome, oublié jusqu'alors, pour forcer l'ouverture à la concurrence du marché des télécoms.  Peter Linton, la puissance invitante, lobbyiste européen de premier plan, raconte : "J'étais assis à côté de représentants de Matignon [dont l'hôte est alors Jacques Chirac]. Lorsque Sutherland a fait son annonce, ils ont dit : "il ne peut pas faire cela".

Non seulement il l'a fait, mais depuis Bruxelles en a fait bien d'autres, jusqu'à l'ouverture du marché de l'électricité, qui va obliger EDF à remonter ses tarifs pour permettre l'arrivée de nouveaux entrants.

Florence Autret continue : "Par la suite, la France, l'Italie et la Belgique ont attaqué la Commission devant la Cour de justice à Luxembourg. En vain. La Cour a donné raison à la Commission".

Tout le décalage entre la culture politique bruxelloise et les us français est dans cette page 78 du livre : une conférence organisée par des lobbyistes ; un commissaire dont le CV ressemble à une caricature d'épouvantail à tiers mondiste (membre de la Commission trilatérale, du groupe de Bilderberg, de la table ronde des industriels européens) ; un arbitrage final rendu par des juges. Autre exemple intéressant d'imbrication du lobbying et du politique : en 1985, la table ronde des industriels européens présente un programme "Europe 90", qui ambitionne de lever les barrières douanières en Europe en cinq années. Trois jours plus tard, Jacques Delors, président de la Commission, annonce l'Acte Unique, qui reprend les mêmes orientations.

De fait, l'ambiance bruxelloise est plus proche de la culture politique washingtonienne que de ce à quoi nous sommes habitués, en France. Pas étonnant, dès lors, que, comme le raconte et l'illustre Florence Autret, l'Europe ne s'unisse que lorsqu'elle s'aligne sur les intérêts américains. Comme elle l'écrit, sous forme euphémique : "... la confrontation euro-américaine débouche sur un mouvement de coopération intraeuropéenne et de convergence transatlantique. Le risque serait que, sous prétexte que l'on quitte le registre de la confrontation pour celui de la coopération, l'on fasse l'économie de la formulation d'intérêts proprement européens..."

Dès l'origine, les Etats-Unis ont voulu la construction européenne (pour les aspects stratégiques, voir Le grand échiquier). L'idée générale au sortir de la deuxième guerre mondiale est de renforcer l'Allemagne, qui est au contact direct du camp communiste. Et l'idée marche bien. Pour la CECA (charbon et acier, 1950), un  historien britannique peut ainsi écrire "en termes d'origine, la CECA peut être considérée comme le produit d'un marchandage entre la RFA et l'Amérique, pas entre l'Allemagne et la France." Par exemple, George Ball, avocat américain qui deviendra ministre de Kennedy, travaille pour Monnet à l'élaboration de la CECA, directement installé dans les bureaux du Commissariat français au Plan. L'idée continue à marcher si bien, qu'un ex-conseiller de Tony Blair, Robert Cooper, peut écrire en 2004 : "Derrière la Constitution que le président Valéry Giscard d'Estaing a proposée se tient une armée. Mais elle est américaine et pas européenne"...

Il faut lire le livre pour apercevoir les multiples moyens par lesquels les Etats-Unis s'immiscent ainsi, infléchissent et réorientent les discussions européennes. Quelques cas concrets fournissent autant d'illustrations. Trois dossiers évoqués par Florence Autret :

REACH - Pour ce texte européen sur les produits chimiques, Florence Autret retrace la chronologie d'une gestation, qui passe par l'American Enterprise Institute-Brookings Institution Joint Center, qui publie des préconisations de méthodologie ; jusqu'à Günther Verheugen, Commissaire en charge des questions de politique industrielle, qui reprend les grandes lignes de ces préconisations.

Galileo - Sur ce programme de création d'un GPS européen plus performant, on apprend que chaque fois que la France - ou d'autres pays moins strictement alignés - veut envisager d'utiliser Galiléo dans un cadre militaire, les protestations surgissent. Elles viennent du Royaume-Uni, de l'Allemagne, ou même directement des Etats-Unis, qui ne se privèrent pas d'adresser un courrier-circulaire à tous les députés européens, pour leur rappeler que l'Europe a un devoir d'impuissance. Autre exemple, selon Florence Autret, lorsque les français proposèrent à l'Allemagne de participer au lancement d'un satellite d'observation militaire, Helios II, Washington se permit de protester, tant et si bien que France, Allemagne et Italie durent lancer trois satellites différents. On apprend aussi que les négociations entre européens sur le GPS, faute de pouvoir se tenir à travers un système de communication sécurisé européen, utilisèrent les canaux de l'OTAN. (apparté : A l'heure où Nicolas Sarkozy vient de jeter en pâture une dizaine de milliards d'euros aux classes aisées, on peut se dire que ces sommes pourraient financer, par la France, seule, la gratuité des crèches plus l'intégralité du programme Galileo. Encore un démenti au stupide unis-nous-sommes-plus-forts, qui restera virtuel tant que nous serons englués.)

La transmission des données passagers
et autres exigences sécuritaires américaines - L'ensemble de ce chapitre devrait faire honte au lecteur pro-européen (pour mémoire, il s'agit de la transmission aux Etats-Unis d'une grand nombre de données relatives à l'identité des passages en provenance d'Europe vers les Etats-Unis). L'Europe s'aligne sur les USA au moindre coup de sifflet. Je cite, sur un sujet proche, également sécuritaire, un passage particulièrement révélateur de la couardise européenne et des habitudes américaines :

"En 2004, l'Union a conclu, par exemple, un accord concernant la sécurité des containers maritimes, qui jette la base de la politique européenne en la matière. La négociation qui l'a précédé était un des points au programme de la visite effectuée en novembre 2001 à Bruxelles par Tom Ridge. En réalité, Washington venait de communiquer à Romano Prodi une "demande de coopération en 47 points" qui était le pendant européen de la stratégie de sécurité en train de se mettre en place outre-Atlantique. En d'autres termes, il lui demandait d'appliquer en Europe les principes arrêtés par le Congrès".
Ajoutez à cela cette citation d'une lobbyiste britannique : "les fonctionnaires de la Commission vont plus souvent à Washington que dans les Etats membres de l'Union européenne", et vous comprendrez pourquoi Nelly Kroes est en train d'abandonner les poursuites contre Microsoft pour concurrence déloyale (cf. un autre passage du livre, qui expose comment Nelly Kroes prépare le terrain pour une interprétation du droit de la concurrence bien plus favorable à Microsoft).

Florence Autret est donc bien informée et son livre est utile pour retourner quelques cartes sur le tapis de jeu européen. Qu'après un ouvrage aussi riche et cohérent, elle termine pour conclure qu'il ne faut pas se plaindre que les USA cherchent à peser sur la Défense européenne car nous avons refusé la CED, c'est un mystère. La CED c'était déjà l'OTAN, il n'y a guère que Jean Quatremer pour faire semblant de l'oublier. Florence Autret, fait profession de foi européenne dans sa conclusion, le moins que l'on puisse dire c'est que son ouvrage n'incite pas à partager cette opinion positive.

Pour ma part, et en conclusion, je retiens de cet ouvrage ceci : l'Europe est un outil formidable, pour les Etats-Unis. Elle leur sert à simplifier leurs relations avec 27 pays européens, d'un seul coup. Il ne faut pas s'étonner qu'ils soient tout à la fois favorables à un élargissement permanent de l'Europe associé à une neutralité européenne absolue en matière de défense. La seule manière de remettre les pendules à l'heure des intérêts des français et de la démocratie, c'est de sortir au maximum du carcan européen, de sauver ce qui peut l'être et de reconstruire ce qui, déjà, a été endommagé. Rien d'autre.

Pour information, Florence Autret a ouvert un blog ici.









Dim 17 jun 2007 1 commentaire

Relire aussi Les Empires contre l'Europe de Régis Debray (1984 ? 85?).

olivier - le 17/06/2007 à 10h10