La lettre volée, politique, lectures, Europe et humeurs diverses
J'ai sorti les rochers Ferrero : un ambassadeur a laissé un commentaire sur le site.
C'est peut être une blague de Juju, l'ado du 91, mais peu importe.
Pierre Charasse, puisque c'est lui, laisse en commentaire d'un billet consacré à la vraie nature du Traité de Lisbonne, l'adresse d'un site où il exprime sa conception de l'Union européenne.
Allons tout de suite à la conclusion ; la construction européenne, pour lui c'est fini :
"L’image d’un Parlement Européen-Tour de Babel me paraît assez pertinente, elle exprime bien une réalité, la difficulté de communiquer. Dans la Genèse, en détruisant la Tour de Babel Dieu avait puni la vanité des hommes qui voulaient s’élever jusqu’à lui. Soyons rassurés : avec des institutions aussi confuses et un président aussi falot, Dieu ne risque rien et laissera les européens s’épuiser en débats abscons et stériles et sans impact sur la marche du monde !".
A tous ceux qui s'impatientent de nous voir englués dans les politiques stériles de l'Union, Pierre Charasse redonne espoir :
"Je crois en effet que l’Europe politique est à l’agonie. Elle est au moins en état de mort cérébrale, même si le corps fonctionne encore. C’est la fin d’un beau projet, mais qui n’était plus partagé par une majorité d’Européens. Il faut bien voir que pour tous les nouveaux membres d’Europe centrale et orientale, l’entrée dans l’UE représentait une sorte « d’assurance sur la vie », entre autres sur le plan économique, l’essentiel pour eux étant la sécurité offerte par les Etats-Unis via l’OTAN face à une Russie toujours considérée comme une menace."
J'aime beaucoup que Pierre Charasse valide un point que j'avais souligné encore récemment mais que personne n'a vraiment évoqué au moment du Traité de Lisbonne ; point pourtant crucial :
L’UE est par conséquent le volet économique européen d’un ensemble politico-militaire regroupé au sein de l’OTAN. Le Traité de Lisbonne officialise ce rapprochement puisqu’il spécifie dans son art. 28 A que « les engagements et la coopération dans ce domaine (la politique européenne de défense et de sécurité) demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre." Ceci veut dire l’UE renonce à une défense européenne autonome. Le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN ne fait que parachever cette imbrication UE-OTAN. Que ce soit sur l’Afghanistan sur l’Iran ou sur le conflit israélo-palestinien, l’Europe n’est ainsi, de facto, plus perçue comme un acteur autonome.
De fait le Traité de Lisbonne place la défense européenne sous la tutelle de l'OTAN. Vous avez lu une seule fois un partisan du traité vous l'expliquer ? Leur seule excuse c'est que les défenseurs du non sont également rares à s'en être aperçus. C'est tellement gros que personne n'est prêt à l'accepter - même mécanisme que pour l'aveuglement sur les excès du stalinisme.
Donc le Traité de Lisbonne est en place et on va découvrir ses potentialités, parfois pas encore écrites, que la pratique fera évoluer à partir d'un cadre entièrement atlantiste et libéral.
Un scoop chez Pierre Charasse :
"Les compétences des uns et des autres ne sont pas claires, le service diplomatique européen verra difficilement le jour et d’ailleurs risque d’être en concurrence avec les délégations de la Commission dans le monde."
Donc non seulement l'Union emploie déjà 5000 personnes à l'étranger, mais en plus elle va redoubler ce service d'un service diplomatique ? Ce serait invraisemblable, ça a donc toute chance de se produire.
Finalement, revenons aux préliminaires de M. Charasse :
"Je pense que la construction européenne a atteint son point culminant. La mise au point de cette architecture a été particulièrement laborieuse et est restée entre les mains de technocrates passablement déconnectés des préoccupations des citoyens."
*
Je remercie M. Charasse pour son passage. Je suis en tous points d'accord avec lui sur les constats. J'aimerais néanmoins qu'il me rejoigne sur une conclusion : l'impéritie de la construction européenne n'est pas seulement navrante. Elle nous empêche d'adopter les politiques qui s'imposeraient face à la crise.
Il ne suffit donc plus de constater le blocage de ce système. Il faut vouloir sa fin.
Monsieur,
Je suis très surpris de votre réaction et regrette que les clichés "chocolat Ferrero" existent encore.Il vous manquait la tasse de thé!
Les ambassadeurs sont des fonctionnaires, des serviteurs de l'Etat comme les préfets ou les Inspecteurs des finances. En ce qui me concerne vous pouvez voir sur Internet un certain nombre de mes interventions dans différents pays et sur différents sujets. Au cours d'une carrière (37 ans en ce qui me concerne), nous sommes acteurs et spectateurs de nombreux évènements, entre autres la construction européenne. Ce n'est donc pas Juju l'ado du 91 qui vous apporte son témoignage. D'ailleurs il serait très intéressant d'interroger Juju sur l'Europe, ce serait sans doute édifiant sur la perception que les jeunes ont de ce qui fut un grand projet collectif.
Trouvant votre commentaire sur le Traité de Lisbonne intéressant, j'ai simplement voulu faire part à vos lecteurs de ma vision personnelle, ayant retrouvé désormais (j'ai quitté volontairement le Ministère des Affaires Etrangères le 1er août) une totale liberté d'expression. Il faut vraiment avoir vécu la construction européenne de l'intérieur et sur le terrain pour bien mesurer les enjeux actuels, qui passent souvent inaperçus aux yeux du grand public.
Vous pouvez aussi vous référer à l'ouvrage de Jean-Michel Vernochet "Chronique d'une mort annoncée" que j'ai eu l'honneur de préfacer:
http://www.geopolintel.fr/article125.html
Sur l'avenir de l'Europe, on verra très vite que l'usine à gaz du Traité de Lisbonne n'apportera rien à l'Europe politique, au contraire. En revanche, le projet d' Europe zone de libre échange est lui tout à fait consolidé.
Vous avez sans doute remarqué qu'à Copenhague la voix de l'Europe a été peu audible, et que les trois "poids lourds" européens (Sakozy, Merkel, Brown) ont essayé (un peu ) de se faire entendre, comme avant, mais pas l'UE en tant que "bloc" politique.
Suivez de près la mise en place des nouvelles institutions européennes, et notamment le Service diplomatique européen. A Paris la ligne officielle est de soutenir sa mise en place mais avec un objectif peu glorieux: faire des économies budgétaires dans le cadre de la RGPP (revue générale des politiques publiques, anciennement connue sous le nom de "commission de la hache"), puisqu'on devrait arriver à terme à des ambassades européennes qui se substitueront aux ambassades de chaque pays. C'est une logique fédéraliste mais qui n'est pas assumée par les gouvernements. la répartition des compérences entre la Commission et les Conseil n'est pas clairement décidée, et il est probable que la Commissiopn qui gère les crédits européens et distribue les aides dans la plupart des PVD, ne voudra pas s'effacer devant les "ambassades" placées sou l'autorité de Lady Ashton (qui n'aura pas de budget). Et il ya aura pour longtemps encore une présidence semestrielle (Zapatero le 1er janvier et son ministre des AE) Pour quoi faire? Il y aura sans doute une longue période de réglages institutionnels. mais au total je suis absolument convaincu que l'Europe ne sortira pas grandie de cette étape de son histoire. Et on ne voit pas ce qui pourrait provoquer un sursaut dans un monde qui sera de plus en plus polarisé entre le bloc euro-atlantique occidental et le reste du monde ("the West and the rest"): cf Copenhague. Le schéma actuel convient très bien aux Etats-Unis et aux pays qui leur sont les plus proches, car l'UE (arrimée à l'OTAN) est neutralisée à partir du moment où elle considère que sa place est aux côtés des Etats-Unis sur la plupart des grands dossiers qui vont marquer le monde de demain.
Salutations.
Cher Monsieur,
Ne soyez pas surpris, je ne pensais pas sérieusement au passage d'un plaisantin. Mais ce n'est pas tous les jours qu'un ambassadeur passe ici prendre le thé (comme ça j'aurai casé deux clichés).
Pour revenir au fond, et à l'Europe, je suis bien évidemment d'accord avec tous vos constats. Il suffit de lire le Grand échiquier (http://www.lalettrevolee.net/article-3464443.html) pour comprendre ce qu'est l'Union européenne.
Mais même si vos jugements ont dû vous coûter et représentent une certaine nouveauté, je suis intéressé par l'étape suivante du raisonnement.
1. oui l'Union a été un projet généreux
2. elle est vouée à rester un projet de création d'une zone satellite des USA
Ce qui m'intéresse maintenant c'est comment on en sort. Il est important de dépasser le constat et de forumler un projet.
Bien cordialement et respectueusement.
Je pense qu'il est important dans un premier temps de faire un diagnostic sérieux et argumenté. C'est ce que j'essaye de faire. Il faut dépasser les discours européistes fumeux et "langue de bois" qui ne font qu'embrouiller les choses et qui sont contredis par les réalités quotidiennes.
Ensuite, on entre dans le politique pur: tout n'est pas à jeter dans l'UE , il faut faire le tri, mais il faut avoir le courage de proposer des réorientations de fond. ceci suppose à la fois que plusieurs pays soient d'accord et que dans chaque pays il y ait des courants politiques suffisamment forts et articulés pour modifier en profondeur certains choix. la marge de manoeuvre est très étroite, et il suffit de regarder ce qui s'est passé les 20 dernières années en France: tous les gouvernemlents, droite et gauche, ont suivi la même pente et ont accepté les choix fondamentaux des ideologues du marché et l'alignement sur les Etats-Unis. la gauche en particulier a été beaucoup plus atlantiste que la droite jusqu'à Sarkozy qui a ouvertement annoncé la couleur avec le retour de la France dans l'OTAN militaire. de même, on ne voit pas comment on pourrait sortir de l'Euro. Le bilan reste à dresser de 10 ans d'euro. Avantages? Inconvénients? Le plus important me semble-t-il est qu'un débat commence à avoir lieu, qui dépasse les lieux communs. je pensais que les élections européennes en aurait donné l'occasion. Il n'en a rien été, tout a été ramené à de la cuisine politicienne. le Parlement européen ne remplit pas sa fonction de lieu de débat entre les citoyens européens. Les aspirations européennes des uns et des autres sont très différentes et je crains qu'aujourd'hui il y ait une majorité qui se satisfasse de l'état actuel de "satellite" des US. les ex-pays communsites ont été traumatisés par leur histoire et demandent à l'UE qu'elle assure, avec les Etats-Unis, leur sécurité face à une menace supposée de l'eternelle Russie. Les idées des pères fondateurs de l'Europe sont aujourd'hui diluées et fortement mlinoritaires.
Donc, je suis assez pessimiste sur les chances de faire évoluer l'UE. On va rester encore longtemps dans cette situation d'indéfinition: ce n'est pas un fédération ni plus tout à fait une juxtaposition d'Etats, car il y a eu des transferts réels de souveraineté. C'est un "OINI": objet institutionnel non indentifié. Les britanniques sont les seuls à faire ce qu'ils veulent de l'Europe. Ils ont un pied dehors et mettent constamment en avant leur proximité avec les Etats-Unis. ce que tous les autres européens ont accepté (sauf le Gal De Gaulle).
Voilà de quoi occuper nos réflexions en 2010 et après...
Bien cordialment
Et pendant qu'on attend, nos usines ferment et c'est le bas peuple qui trinque.
En dehors de cette réaction épidermique, il y a plusieurs problèmes.
1. pour réorienter positivement l'Union, il faudrait sans doute que la BCE accepte de considérer que la lutte contre le chômage a autant d'importance que celle contre l'inflation, et que cela passe tout autant par une défense de l'euro contre les sous-évaluation du yuan et du dollar que par une baisse des taux.
Il faudrait également que le Traité de Lisbonne soit réécrit pour en faire sortir les références à l'OTAN comme cadre de la défense européenne.
L'Union devrait également, à l'OMC, tenir compte à la fois de la nécessité d'aider les PVD sans leur imposer le libre-échange et également faire respecter les droits sociaux dans les pays qui exportent massivement chez nous (employez un salarié au noir en France, c'est le procès ; employez des chinois en Chine sans sécu ni droit à la retraite, vous êtes manager de l'année).
La liste des "devrait" est innombrable. A tel point qu'on peut se demander si l'on pourrait encore parler d'Union européenne si toutes ces conditions étaient respectées.
2. toutes les négociations qui sous-tendraient ces réorientations sont censées se passer dans un cadre de négociations multilatérales, c'est à dire hors débat démocratique. Les valeurs qui prévalent dans ce genre de débats sont plus souvent technocratiques, opaques et absconses que transparentes. il est difficile d'attendre une amélioration fort hypothétique de la situation de négociations interminables.
3. Vous avez sans doute été trop engagé dans ce processus pour en concevoir la fin. C'est sans doute le propre de l'Union européenne que d'avoir été le projet de la génération d'après-guerre, symbole de la réconciliation. Aujourd'hui, nous sommes nombreux d'une génération plus jeune à ne percevoir de ce maelström que l'inefficacité, la lourdeur et l'impuissance dans lequel il nous confine.
Oui, il y aurait peut-être une ou deux réalisations à sauver de ce processus. Mais il y a tant à changer que finalement le mot d'ordre de sortir de l'Union européenne paraît plus juste et proche de la réalité.
Bien à vous.
Sans doute que oui, c'est pour cela que je ne pourais, cher Edgard être votre enemi, votre adversaire quelques fois, votre proche intellectuel le plus souvent.
Bon Noel, je sais nous sommes athées, mais qu'importe, je vous souhaite quelques instants de bonheur3