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    <title><![CDATA[La lettre vol&eacute;e, politique, lectures, Europe et humeurs diverses (Essais / Histoire)]]></title>
    <link>http://www.lalettrevolee.net/categorie-210205.html</link>
    <description>Les derniers articles publiés dans la catégorie &quot;Essais / Histoire&quot; du blog &quot;La lettre vol&amp;eacute;e, politique, lectures, Europe et humeurs diverses&quot;</description>

        <language>fr</language>
    
    
    <pubDate>Sat, 13 Mar 2010 21:32:16 +0100</pubDate>    <lastBuildDate>Sat, 13 Mar 2010 21:32:16 +0100</lastBuildDate>    <generator>Over-blog.com RSS 2.0 Engine</generator>    <copyright>Copyright 2010, Edgar Poe</copyright>            <category>Essais / Histoire</category>    <docs>http://www.rssboard.org/rss-specification/</docs>                        
      <item>
        <title><![CDATA[La guerre hors limites, Qiao Liang et Wang Xiangsui]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-la-guerre-hors-limites-qiao-liang-et-wang-xiangsui-45361322.html</link>        <description><![CDATA[<img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2010/ghl.jpg" class="noAlign" width="216" height="355" alt="ghl.jpg">
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ce livre, rédigé par deux militaires chinois de haut rang, est passionnant du début jusqu’à la fin. Je l’ai lu et annoté il y a quelques années, et l’ai presque
    intégralement relu pour cette longue note. Que les lecteurs des quelques lignes qui suivent n’imaginent pas qu’elles permettent de se dispenser de la lecture de ce passionnant ouvrage – il est
    trop riche pour être résumé. Pour le résumer, deux points.</span> <b><span style="font-size: 10pt;">Bonne nouvelle : les prochaines guerres feront peu de morts. Mauvaise nouvelle : la guerre est
    permanente.</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><br></span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les auteurs redéfinissent la guerre tout au long de cet ouvrage. La guerre n’est plus «&nbsp;</span><em><span style="font-size: 10pt;">l’usage de la force armée
    pour obliger un ennemi à se plier à sa propre volonté&nbsp;</span></em><span style="font-size: 10pt;">», mais l’utilisation de «</span><em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;tous les moyens,
    dont la force armée ou non armée, militaire ou non militaire et des moyens létaux ou non létaux pour obliger l’ennemi à se soumettre à ses propres intérêts.</span></em><span style=
    "font-size: 10pt;">&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Contrôler l’opinion publique est par exemple une arme&nbsp;à la disposition du faible :&nbsp; «&nbsp;</span><em><span style="font-size: 10pt;">Si l’on en juge par
    la performance de l’armée américaine en Somalie, où elle se trouva désemparée face aux forces d’Aïdid, on peut conclure que la force militaire la plus moderne n’a pas la capacité de contrôler la
    clameur publique, ni d’affronter un opposant qui opère de manière non conventionnelle.</span></em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Toute la difficulté des guerres nouvelles est de savoir combiner armes classiques et armes nouvelles, et les auteurs appellent les états-majors, et principalement
    et paradoxalement l’état-major américain, à ne pas surestimer le pouvoir des armes militaires traditionnelles.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ainsi,</span> <b><span style="font-size: 10pt;">la recherche de la prouesse technologique dans la fabrication d’armes peut être un moyen ruineux.</span></b>
    <span style="font-size: 10pt;">Les auteurs donnent l’exemple du bombardier furtif B-2, dont chaque exemplaire a coûté deux ou trois fois son poids d’or – même si la hausse du prix de l’or a dû,
    depuis rabaisser ce prix. C’est même cette conception militaire périmée qui a entraîné, selon eux, la chute de l’URSS, perdue dans des dépenses militaires incontrôlées. Pour les auteurs,</span>
    <em><span style="font-size: 10pt;">«&nbsp;un empire colossal s’effondra sans qu’un seul coup de feu fût tiré, corroborant de manière éclatante les vers du célèbre poème de Kipling&nbsp;:
    «&nbsp;Quand périssent les empires, ce n’est pas dans un grondement mais avec un simple ˝&nbsp;pouf&nbsp;˝&nbsp;»</span></em><span style="font-size: 10pt;">.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les raisons économiques ne sont pas les seules à orienter vers des guerres moins sanglantes. La perspective de guerres nucléaires et la possibilité de conflits
    provoquant des centaines de millions de morts, voir l’anéantissement de l’humanité, ont conduit à l’emploi d’armes «&nbsp;adoucies&nbsp;». Les militaires ne cherchent plus forcément à infliger un
    maximum de pertes chez l’ennemi, mais à obtenir les pertes suffisantes dans les limites de ce qui est tolérable par l’opinion.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Troisième point, après le coût des armes classiques et la crainte de la guerre ultime,</span> <b><span style="font-size: 10pt;">dans le même temps où s’épuisent les
    armes de conception nouvelle, de nouveaux concepts d’armes émergent</span></b><span style="font-size: 10pt;">. De fait «</span><em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;il n’est rien au monde
    aujourd’hui qui ne puisse devenir une arme&nbsp;</span></em><span style="font-size: 10pt;">». Pour les auteurs, «&nbsp;</span><em><span style="font-size: 10pt;">un seul krach boursier provoqué
    par l’homme, une seule invasion par un virus informatique, une simple rumeur ou un simple scandale provoquant une fluctuation du taux de change du pays ennemi&nbsp; […] toutes ces actions peuvent
    être rangées dans la catégorie des armements de conception nouvelle. […] Nous croyons qu’un beau matin les hommes découvriront avec surprise que des objets aimables et pacifiques ont acquis des
    propriétés offensives et meurtrières</span></em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La tendance n’est pas complètement nouvelle, et les auteurs rappellent ainsi que c’est par le trafic de l’opium mené à grande échelle que les britanniques eurent
    raison de la Chine au XIXème siècle – même si ce trafic fût</span> <em><span style="font-size: 10pt;">in fine</span></em> <span style="font-size: 10pt;">imposé deux fois par des moyens
    militaires. On peut penser en effet que quand la moitié des entreprises auront basculé leurs messageries et leurs flottes de téléphones sur des systèmes Google, elles seront à la merci de
    quiconque déciderait de mettre Google à son service.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Une autre chose est sûre, le souci de l’opinion conduit aujourd’hui à rendre opaque le jeu des conflits d’intérêts&nbsp;: «&nbsp;</span><em><span style=
    "font-size: 10pt;">ce qui différencie principalement les guerres contemporaines des guerres du passé, c’est que, dans les premières, l’objectif affiché et l’objectif caché sont souvent deux
    choses différentes</span></em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;». C’est ainsi que, pour les auteurs, la première intervention américaine contre l’Irak était sans doute avant tout motivée par
    des intérêts pétroliers, même si ce n’en était pas l’unique raison. La complexité des guerres nouvelles, leurs modalités multiples, conduit à rendre celles-ci bien moins visibles, et
    lisibles.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Retour sur l’évolution du champ de bataille.</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L’avion ajouta une dimension nouvelle à l’espace de la guerre. Il fît évoluer la guerre d’un combat «&nbsp;plat&nbsp;»,&nbsp; retraçable sur des cartes, à des
    mouvements en trois dimensions. Aujourd’hui de nouvelles dimensions se sont ajoutées&nbsp;: l’espace des télécommunications, celui de l’opinion, la profondeur des mers, Internet, autant de lieux,
    ou de champs, dont le contrôle devient stratégique.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">De longs développements suivent sur la guerre moderne, qui peut être menée par un</span> <em><span style="font-size: 10pt;">hacker</span></em> <span style=
    "font-size: 10pt;">comme par un magnat de la finance ou des médias. Conclusion des auteurs&nbsp;: «&nbsp;</span><em><span style="font-size: 10pt;">qui pourrait dire que Georges Soros n’est pas un
    terroriste financier&nbsp;?</span></em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Face à ces menaces nouvelles, les armées traditionnelles sont bien démunies et comparables à des dinosaures affrontant des souris.</span></b> <span style=
    "font-size: 10pt;">Ce que les américains ont appelé les opérations militaires autres que la guerre (Military Opérations Other Than War, MOOTW), prend une importance croissante. Pourtant, pour les
    auteurs, cette notion est encore trop limitée. Il s’agit, dans l’acception américaine, de poursuivre la guerre en utilisant au besoin des moyens civils. Pour les auteurs, c’est la guerre tout
    entière qui est devenue civile autant sinon plus que militaire. Ils opposent ainsi la notion d’opération de guerre non militaire, déjà datée, à celle d’opérations militaires autres que la guerre.
    Le lecteur est bien obligé de reconnaître que</span> <b><span style="font-size: 10pt;">la modernité conceptuelle se trouve ici indéniablement du côté chinois.</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><br></span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il ne faut pas croire pour autant à un aveuglement américain. Sans que le concept en soit explicite, les manœuvres commerciales américaines sont dénoncées par les
    chinois comme de véritables armes de guerre, l’exemple le plus direct étant l’embargo meurtrier mené, dans le silence des opinions, contre l’Irak.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Même dans la conduite des opérations militaires classiques, des évolutions sont encore possibles. Les auteurs mentionnent ainsi la réforme du commandement militaire
    américain en période de combat&nbsp;: un seul chef commande l’ensemble des moyens engagés, quel que soit leur arme de rattachement, aviation, terre ou marine. Sur le terrain, selon les auteurs,
    l’hélicoptère a fait la preuve de sa supériorité sur les chars. Pour un lecteur ignorant tout de stratégie et de tactique militaire, le débat ne reste pas technique et les auteurs savent user de
    rappels historiques pour arriver à intéresser même le profane. On constate en tout cas que pas grand-chose des débats stratégiques au sein de l’armée américaine n’échappe aux auteurs.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La guerre hors-limites, ou généralisée, découle donc de ce constat&nbsp;: «&nbsp;</span><em><span style="font-size: 10pt;">souvent, les menaces militaires ne sont
    plus les principaux facteurs influant sur la sécurité nationale</span></em><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;». Les financiers, les hackers, les Oussama Ben Laden, les sectes telles Aum, les
    trafiquants de drogue peuvent être plus dangereux que des armées ennemies. Face à cela,</span> <b><span style="font-size: 10pt;">on ne peut plus, selon les auteurs, faire reposer la sécurité
    nationale sur les seules forces militaires.</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><br></span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Alors notamment que la plupart des guerres imaginées aujourd’hui par les armées qui souhaitent rester préparées, ressemblent à des combats de char dans les forêts,
    la prochaine guerre pourrait plutôt ressemble à quelque chose de très différent.</span> <em><span style="font-size: 10pt;">«&nbsp;Par exemple&nbsp;: alors que l’ennemi ne s’y attend pas du tout,
    l’assaillant mobilisera secrètement une masse de capitaux et lancera une attaque surprise contre ses marchés financiers&nbsp;; après avoir provoqué une crise financière, il opèrera une attaque de
    ses réseaux grâce à des virus implantés à l’avance dans les systèmes informatiques de l’adversaire et à l’intervention d’équipes de pirates informatiques. Il provoquera ainsi l’effondrement total
    du réseau électrique civil, du réseau de régulation des transports, du réseau de transactions boursières, des réseaux de télécommunications et des réseaux médiatiques, déclenchant une panique
    sociale, des troubles civils et une crise gouvernementale. Pour finir, une puissante armée massée aux frontières augmentera progressivement l’emploi des moyens militaires jusqu’à acculer l’ennemi
    à signer un traité sous la contrainte.&nbsp;»</span></em>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Le nouvel art de la guerre deviendra celui de la combinaison de tous les moyens, militaires et non-militaires, pour arriver à ses fins.</span></b>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;"><br></span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ceci dans un contexte rendu plus complexe encore par l’internationalisation croissante des problématiques, où l’état et son territoire ne sont plus les acteurs
    premiers – «&nbsp;</span><b><em><span style="font-size: 10pt;">seul un simple d’esprit comme Saddam Hussein a pu vouloir assouvir ses ambitions en occupant carrément un
    territoire</span></em></b><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;». Il ne faut pas croire que le phénomène est nouveau et les auteurs rappellent que depuis la guerre du Péloponnèse, la mise en
    commun des forces entre nations est la règle. La seule différence est qu’aujourd’hui les combinaisons et alliances s’effectuent à plusieurs niveaux simultanément&nbsp;: pluri-étatique - comme
    avant, supra-étatique, et hors-état (par le jeu des ONG). Un très bon exemple de bataille ultra-moderne, selon les auteurs, est la crise financière asiatique de 1997. Lorsque la crise éclata, le
    Japon proposa la création d’un fonds monétaire asiatique. Les Etats-Unis imposèrent l’action du FMI et posèrent leurs conditions au renflouement de la Corée. Ce détail, parmi de nombreux autres
    compose un paysage qui pourrait laisser croire que si les Etats-Unis n’ont pas sciemment provoqué cette crise, le déroulement des événements ressemble à ce que pourrait être une crise provoquée
    dans le cadre des guerres ultra-modernes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Parvenus à ce point, les auteurs jusque là suprêmement rationnels, entrent dans de longs développements d’abord peu convaincants&nbsp;: en effet, ils souhaitent
    convaincre que pour doser les moyens de la guerre, il convient de se référer au nombre d’or. Par exemple, ils avancent que les mongols ont envahi l’Occident grâce à des formations de deux
    cavaliers lourds pour trois légers (ratio de 2/3, proche du nombre d’or). On a du mal à les suivre sur ce terrain si on les prend au pied de la lettre. Mais ils redéfinissent ce principe du
    nombre d’or en un autre, plus compréhensible. A travers les exemples historiques qu’ils donnent, on comprend en quelques mots&nbsp;qu’il s’agit de faire d’un point faible une force (ou</span>
    <em><span style="font-size: 10pt;">principe latéral-frontal</span></em><span style="font-size: 10pt;">, dans lequel l’aspect secondaire, latéral, devient essentiel). Pour l’Allemagne en 1940,
    cela consistait à attaquer les armées alliées à partir d’un terrain défavorable&nbsp;: les Ardennes. En 1914, toujours pour l’Allemagne, le plan Schlieffen prenait le risque énorme d’engager 59
    divisions sur 68 en un seul point, n’en laissant que 9 en réserve.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Malgré ce principe latéral-frontal, adossé au nombre d’or, l’art de la guerre reste une œuvre incertaine, sans garantie de victoire. L’essentiel est de
    rester…machiavéliens, selon les auteurs, c'est-à-dire de subordonner les moyens à la fin que l’on s’est donnée.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">En conclusion, ils synthétisent en une dizaine de principes la révolution qu’ils perçoivent dans les affaires militaires, survenue depuis à peine une vingtaine
    d’années. On en ressort convaincu que les intellectuels férus de modernité devraient se pencher avec plus d’attention sur les questions militaires. Un livre hautement recommandable.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">addendum</span></em> <span style="font-size: 10pt;">: cherchant si les auteurs avaient publié d'autres ouvrages - apparemment non, je suis tombé sur la version
    américaine de l'ouvrage vendue sur Amazon. Le livre est présenté comme le "</span><a href=
    "http://www.amazon.fr/Unrestricted-Warfare-Chinas-Destroy-America/dp/0971680728/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=english-books&amp;qid=1266768689&amp;sr=8-1"><span style="font-size: 10pt;">plan de la
    Chine pour détruire l'Amérique</span></a><span style="font-size: 10pt;">", Chine qui aurait fomenté les attentats du 11 septembre. Tout cela parce que les auteurs, en une phrase, citaient, dans
    ce livre publié en 1999, une explosion au World-Trade Center ou des bombes posées par Ben Laden comme de nouveaux instruments de guerre. Il faut être simplet pour ne pas comprendre que ce livre
    est profondément pacifiste. Si véritablement les auteurs pensaient détenir, avec cet ouvrage, un plan contre l'Amérique, aurait-il été publié ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*<br></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Voir un point de vue plus critique, reprochant aux auteurs - à mon avis trop rapidement - de brouiller la frontière entre conflit violent et "simple" concurrence
    entre nations :</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><a href="http://www.infoguerre.fr/bibliographies/la-guerre-hors-limites/">http://armee-du-futur.over-blog.com/article-36095083.html</a><br></span>
  </p>]]></description>
        <pubDate>Thu, 25 Feb 2010 09:06:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-la-guerre-hors-limites-qiao-liang-et-wang-xiangsui-45361322.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-la-guerre-hors-limites-qiao-liang-et-wang-xiangsui-45361322-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Premier combat, Jean Moulin]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-premier-combat-jean-moulin-39925583.html</link>        <description><![CDATA[<img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/moulin.jpg" class="noAlign" width="240" height="240"><span style="font-size: 10pt;">J'avais acheté ce livre en allant visiter le Panthéon, et
  l'avais oublié dans ma bibliothèque jusqu'à ce que la lecture de <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-daniel-cordier-alias-caracalla-38662891.html">Alias Caracalla</a> le rappelle à mon
  souvenir.<br>
  <br>
  Il s'agit d'un récit, par Jean Moulin, des quatre derniers jours des combats français, du 14 au 18 juin 1940.&nbsp;<br>
  <br>
  On y lit le récit des quelques jours et heures avant l'arrivée des allemands à Chartres, puis celui de leur installation. C'est sobre et factuel et ça se lit d'une seule traite.<br>
  <br>
  On a presque envie de conceptualiser une banalité du bien, symétrique de la banalité du mal. Le bien consiste juste pour un préfet à être en poste quand tous sont partis, à veiller à ce que
  quelqu'un continue à fabriquer du pain, à assurer le couchage de réfugiés venus en nombre transiter à Chartres en route vers le sud...<br>
  <br>
  On se remémore, en le lisant, les interrogations de Marc Bloch sur <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-3506635.html">les causes de la défaite</a>. L'armée n'a-t-elle pas trahi ? Par deux
  fois Jean Moulin croise des groupes de soldats prêts à en découdre mais désespérés de devoir sans cesse reculer sans jamais combattre.<br>
  <br>
  On lit aussi le récit de quelques exactions de l'armée allemande - une femme de 83 ans fusillée sous les yeux de sa fille pour avoir protesté contre l'occupation de sa maison. On se rappelle la
  phrase de Jean-Marie le Pen qui trouvât l'occupation allemande "correcte", et on se convainc à jamais, s'il est nécessaire, que cet homme et son parti sont inspirés de doctrines intolérables.<br>
  <br>
  Un dialogue presque surréaliste montre à quel point le combat était, dès juin 1940, idéologique.<br>
  <br>
  Quelques nazis entendent faire signer à Jean Moulin une déclaration attestant que des tirailleurs sénégalais ont assassiné une famille (tuée, en réalité, par des bombardements) :<br>
  <br>
  <em>Jean Moulin : Quelles preuves avez-vous que les tirailleurs sénégalais sont passés exactement à l'endroit où vous avez découvert les cadavres ?<br>
  <br>
  Le nazi : on a retrouvé du matériel abandonné par eux.<br>
  <br>
  Jean Moulin : Je veux bien le croire. Mais en admettant que des troupes noires soient passées par là, comment arrivez-vous à prouver leur culpabilité ?<br>
  <br>
  Le nazi : Aucun doute à ce sujet. Les victimes ont été examinées par des spécialistes allemands. Les violences qu'elles ont subies offrent toutes les caractéristiques des crimes commis par des
  nègres.<br>
  <br>
  Malgré l'objet tragique de cette discussion, je ne peux m'empêcher de sourire :</em></span> <span style="font-size: 10pt;"><em>"les caractéristiques des crimes commis par des nègres." C'est tout ce
  qu'ils ont trouvé comme preuves !...<br>
  <br></em> Plus loin les nazis ont commencé à torturer Moulin (à la suite de cette séance, il tentera de se suicider) Moulin explique qu'il est resté à Chartres par ordre <em>"de mon chef, le
  ministre de l'Intérieur. C'est alors mon bourreau n°1 qui intervient, dans un état de surexcitaion considérable : "Ah ! vous osez parler de votre chef ! Vous osez parler du juif Mandel ! De cet
  immonde juif qui a voulu déchaîner la guerre contre l'Allemagne ! De ce pourceau de juif vendu aux Anglais ! Avouez, avouez, que vous êtiez à la solde de ce sale juif..." Je rectifie : "Pas à la
  solde, sous les ordres..." Et il poursuit avec fureur : "vous êtes un pays dégénéré, un pays de juifs et de nègres..."</em><br>
  <br>
  Voilà de quoi inciter à rester prudent : souvent Hitler et les nazis sont apparus pour ce qu'ils étaient, de sinistres bouffons, au discours risible de bêtise. Parfois la bêtise prend le pouvoir et
  le pouvoir ne l'assagit pas.<br>
  <br></span>
  <div style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </div><span style="font-size: 10pt;"><br>
  Aujourd'hui, mais cela n'a rien à voir, le ministère de l'identité nationale <a href="http://www.debatidentitenationale.fr/IMG/pdf/Pour_aller_plus_loin.pdf">s'interroge dans un document
  officiel</a> : "<em>Pourquoi la question de l’identité nationale génère-t-elle un malaise chez certains intellectuels, sociologues ou historiens ?</em>"<br>
  <br></span>
  <div style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </div><span style="font-size: 10pt;"><br>
  Courez lire Jean Moulin, je suis sûr qu'il ne se posait pas cette question. Il aurait préféré organiser une <a href=
  "http://www.galerie-alain-paire.com/index.php?option=com_content&amp;view=article&amp;id=92:1942-1943-jean-moulin-rencontre-matisse-et-bonnard&amp;catid=12">exposition de peinture</a>.<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br></span><br>
  <br>
  <br>]]></description>
        <pubDate>Mon, 23 Nov 2009 22:12:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-premier-combat-jean-moulin-39925583.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-premier-combat-jean-moulin-39925583-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Daniel Cordier, Alias Caracalla]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-daniel-cordier-alias-caracalla-38662891.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/cordier.jpg" alt="null" title="null" class="GcheTexte" style="border: 0px solid #000; margin: 0px 0px;" height="240" width="240">
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Jean Moulin est mort et après avoir lu ce livre on a l'impression d'avoir perdu un ami. C'est sans doute le plus bel hommage que Daniel Cordier pouvait lui rendre.
    La Gestapo n'a pas fait tuer que le chef de la Résistance en France, elle a torturé un homme courageux, amateur d'art et de peinture, lecteur assidu, républicain pas tiède.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Après ces plus de 900 pages, l'impression qui reste est celle d'une oeuvre très originale.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp; Cordier a déjà écrit deux biographies de Jean Moulin, l'une en trois tomes et l'autre abrégée. Ici, pas de mise en perspective, pas de recul apporté par
    l'histoire : il s'agit du quotidien de Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, de juin 1940 à juin 1943. L'histoire s'arrête après l'arrestation de Moulin, comme si le quotidien de Daniel
    Cordier n'avait été qu'un décor pour la vie du grand homme, sans utilité par la suite. &nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La méthode du journal a l'avantage de plonger le lecteur dans le bain de l'histoire à la même vitesse que le personnage : du jeune étudiant bordelais en révolte
    contre l'ordre (républicain) établi, au soldat à l'entraînement sur le sol britannique puis au secrétaire plongé au coeur des querelles internes à la résistance, tout s'enchaîne assez
    vite.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On est donc longtemps décontenancé par les querelles entre les diverses branches de la Résistance. D'autant plus qu'on a auparavant découvert l'infinie misère du
    quotidien des résistants : rendez-vous à l'aube, relevé de boites aux lettres incessants, rencontres à la sauvette. La trivialité semble dominer dans les tâches de tous les jours.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pourtant, Cordier est précis et l'on finit par se repérer dans les conflits internes aux forces résistantes, et à comprendre en quoi ils reflètent également les
    querelles qui sont faites, notamment par les américains, à de Gaulle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On rencontre Raymond Aron en camp d'entraînement en 1940 (furieusement antigaulliste dès 1940) et des anonymes extrêmement divers, des communistes aux maurassiens :
    la défaite a fait réagir de façon similaire des gens opposés. En sens inverse, Cordier résistant retrouvera brièvement d'anciens amis maurassiens, devenus miliciens au service de l'occupant.
    Belle leçon sans doute sur les limites des étiquettes partisanes. &nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cela donne par exemple un dialogue qui confine au surréalisme, au camp de Delville, en Angleterre, qui prépare au combat les premiers</span> <em><span style=
    "font-size: 10pt;">free French</span></em> <span style="font-size: 10pt;">:</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">"</span><em><span style="font-size: 10pt;">Au cours de la conversation, je lui demande s'il connaît</span></em> <span style="font-size: 10pt;">Bécassine au Pays
    Basque</span><em><span style="font-size: 10pt;">. Cette bande dessinée poétique était le mythe de mon enfance. Sur le lit, en face de moi, Léon, un jeune paysan breton affairé à lustrer ses
    chaussures en chantonnant, se redresse au nom de Bécassine et m'apostrophe vivement : " Qu'est-ce qu'elle t'a fait Bécassine ? Elle t'emmerde !" Je proteste, mais il réplique avec violence : " Tu
    as tort de croire que les Bretons sont des cons, ils sont plus intelligents que toi.</span></em>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">- Je n'ai jamais dit ni pensé que les Bretons ne sont pas intelligents.</span></em>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">- Tu parles de Bécassine, c'est la même chose. Tu méprises les Bretons, c'est une invention de Juifs comme toi pour ridiculiser les Bretons ! Les Bretons vous
    emmerdent, et ils vous le prouveront.</span></em>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">- Mais je ne suis pas juif.</span></em>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">- Peut-être, mais tu es parisien, c'est la même chose. On vous aura.</span></em><span style="font-size: 10pt;">"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Conclusion désabusée de Cordier : "</span><em><span style="font-size: 10pt;">Jamais plus durant la guerre je n'évoquerai ma chère
    Bécassine...</span></em><span style="font-size: 10pt;">"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;Donc en 1940, Cordier part de loin : antisémite d'extrême-droite, il s'enrôle dans la France libre néanmoins. Il termine la guerre républicain et sensible aux
    idées de gauche. Il doit cette conversion progressive</span> <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-l-etoile-jaune-38664939.html"><span style="font-size: 10pt;">au choc de situations
    odieuses</span></a><span style="font-size: 10pt;">, mais aussi à de multiples discussions, y compris avec Jean Moulin, républicain et franc-maçon, qui a été collaborateur de Pierre Cot, ministre
    du Front populaire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ce que l'on aime dans ce livre c'est qu'au coeur des tensions les plus extrêmes, incertains de leur avenir, Cordier et Moulin, devenus non pas amis, Moulin étant
    plus âgé que Cordier, mais proches, se passionnent pour des sujets autres. Ainsi, Moulin offrant un ABC de la peinture à Cordier : "</span><em><span style="font-size: 10pt;">Les écrits des
    peintres sont inestimables. Même quand ils esquissent une théorie, c'est le fruit de leur expérience. Sérusier a vécu à Pont-Aven, et Gauguin lui doit tout. Ca crève les
    yeux</span></em><span style="font-size: 10pt;">".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Plus tard.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Moulin : ".</span><em><span style="font-size: 10pt;">..Les grands artistes de l'art moderne nous aident à déchiffrer le monde dans lequel nous vivons. A Paris, nous
    avons la chance d'être les contemporains de Braque, Kandinsky, Matisse, Mondrian, Picasso. Si nous voulons comprendre notre époque, il faut regarder leurs oeuvres.</span></em><span style=
    "font-size: 10pt;">"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cordier : "</span><em><span style="font-size: 10pt;">Ses propos me laissent perplexes : quel plaisir peut-on éprouver à avoir chez soi des oeuvres bâclées
    ?</span></em><span style="font-size: 10pt;">"&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Tant et si bien que lecture faite, c'est bien sûr un grand livre sur la guerre, sur la Résistance, sur la politique en France avant et après la guerre. Il en reste
    surtout l'impression d'un monument amical à Jean Moulin. Une grande réussite.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp; Lire aussi la note de lecture du toujours intéressant <a href="http://michelvolle.blogspot.com/2009/07/commentaire-sur-alias-caracalla-de.html">Michel Volle</a>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Tue, 03 Nov 2009 01:25:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-daniel-cordier-alias-caracalla-38662891.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-daniel-cordier-alias-caracalla-38662891-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Jürgen Habermas, Sur l'Europe]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-jurgen-habermas-sur-l-europe-38432278.html</link>        <description><![CDATA[<img width="192" height="266" class="noAlign" src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/habermas.jpg">
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Lecture très intéressante que ce recueil de trois articles sur l’Europe, rédigés par Habermas peu avant et peu après le référendum de 2005.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #ffffff;"><span style="font-size: 10pt;">*</span></span>
  </p>
  <p>
    <em><span style="font-size: 10pt;">Parenthèse : je me suis fait traiter amicalement, il y a peu, de « vétéran de 2005 » . Peut-être faudrait-il « dépasser » ce conflit dans un grand geste de
    décrispation pour penser à autre chose. Sauf que si l’on voit l’adoption du traité qui a fait suite au référendum perdu comme une faute contre la démocratie, on ne peut accepter que la page soit
    simplement tournée sans autre formalité. Fin de la parenthèse.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #ffffff;"><span style="font-size: 10pt;">*</span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Habermas est un homme, à la lecture de ces pages, d’une grande lucidité et d’une grande honnêteté. C’est pourquoi on peine au final à comprendre son soutien à la
    construction européenne, sauf à y voir la marque d’un aveuglement scientiste.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #ffffff;"><span style="font-size: 10pt;">*</span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Commençons d’abord à comprendre en quoi il analyse lucidement les impasses de la construction européenne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Sa réflexion commence avec une double question : «</span> <em><span style="font-size: 10pt;">En quoi d’une part une identité européenne est-elle nécessaire ?
    D’autre part, est-il tout simplement possible d’élargir au même rythme que l’Union la solidarité civique transnationale ?</span></em> <span style="font-size: 10pt;">»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #ffffff;"><span style="font-size: 10pt;">*</span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Nécessaire veut dire qu’elle est à construire. Pas à constater. Contrairement à ce qu’ont écrit de fort nombreux chantres de l’Europe éternelle, il n’y a pas, pour
    Habermas, d’identité européenne ("</span><em><span style="font-size: 10pt;">on ne peut que répondre négativement à la question de savoir s'il existe aujourd'hui un semblant d'identité
    européenne</span></em><span style="font-size: 10pt;">").</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pourquoi construire alors ce qui n’existe pas ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L’identité européenne est nécessaire pour surmonter l’impasse d’une construction fonctionnaliste de l’Europe. Selon Habermas, la construction européenne telle
    qu’elle a fonctionné depuis 1957 repose sur un modèle épuisé. Il s’agissait, selon Monnet et ses descendants, de créer des institutions qui décident au niveau européen pour les grands problèmes.
    De fil en aiguille, les problèmes les plus divers devaient se résoudre à l’échelle européenne, créant une vision européenne des choses. C’est la théorie des petits pas.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour Habermas, c’est fini, pour trois raisons :</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">1. L’élargissement va faire advenir plus fréquemment des décisions qui s’imposeront malgré la volonté d’états qui auront été mis en minorité, à rebours du
    fonctionnement plus consensuel antérieur. Ce sera très difficile à accepter ;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">2. Ce sera d’autant plus difficile à accepter que l’intégration des pays de l’Europe de l’est va nécessiter des financements massifs de ces pays et exiger des
    efforts financiers importants de pays habitués à un fonctionnement budgétaire plus équilibré au sein de l’Union ;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">3. La mondialisation imposerait que l’Union européenne s’affiche comme puissance mondiale et change d’échelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les deux premières raisons sont pragmatiques : le constat est que les choses deviennent plus complexes. La troisième raison est toute volontariste : il faut
    construire l’Union parce que le monde a besoin d’un contrepoids à la toute-puissance américaine – même si Habermas n’emploie jamais ce terme, il laisse entendre que cette notion de contrepoids a
    sa sympathie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il y a un autre point qui gêne Habermas dans la situation actuelle. On sent que la fin de la construction européenne telle qu’elle s’est faite jusqu’ici devient une
    obligation morale, tant il est insupportable que Bruxelles puisse sans contrôle décider dans tant de domaines : «</span> <em><span style="font-size: 10pt;">on assiste à une mise en réseau des
    politiques nationales qui ne peut pas continuer de se faire sur la base de la légitimation actuelle, beaucoup trop étroite et trop peu démocratique.</span></em> <span style=
    "font-size: 10pt;">»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">De fait, il faut construire une identité européenne parce que sans identité commune, pas de démocratie. Il devient donc urgent, pour Habermas, de démocratiser la
    construction européenne. Contrairement à nombre d’auteurs qui se contentent de souligner l’évidence d’un « déficit démocratique » pour passer aussitôt à autre chose, Habermas s’étend sur ce sujet
    (à mon sens, dans les deux sens du terme...)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Par quoi donc remplacer l’identité ? La solution de Habermas n’est pas limpide. C’est une sorte de solidarité mécanique qu’il appelle de ses vœux («</span>
    <em><span style="font-size: 10pt;">il s’agit d’abord de savoir quelles conditions il faut remplir pour que les citoyens puissent accroître la solidarité civique par delà les frontières des états
    en poursuivant un but d’inclusion mutuelle.</span></em> <span style="font-size: 10pt;">»)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il n’en appelle pas à un patriotisme constitutionnel qui serait insuffisant. Il demande un découplage provisoire entre un champ constitutionnel qui serait élargi à
    plusieurs états, et les états pris individuellement. Une sorte de spirale dans laquelle l’identité se construit au fur et à mesure d’un débat politique élargi au dehors du cadre national, par
    cette disjonction provisoire entre espace constitutionnel et état. On retrouvera la démocratie à la fin. Ce qui est un peu incohérent c'est qu'il semble retrouver ainsi la démarche des petits
    pas. Ce qui est encore plus incohérent c'est qu'il en appelle à un grand référendum européen sur la démocratie, comme si un peuple et une identité européenne existaient déjà, ce qu'il rejette
    précisément. Laissons ce paradoxe pour la fin.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ce qui est certain, c’est que c'est la démocratie et seulement elle qui permettrait la poursuite de la construction européenne : «</span> <em><span style=
    "font-size: 10pt;">la question n’est donc pas de savoir s’il « y a » une identité européenne, mais si les arènes nationales peuvent s’ouvrir suffisamment les unes aux autres afin que puisse se
    développer, au-delà des frontières nationales, une dynamique spécifique de formation commune de l’opinion et de la volonté politique sur des sujets concernant l’Europe. Les européens ne peuvent
    aujourd’hui acquérir une compréhension politique d’eux-mêmes qu’en s’appuyant sur des processus démocratiques, et bien sûr aussi en se démarquant, de façon constructive, des citoyens des autres
    continents</span></em> <span style="font-size: 10pt;">».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’Union européenne ne prend pas le chemin d’une construction démocratique. Il suffit de lire</span> <a href=
    "http://www.lalettrevolee.net/article-sur-le-referendum-europeen-de-2005-en-france-38111139.html"><span style="font-size: 10pt;">ce que Habermas écrit sur le référendum français</span></a>
    <span style="font-size: 10pt;">pour comprendre que l’homme, et c’est à son honneur, ne se fait pas une mince idée de la</span> <em><span style="font-size: 10pt;">vox
    populi</span></em><span style="font-size: 10pt;">.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il se fait alarmiste même, et vindicatif à l'égard des tenants de la construction européenne : «</span> <em><span style="font-size: 10pt;">…les élites politiques
    feraient bien de réfléchir aux limites d’un mode de gestion bureaucratique. Le temps est venu qu’ils définissent les conditions dans lesquelles la question controversée de la finalité de la
    construction européenne pourra tout simplement être débattue par les citoyens eux-mêmes comme un thème constitutif de leur identité politique européenne, ouvrant sur des perspectives
    d’avenir.</span></em> <span style="font-size: 10pt;">»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Qu’est-ce qui retient Habermas de rejeter la construction européenne, finalement. Une sorte de scientisme positiviste à mon sens. Son principal argument pour
    l’Europe – dans ce livre - est celui-ci «</span> <em><span style="font-size: 10pt;">les sciences politiques et sociales ont analysé sans détour ni parti-pris le phénomène ; leur constat est très
    clair : les capacités défensives de l’Etat-nation pris isolément ne suffisent pas à maintenir le statu quo à l’intérieur de ses frontières – que ce soit du point de vue de l’Etat de droit, du
    point de vue démocratique, mais surtout du point de vue social – qu’à garantir la sécurité de sa propre population vis-à-vis de l’extérieur.</span></em> <span style="font-size: 10pt;">»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Si les sciences politiques et sociales ont établi, à quoi sert finalement la démocratie ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">A ma connaissance, et bien au contraire, rien ne prouve cela et je serais curieux de connaître les références qui prouvent indubitablement que le Canada,
    l’Australie, le Japon ou la Corée du sud sont voués à la faillite. A croire que Habermas est un philosophe politique de très haut niveau, parfaitement honnête et conséquent dans sa discipline,
    mais qu’il se repose un peu trop rapidement sur ses collègues des «</span> <em><span style="font-size: 10pt;">sciences politiques et sociales</span></em> <span style="font-size: 10pt;">».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On a donc, avec les thèses de Habermas sur l'Europe,</span> <strong><span style="font-size: 10pt;">un double paradoxe</span></strong> <span style=
    "font-size: 10pt;">à mon avis :</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">1. Il récuse l'existence d'une identité européenne aujourd'hui, socle d'une véritable démocratie, mais réclame un vote à travers toute l'Europe sur une
    démocratisation de l'Union européenne, comme si cette identité européenne existait déjà ;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">2. Il fait de la démocratie le coeur de la vie politique, à juste titre, mais soutient l'Europe - qui menace la démocratie selon ses propres termes - au nom de la
    science.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Je me disais, en ouvrant ce livre, que si une personne pouvait justifier la construction européenne, c'était bien Habermas. Il n'y arrive pas à mon sens. Impossible
    tâche en réalité.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">En tout cas, quand il pointe le mépris pour la démocratie dont témoignent les « élites politiques » aux commandes de la construction européenne, tout en faisant de
    la démocratie le seul critère de la construction d’une union européenne viable, il établit un point fort : lorsque l’Union européenne se disloquera, ce sera par la faute de ses partisans, non de
    ceux qui tiennent avant tout à la démocratie.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Thu, 29 Oct 2009 23:12:00 +0100</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-jurgen-habermas-sur-l-europe-38432278.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-jurgen-habermas-sur-l-europe-38432278-comments.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Oliver Ferrand, l'Europe contre l'Europe]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-36956063.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <span style="font-size: 10pt;"><img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/europe_ferrand.jpg" class="noAlign" width="240" height="240">Olivier Ferrand est le patron de la fondation
    Terra Nova, <em><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Think_tank">think tank</a></em> progressiste <a href="http://www.tnova.fr/index.php/mecenes">sponsorisé</a> par Microsoft, le gouvernement
    américain et la Caisse des dépôts. On va donc progresser mais sous contrôle... (lire ici <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-19525243.html">comment je n'ai pas participé à Terra
    Nova</a>).<br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Moins de vingt lignes après le début de son ouvrage, Olivier Ferrand renvoie les nonistes à leur rôle de menteurs. Il est en 2005, plaidant en <em>meeting</em> la
    cause du «&nbsp;oui&nbsp;» à Calais&nbsp;: <em>«&nbsp;à la fin du débat, un petit groupe de l’assistance vient me voir discrètement</em> <b><span style="font-size: 8pt;">[le noniste est craintif,
    voire couard]</span></b><em>&nbsp;: «&nbsp;Est-ce que c’est vrai ce que vous avez raconté&nbsp;?&nbsp;» Oui, la Constitution n’est pas cette abomination que les «&nbsp;nonistes&nbsp;» vous
    décrivent&nbsp;»</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">On croirait lire un récit d'évangélisation d'un village africain par un explorateur blanc, vers la fin du XIXème. Olivier Ferrand détient donc la vraie vérité sur
    la construction européenne et les nonistes mentent, tel est le fond de la "pensée" de l'auteur.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #ffffff;"><span style="font-size: 10pt;">*</span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><span style="color: #ffffff;">*</span><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Malgré ce début peu prometteur, il est intéressant de suivre Ferrand dans sa critique de la construction européenne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Premier point positif&nbsp;: il est clair avec l’objectif de la construction européenne, il s’agit de construire un état fédéral. Pas de périphrase ni de tentative
    de convaincre que l’Union est un objet <em>sui generis</em>, &nbsp;Ferrand veut un état européen et il l’écrit. On sait à quoi s’en tenir et c’est un premier pas intéressant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ferrand reconnaît également que la construction européenne s’est faite, pour l’essentiel, dans le silence des bureaux. A le lire, c’est cette méthode qui a été
    rejetée lors du référendum («&nbsp;<em>Les européens […&nbsp;] ont la parole pour la première fois sur l’Europe, ils s’en saisissent pour juger l’Europe dans son ensemble. Les référendums sur les
    traités modificatifs se transforment en plébiscites sur l’Europe</em>&nbsp;»).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Voilà qui tranche agréablement avec l’antienne qui voudrait qu’en 2005 les électeurs aient voté contre Jacques Chirac&nbsp;: c’est la construction européenne
    elle-même qui a été rejetée en 2005, au moins dans ses modalités, selon Olivier Ferrand.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il écrit d’ailleurs ceci&nbsp;: «&nbsp;<em>Lorsque les citoyens dénoncent une «&nbsp;Europe technocratique&nbsp;», ce n’est pas du populisme. Ils ont tout
    simplement raison, ils défendent la démocratie</em>&nbsp;». Plus loin&nbsp;: «&nbsp;<em>la Commission […] rend plus compte de son action aux industriels, structurés en lobbies à Bruxelles, qu’aux
    citoyens, qui n’ont pas accès à elle car elle n’est pas élue – elle n’a pas, elle, de circonscription électorale.</em>&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Même le coût de l’Union européenne en matière économique est évoqué&nbsp;: «&nbsp;<b><em>il y a une réalité que l’on mentionne rarement, car elle est désagréable à
    entendre&nbsp;: l’Union est tout simplement la zone du monde où la croissance est la plus faible.</em></b>&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Mieux, Ferrand entonne, comme nombre de partisans de la construction européenne, un hymne au modèle social européen&nbsp;: de fait, les nations européennes ont su
    construire des modèles économiques où l’intérêt social est mieux préservé qu’ailleurs.&nbsp; Il explique ensuite cependant que les politiques de libéralisation européenne mettent en jeu ce modèle
    social («&nbsp;<em>L’Europe ne porte pas le modèle européen&nbsp;; pire elle le menace</em>&nbsp;»). Il ne réitère donc pas la faute de <a href=
    "http://www.lalettrevolee.net/article-2553997.html">Dominique Meda et Alain Lefèvre</a> évoquant un hypothétique modèle social européen…</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pourquoi un tel échec de la construction européenne&nbsp;? D’après Olivier Ferrand, l’<b>absence totale de résultats</b> est dûe au fait qu’une classe trop
    importante à Bruxelles a intérêt à poursuivre dans un mode de gestion opaque, élitiste et technocratique. Il en appelle contre cela à un sursaut démocratique.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Trois scenarios</b> sont pour lui envisageables. Le premier : la construction européenne s’arrête au point où elle est aujourd’hui parvenue. Nice ou Lisbonne,
    elle ne progressera plus. C’est selon lui l’issue la plus probable. Il oublie cependant que la construction européenne étant l’excuse la plus courante pour supporter toutes les turpitudes
    européennes et les sacrifices faits à Bruxelles, on peut se demander si l’arrêt ne provoquerait pas immédiatement un – salutaire – recul. Peut-on par exemple constater longtemps que l’Union
    européenne a la plus faible croissance mondiale et ne pas vouloir la fin de l’euro&nbsp;? Ferrand n’intègre cependant pas de scénario «&nbsp;éclatement de l’Union européenne&nbsp;». Je crois
    qu’il a tort, et pas seulement parce que je souhaite ce scénario.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il envisage un deuxième scénario, qui verrait l’Union européenne devenir «&nbsp;démocratie-monde&nbsp;» (si on suit sa démonstration, on devrait plutôt évoquer
    <b>une «&nbsp;technocratie-monde&nbsp;»</b>). L’Union s’élargirait au maghreb, aux Etats-Unis et au Canada, à la Turquie. On voit mal cependant pourquoi les Etats-Unis accepteraient de se plier
    au modèle européen alors qu’ils ont si confortablement plié l’Europe au leur, notamment via l’OTAN.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le scénario préféré de Ferrand est l’avènement d’un état fédéral européen. Pour lui, le couronnement fédéral de l’Europe viendra du Parlement. Soit parce que le
    Parlement européen fera jouer l’article 17 du Traité de Lisbonne, qui lui donne la capacité politique de forcer le Conseil européen à présenter un candidat à la présidence de la Commission. Soit
    parce que même en l’absence de ratification du TCE-bis, le Parlement pourrait effectuer une sorte de coup d’état en imposant le choix du Président de la Commission (le livre a été écrit avant la
    réélection de Barroso grâce au Parti socialiste européen). Petit problème s’il devrait en être ainsi&nbsp;: le Traité de Lisbonne n’a jamais été présenté comme un pas supplémentaire vers une
    Europe fédérale. Qu’une Europe fédérale voit le jour avec ou sans le traité, dans les deux cas elle aura été imposée par un coup d’état.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le livre de Ferrand pourrait marquer un tournant&nbsp;: même parmi les partisans de l’Union, la réalité impose de constater que l’Union européenne a la pire
    croissance du monde, est une structure technocratique soumise aux lobbies industriels et qu’elle conduit à une destruction des services publics. Pour cela, le livre est utile et important. Savoir
    ensuite pourquoi ces partisans s’accrochent à la construction européenne est une autre question, qui relève de la psychopathologie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">*</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="font-size: 10pt;">**</span>
  </p>
  <p>
    <span style="text-decoration: underline;"><b>Addendum</b></span> <span style="text-decoration: underline;"><b><span style="font-size: 10pt;">: de l'utilisation mensongère de la notion de
    <em>souverainisme</em></span></b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ferrand brandit à plusieurs reprises l’épouvantail du «&nbsp;souverainisme&nbsp;». Qu’est-ce que le souverainisme (qu'il ne définit pas) ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un concept inventé pour dénigrer les opposants à la construction européenne. Les souverainistes sont les opposants à la construction européenne inexcusables et
    irrécupérables.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les autres opposants sont ceux auxquels Ferrand est prêt à concéder que l’Union a quelques défauts et que, nonobstant quelques os à ronger, il espère les ramener
    sur le droit chemin.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pas de chance, il commence par mentir et tenir un discours incohérent. Dire tout à la fois que l’on est pour un état fédéral européen et contre les souverainismes
    revient à vouloir marquer des frontières avec du vent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>S’il doit y avoir un jour un état européen, sa caractéristique première, la marque de sa forme étatique, sera d’être souverain.</b> Ferrand fait donc du
    souverainisme la pire des fautes politiques, celle que l’on ne discute même pas, tout en défendant un souverainisme européen.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pas si intelligent que ce qu’il croit, ou juste aussi menteur qu’un noniste&nbsp;? Je penche pour la deuxième solution. Lorsqu’il fait d’Airbus un exemple éclatant
    des réussites européennes, il s’arrange avec <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-4249138.html">la réalité d’un projet</a> qui est intégralement interétatique. Lorsqu’il vante <a href=
    "http://www.lalettrevolee.net/article-2983348.html">les mérites du projet Galileo</a>, européen cette fois-ci, il oublie de rappeler que l’ambition d’une indépendance européenne par rapport aux
    USA a été enterrée.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="text-decoration: underline;"><b><span style="font-size: 10pt;">Lire aussi, quelques citations extraites de cet ouvrage :</span></b></span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La privatisation de la Poste, <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-36578799.html">oui c'est la faute à l'Europe</a></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'Europe <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-36579699.html">n'intéresse plus personne</a><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-36560132.html">bricolage historiographique</a> douteux sur l'Europe éternelle</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-36580723.html">fédéralisme européen dans le traité de Lisbonne</a></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><a href="http://www.lalettrevolee.net/article-36580723.html"><br></a></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sun, 04 Oct 2009 20:19:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-36956063.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-36956063-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Alain Decaux - La révolution de la Croix, Néron et les chrétiens]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-36266128.html</link>        <description><![CDATA[<img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/decaux.jpg" class="GcheTexte" width="200" height="200"><span style="font-size: 10pt;">Enfant, j'ai lu (dévoré plutôt) un certain nombre de
  "Alain Decaux raconte", qu'affectionnait ma grand-mère. Avec Alain Decaux on est à des années-lumière de l'histoire moderne et de l'école des Annales, mais on ne s'ennuie pas.<br>
  <br>
  Je suis tombé sur cette réédition à un moment où je m'interroge sur ce qui fait tenir l'Union européenne. Il y a pour moi deux causes principales : l'un est interne et l'autre est externe.<br>
  <br>
  La cause externe est la volonté américaine de se construire un vassal pratique : un grand marché sans volonté politique propre. La deuxième cause, interne, est une nostalgie de l'Europe chrétienne,
  du Saint Empire.<br>
  <br>
  Pour creuser cette idée, j'ai besoin d'en savoir un peu plus sur l'Europe chrétienne. J'avais lu <em>Europe, la voie romaine</em>, de Rémi Brague, il y a longtemps, mais n'en garde aucun souvenir -
  pas de blog pour garder des notes de lecture à l'époque.<br>
  <br>
  L'intérêt du Decaux est qu'il se lit très facilement et sans ennui : l'histoire de la réussite des chrétiens, d'abord persécutés par Rome puis reconnus comme dépositaires de la religion officielle
  se lit comme un polar - dont les personnages principaux se nomment Néron, Saint Paul, Sénèque, Tacite ou Jésus. Pour ceux qui, comme moi, sont un peu limités en histoire romaine, on découvre avec
  étonnement la sauvagerie des moeurs de la cour. On lit aussi avec intérêt les premiers débats "identitaires" au sein de l'église en cours de constitution : faut-il admettre les non-circoncis ? Paul
  est pour, Jacques est contre.<br>
  <br>
  La limite est qu'il ne faut pas en attendre une idée. Tout au long des pages, on suit la progression du christianisme comme on constate la croissance d'un arbre : pas une ligne, ou presque, sur le
  danger que pouvait constituer le christianisme pour Rome, au départ ; ni, en sens inverse, sur les raisons qui pouvaient amener un romain à se convertir - surtout un romain de la Cour impériale.
  Par moments, l'idée est évoquée d'une proximité entre le christianisme et le stoïcisme, qui aiderait au passage d'une doctrine à l'autre - manière intéressante de rappeler que le christianisme est
  aussi une philosophie, la proposition d'un mode de vivre spécifique. Mais ces notations sont brèves.<br>
  <br>
  Sans doute la lecture de Paul Veyne et son "Quand le monde est devenu chrétien" s'impose-t-elle.<br>
  <br>
  Quid de la nostalgie d'un royaume chrétien, que je soupçonne être l'un des piliers européens ?<br>
  <br>
  Decaux écrit à propos de l'édit de Milan, ou édit de Constantin (313) "...<em>les deux Auguste reconnaissent explicitement la religion chrétienne. [...]</em></span> <span class="citation">«</span>
  <span style="font-size: 10pt;"><em>ce que nous accordons aux chrétiens l'est aussi à tous les autres. Chacun a le droit de suivre le culte qu'il préfère, sans être lésé dans son honneur et ses
  convictions.</em></span><span class="citation">»</span> <span style="font-size: 10pt;"><em>Même s'il s'inscrit dans le cadre d'une tolérance générale, l'édit de Milan, <b>sans correspondre à une
  entière victoire</b>, va dans ce sens</em>".</span><br>
  <br>
  <span style="font-size: 10pt;">J'interprète peut-être trop rapidement, mais on sent, dans ce regret d'une victoire incomplète, combien, tout de même, un monopole chrétien est ce qui peut s'obtenir
  de mieux en matière de décision politique.<br>
  <br>
  Aujourd'hui, cette idée est inavouable, mais je tiens qu'une bonne partie des motivations des partisans de l'Union européenne réside dans cette nostalgie impériale, dans la recherche d'un pouvoir
  enfin maître à nouveau du temporel comme du spirituel.<br>
  <br>
  <br>
  <span style="text-decoration: underline;"><b>Lire aussi :</b></span><br>
  <br>
  <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-14736008.html">les symboles de l'Europe</a><br>
  <br>
  <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-31027619.html">Le 7 juin, l'Europe chrétienne</a><br>
  <br>
  <br>
  <br></span><br>
  <br>
  <br>]]></description>
        <pubDate>Sat, 19 Sep 2009 16:45:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-36266128.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-36266128-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Le coût humain de la mondialisation, Zygmunt Bauman]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-34811918.html</link>        <description><![CDATA[<br>
  <img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/bauman_mondialisation.jpg" class="noAlign" width="240" height="240"><br>
  <br>
  <span style="font-size: 10pt;">Séduit par son livre <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-33454137.html">Modernité et Holocauste</a>, j'ai voulu continuer à lire Zygmunt Bauman et suis
  tombé sur ce titre. Après lecture, je reste convaincu du brio de l'auteur, même s'il emporte parfois plus la conviction qu'il n'étaie des démonstrations. Au minimum, il faut lui reconnaître une
  agilité d'esprit impressionnante, et une somme de références actuelles et fort diversifiées. Pour le reste, il faut sans doute se donner le temps de prendre en compte toutes les dimensions d'une
  pensée extrêmement riche et complexe.<br>
  <br>
  Modernité et holocauste défendait une thèse claire : toute société moderne, rationaliste, peut commettre les mêmes excès que les nazis.<br>
  <br>
  Ici, la ligne directrice est plus difficile à cerner immédiatement, il décrit plus qu'il ne prescrit, et n'ordonne guère ses constats en une thèse facilement résumable. Disons que parmi la foule
  d'idées intéressantes, le thème principal est que la mondialisation n'est pas le gage d'une future unification des modes de vie globaux, mais qu'elle provoque une dualité mondiale, entre une élite
  globale et des communautés locales, que l'on désarticule pour en user et en abuser.<br>
  <br>
  Cette nouvelle dualité mondiale n'oppose pas les prolétaires aux capitalistes, mais les mobiles aux localisés :<br>
  <em><br></em></span><em><span style="font-size: 10pt;">"...la liberté de circulation, qui a toujours été un avantage rare et inégalement réparti, devient rapidement le principal facteur de
  stratification sociale de l'âge moderne et postmoderne. [...] Certains peuvent quitter à volonté la localité, n'importe quelle localité. Les autres regardent désespérément la seule localité à
  laquelle ils sont attachés leur glisser des mains à grande vitesse."<br>
  <br></span></em> <span style="font-size: 10pt;">Bien loin de l'optimisme béat d'un <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Friedman">Thomas Friedman</a>.<br>
  <br>
  De ce constat d'une dualité planétaire, Bauman donne des explications et aboutit à une claire (claire après décantation) conclusion : l'orchestration actuelle de la mondialisation est criminelle
  (<em>Voler les ressources de nations entières, c'est faire la "promotion de la libre entreprise" ; voler le gagne pain de familles et de communautés entières, cela s'appelle "dégraisser", ou
  "rationaliser".</em>)<br>
  <br>
  Je dois avouer que le radicalisme de l'auteur n'est pas évident à première lecture. C'est en relisant mes annotations que je découvre cette citation accusatrice, au milieu de citations très riches
  et variées, et d'analyses pointillistes.<br>
  <br>
  Pour rendre compte de la totalité d'un livre si riche, le plus simple est sans doute d'en suivre les chapitres.<br>
  <br>
  L'auteur n'a pas voulu rédiger une thèse, ou démontrer une théorie, comme il l'écrit lui-même :<br>
  <br>
  "<em>l'auteur considère ce livre comme un essai. On y trouvera beaucoup plus de questions que de réponses, et on n'y trouvera pas de vision cohérente des conséquences futures qui pourraient être
  engendrées par les tendances actuelles</em>".<br>
  <br>
  Forcément, le compte rendu d'un ouvage présenté comme tel ne peut être ni court, ni limpide.<br>
  <br>
  <br>
  <b>Chapitre 1 : le temps et les classes</b><br>
  <br>
  Bauman y avance l'idée que le combat de la mondialisation néolibérale est celui de la totale liberté des actionnaires. Ce combat est une lutte féroce pour obtenir le droit de faire ce que les
  actionnaires - délocalisés - souhaitent, sans limites ni surtout considération des conséquences locales de leurs décisions.<br>
  <br>
  Il rappelle que la frontière, la limite, est aussi une protection pour les plus faibles.<br>
  <br>
  Une démonstration brillante, frôlant la philosophie, se termine ainsi : "... <em>on peut conclure que l'opposition entre le proche et le lointain comprend une autre dimension, tout à fait
  essentielle : l'opposition entre la certitude et l'incertitude, l'assurance et l'hésitation. Etre "loin", c'est être en danger - cela exige donc de l'intelligence, de l'habileté, de la ruse et du
  courage, il faut apprendre des règles qui ne servent pas ailleurs, et savoir les maîtriser au prix d'expériences dangereuses et d'erreurs qui sont souvent coûteuses. Le proche renvoie en revanche à
  ce qui ne fait pas problème ; les habitudes acquises sans effort suffiront à la tâche, elles sont familières et ne risquent pas de nous plonger dans l'angoisse de l'hésitation. Tout ce que l'on
  place sous la notion de "communauté locale" est le produit de cette opposition entre "ici" et "là-bas", "près de " et "loin de".</em>"<br>
  <br>
  Sur les aspects communicationnels de la différence entre proche et lointain, il note que les communications Internet et autres font que la communication au sein d'une communauté peut être
  court-circuitée par une communication entre communautés, tout aussi rapide et aisée. Ce qui est cependant perdu au passage est la richesses des échanges à l'échelle locale (certes, j'ai 160 amis
  Facebook sur x pays de la planète. Mais j'ai déjà oublié le visage de nombre d'entre eux, serait bien incapable de nommer le conjoint des neuf dizièmes d'entre eux etc...)<br>
  <br>
  Il y a, au final, une mystique de la communication Internet qui est assez ridicule et permet de croire que la communication instantanée de quelques-uns prépare le paradis pour tous. Bauman cite un
  texte d'une Margaret Wertheim comparant le cyberespace et la conception chrétienne du paradis ("<em>de même que les premiers chrétiens voyaient le paradis céleste sous la forme d'un lieu idéal
  [...] les prosélytes du cyberespace proclament que leur domaine est un monde idéal situé "au dessus" et "au delà" des problèmes du monde matériel"</em>).<br>
  <br>
  Bauman ne manque pas de relever que parallèlement à cet optimisme immatériel des élites, la réalité est que les élites sont concrètement très situées, et généralement à l'écart des masses qui
  risqueraient de les gêner ("<em>l'extraterritorialité des élites est assise sur un dispositif des plus matériels, à savoir le fait qu'elles soient physiquement inaccessibles à quiconque ne dispose
  pas d'un droit d'entrée</em>).<br>
  <br>
  D'un point de vue urbain, les espaces privés se privatisent aussi de la même façon. Les lieux publics encouragent à la dépense commerciale, guère à la rencontre.<br>
  <br>
  Pour conclure ce premier chapitre, les classes dominantes d'aujourd'hui zappent et voyagent, pendant que les spectateurs sont priés de rester derrière les barrières et de subir le spectacle, que
  celui-ci soit bon ou mauvais, qu'ils y jouent le rôle de la poule ou celui du renard.<br>
  <br>
  <br>
  <b>Chapitre deuxième : les guerres de l'espace, un autre regard</b><br>
  <br>
  Le chapitre tout entier est un morceau de bravoure, dont l'idée centrale est la suivante : "<em>auparavant, c'était la carte qui reflétait et enregistrait les formes du territoire. Ce sera à
  présent au tour du territoire de devenir un reflet de la carte, d'être élevé à la transparence que la carte</em> <em>s'efforçait d'atteindre</em>".<br>
  <br>
  L'idée extraite telle quelle du chapitre a l'air d'un petit morceau de dialectique habile, mais elle est illustrée superbement par un trajet qui démare avec "l'état dentiste" qualifié comme tel par
  Gellner, où le Prince prélève des impôts avec grande difficulté au sein d'un territoire qui est à peine le sien, jusqu'aux délires d'un le Corbusier qui entend construire des villes fonctionnelles
  sur les ruines des configurations urbaines héritées de l'histoire.<br>
  <br>
  Bauman poursuit en décrivant le malaise existentiel des individus habitants de ces cités fonctionnelles (Brasilia : "<em>pour ses habitants, Brasilia se révéla être un cauchemar. On entendit
  rapidement parler d'un nouveau syndrome pathologique dont Brasilia était le prototype et l'épicentre le plus célèbre, et auquel ses victimes infortunées donnèrent le nom de "brasilitis". Tout le
  monde s'accordait pour dire que les symptômes les plus manifestes de la brasilitis étaient l'absence de foule, les coins de rue vides, les places anonymes, l'absence d'expression des visages, et la
  monotonie accablante d'un environnement dépourvu de tout ce qui pourrait surprendre, déconcerter ou susciter l'intérêt.</em>")<br>
  <br>
  Bauman poursuit en dénonçant les villes privées principalement américaines, ces <em>gated communities</em> si facilement décriées. Mais <b>là où il est fort, et original, c'est qu'il suggère que
  ces villes, nées de la volonté d'être en sécurité, finissent par engendrer la peur</b> : "<em>dans une localité homogène, il est excessivement difficile d'acquérir le caractère et les capacités
  nécessaires pour affronter la différence humaine et les situations d'incertitude ; et quand on ne possède pas ce caractère ou ces capacités, il devient très facile d'avoir peur de l'autre,
  simplement parce que c'est l'autre</em>."<br>
  <br>
  <br></span> <span style="font-size: 10pt;">Il termine enfin par un très long commentaire sur la notion de <em>panopticon</em>, que Michel Foucault, commentant Bentham, donnait comme métaphore du
  pouvoir moderne : le pouvoir moderne veut tout voir aisément, embrasser d'un seul regard un monde harmonisé, rendu interprétable et lisible. Il dépasse cette notion par celle de
  "<em>synopticon</em>".&nbsp;</span> <span style="font-size: 10pt;">Dans le synopticon, la classe mondiale se donne à voir et à admirer aux "locaux" : "<em>bien que séparés sur terre, les locaux
  rencontrent les mondiaux au cours d'émissions de télévision quotidiennes retransmises depuis le paradis. Les échos de cette rencontre résonnent à l'échelle mondiale, recouvrant tous les bruits
  locaux, se répercutant sur les murs locaux, ce qui révèle et renforce d'autant plus la solidité infranchissable de ces murs, solides comme ceux d'une prison</em>".<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <b>Chapitre troisième : Qu'est-ce qui va succéder à l'Etat-nation ?</b><br></span><span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">&nbsp;<br>
  Vaste question, à laquelle Bauman apporte des tas d'éléments de réflexion - mais pas de réponse.<br>
  <br>
  Par exemple :<br>
  <br>
  "<em>Le Nouvel ordre mondial, que l'on considère trop souvent avec suspicion comme un nouveau désorde mondial, a précisément besoin d'états faibles pour se maintenir et se reproduire. Les
  Etats-faibles, les quasi-états, peuvent être facilement réduits au rôle (indispensable) de commissariat de police local, assurant le minimum d'ordre nécessaire pour la consuite des affaires, sans
  qu'on puisse craindre qu'ils viennent interférer dans la liberté de manoeuvre des compagnies mondiales</em>". (qui n'a pas reconnu là un portrait précis de l'Europe des régions a un problème de
  vision à corriger au plus vite).<br>
  <br>
  Bauman cite encore Richard Kapuscinski, journaliste polonais, pour expliquer comment on dissimule le fait que la pauvreté dans le monde est un phénomène construit par les pays riches, et non une
  calamité naturelle (il faut reconnaître ce point à Bauman : il n'hésite pas à reconnaître sa dette à d'autres inspirateurs, à citer le sous-commandant Marcos comme Pierre Bourdieu ou Michel
  Crozier).<br>
  <br>
  Il conclut ce chapitre en expliquant que <b>le spectacle de la misère des PVD vient à point nommé pour convaincre le riche spectateur que, à rebours même de son idéologie officielle qui consiste à
  prôner la mobilité, il est urgent de fermer les frontières aux habitants des pays pauvres</b>.<br>
  <br>
  Bref, sans l'écrire, Bauman laisse à penser que le rôle le plus probable de l'état nation, à l'échelle prévisible, est celui de "commissariat local" et de garde-barrière, mais de barrières d'un
  genre nouveau, non pas entre nations, riches ou pauvres, mais entre un bloc riche et les indésirables.<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <b>Chapitre quatrième : Touristes et vagabonds</b><br>
  <br>
  Très beau chapitre, qui décrit et nomme le bloc des riches : les touristes (nous, habitants aisés des pays développés et non développés).<br>
  <br>
  J'ai noté à part plusieurs citations issues de ce chapitre assez riche, sur la <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-35312279.html">pauvreté</a>, nécessaire à la <a href=
  "http://www.lalettrevolee.net/article-35314223.html">société de consommation</a> et sur l'illusion que constitue la <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-35314610.html">suppression des
  visas</a>.<br>
  <br>
  Les touristes sont passionnés d'indétermination : il faut pouvoir acheter et jeter, pour racheter ensuite, pourquoi pas. Pouvoir aussi être demain à Shanghaï et après-demain à Varsovie. Le tout est
  de bouger, de s'étourdir en s'épanouissant avec le sentiment que le monde est à nous.<br>
  <br>
  Mais pour que le monde soit à nous, pour que nous puissions retrouver un Novotel au Tibet ou à Oulan-Bator, un McDo sur le port du Pyrée [j'ai mangé un McDo sur le port du Pyrée en famille un jour
  d'égarement, le remords en sera éternel], il faut que les peuplades locales aient été préalablement "neutralisées".<br>
  <br>
  En face des "touristes", la classe suroccupée à acheter sa liberté, il y a donc les vagabonds. Les ploucs qui sont de quelque part, qui gênent la marche et la vue de la classe mondiale. Ils auront
  donc vite fait d'être déplacés (en 20 ans, de 1975 à 1995, les "réfugiés" pris en charge par le Haut Commissariat aux Réfugiés sont passés de 2 à 27 millions).<br>
  <br>
  Il y a donc un fossé qui se creuse sur la planète entre une classe mondiale et ses pauvres. Ce fossé n'est pas un fait de la nature, c'est ce qu'il importe de comprendre : il est</span></span>
  <span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">créé</span></span><span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">, rendu nécessaire et</span></span> <span style=
  "font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">organisé</span></span> <span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">par le développement de cette classe mondiale.<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <b>Chapitre V : loi globale et ordres locaux</b><br>
  <br>
  <br>
  Bauman se fait vigoureux. Pour lui, l'objectif de la classe mondiale est de se débarasser des gêneurs. Il en veut pour preuve la prison "modèle" de <a href=
  "http://www.csia-nitassinan.org/pelican_bay.htm">Pelican Bay</a>. Là, en Californie (dans un état qui dépense plus pour ses prisons que pour ses universités), les prisonniers ne voient personne,
  sont isolés dans des cellules vides, vivants dans des cercueils.<br>
  <br>
  Bauman rejette doublement cette situation : il y voit une rupture grave avec l'idée ancienne que la prison devrait réhabiliter, d'autant plus grave que la prison, de toute façon est une institution
  inutile - citation d'un sociologue du droit, Thomas Mathiesen, à l'appui ("<em>au cours de l'histoire, les prisons n'ont en fait jamais permis de réhabiliter qui que ce soit. Elles n'ont jamais
  permis à quiconque de revenir dans le droit chemin. elles ont au contraire prisonisé leurs détenus</em>").<br>
  <br>
  Il exagère ? Certains faits sont troublants : "<em>dans le district d'Anacostia, où se concentre la plus grande partie de la population pauvre de Washington, la moitié des habitants mâles agés de
  16 à 35 ans est soit en attente de procès, soit en prison, soit en liberté surveillée</em>".<br>
  <br>
  De fait, l'homme moderne - et aisé - est confronté dans sa vie à une injonction permanente de bouger, de ne s'attacher à rien, de produire partout, tout le temps, sans question. Ainsi, il devient
  isolé et se replie sur un territoire qu'il entend contrôler totalement.<br>
  <br>
  Comme il ne rencontre que des inconnus, la règle des relations qu'il noue avec des tiers est plus souvent la loi, abstraite, que l'échange réglé par la connaissance mutuelle des interlocuteurs (si
  le fils de Jean-Paul pique le vélo du mien et que je sais que Jean-paul vient d'être mis au chômage ou que sais-je, je vais m'expliquer avec Jean-Paul. Si je ne connais pas Jean-Paul, je vais au
  commissariat demander que le voleur soit châtié).<br>
  <br>
  D'où la croissance fulgurante de la population carcérale (USA : 230 prisonniers pour 100 000 habitants en 1979, 649 en 1997. La Norvège est passée dans le meme temps de 40 pour 100 000 à 60 pour
  100 000).<br>
  <br>
  Ce sont bien sûr les vagabonds qui paient cette criminalisation croissante de la vie en société, pas les touristes. Ce qui est intéressant sur ce sujet, c'est que Bauman consacre de longues pages,
  convaincantes et érudites, à expliquer ce que l'on sait intuitivement : en matière pénale, la délinquance chic passe généralement à travers les mailles du filet.<br>
  <br>
  Il ajoute une dimension mondiale à cette considération : "<em>N'oublions pas, enfin, l'avantage exceptionnel dont bénéficie l'élite mondiale quand elle a affaire aux gardiens de l'ordre : les
  ordres en question sont locaux, alors que l'élite et ses lois, les lois du marché, sont translocales. Si les gardiens de l'ordre local se montrent trop pressants et désagréables, il reste la
  possibilité de faire appel aux lois globales pour changer les concepts locaux et les régles locales. Et, bien sûr, si les choses deviennent embarassantes à l'échelon local, il est toujours possible
  de décamper ; être "globale" pour l'élite, c'est être mobile, et la mobilité, c'est la possibilité de s'échapper, de s'évader. On trouve toujours des endroits où les gardiens de l'ordre sont
  désireux et même heureux de détourner les yeux en cas de conflit</em>".<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <b>Conclusion personnelle, prudente et provisoire :</b><br>
  <br></span></span> <span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">Par certains aspects, Bauman est un révolutionnaire, que l'on pourrait rapidement qualifier de néo marxiste.
  D'autres aspects de sa pensée sont plus complexes, conservateurs, voire, pourquoi pas, hayekiens. Lorsqu'il déplore le constructivisme de la raison, le goût humain - le goût des humains au pouvoir
  - pour les grands schémas nous orientant vers un avenir radieux, il n'est pas loin d'un libéral appellant à un état modeste.<br>
  <br>
  On peut sans doute le classer comme un personnaliste moderne (et irreligieux), ou comme un communautariste (partisan d'une vie locale plus forte, de relations interpersonnelles directes, sans souci
  du global). J'avoue ne pas connaître assez ni le personnalisme ni le communautarisme pour en juger.</span></span> <span style="font-size: 10pt;"><span style="font-size: 10pt;">Je suis donc à la
  fois lecteur ravi et passionné de Bauman, sans être cependant bien sûr d'être en phase avec sa pensée.<br>
  <br>
  Ce livre est en attendant une incitation à réfléchir sur les à-côtés de la mondialisation. Cet amoncellement de faits ennuyeux et sordides, qui se passent loin de nous (expulsions, exploitation,
  arbitraire), nous en bénéficions au quotidien et ils ne sont bien souvent que la conséquence directe de notre mode de vie.</span></span><span style="font-size: 10pt;"><span style=
  "font-size: 10pt;"><br>
  <br>
  Il faut retenr surtout de ce livre l'idée que le monde est déjà global : c'est à dire que le monde ne se divise pas entre des pays développés et des pays "en voie de développement", qui n'auraient
  pas encore été touchés par la grâce de la modernité et pour lesquels il suffirait d'attendre que celle-ci se diffuse de façon magique.<br>
  <br>
  C'est au contraire parce que le monde a été "globalisé" qu'une division s'est créée entre les pays développés et des pays dont les pays développés entendent bien qu'ils restent en développement
  encore longtemps. La force de cet ouvrage est de montrer à quel point cela est vrai, au-delà du seul domaine économique : que ce soit en matière d'urbanisme ou de politique pénale (et assez peu en
  matière économique d'ailleurs), il apporte au débat des éléments passionnants.<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br></span> &nbsp;<br>
  <br>
  <br>
  <br>
  <br></span>]]></description>
        <pubDate>Thu, 27 Aug 2009 00:01:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-34811918.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-34811918-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-33454137.html</link>        <description><![CDATA[<img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/zb2.jpg" class="noAlign" style="border: 0px solid #000000; margin: 0px 0px;" width="191" height="300">
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ce livre défend une thèse que l'on peut ainsi simplifier : le mal nazi a été porté individuellement par des gens banals, et collectivement par une société très
    évoluée.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Bauman, tirant une conclusion de ce constat, souhaite que la sociologie s'empare et se sente concernée, questionnée, par les crimes nazis : le mécanisme
    d'extermination mis en place par les nazis l'a été de façon rationnelle et planifiée, moderne, par des ingénieurs hautement qualifiés (voir le film de Costa-Gavras, Amen).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Ce que Bauman veut mettre en évidence c'est que <b>les «&nbsp;débordements&nbsp;» nazis sont une possibilité permanente, une bifurcation pas si improbable, de toute
    société qui a fait de la rationalité scientifique une valeur cardinale.</b> Mieux, l'organisation même de la société moderne renforce les possibilités de &nbsp;telles horreurs&nbsp;:
    «&nbsp;<em>c'est l'esprit de rationalité instrumentale, avec sa forme bureaucratique moderne institutionnelle, qui rendit les solutions de type Holocauste non seulement possibles mais éminemment
    raisonnables et augmenta la probabilité de leur choix. Cet accroissement de la probabilité a un lien plus que fortuit avec la capacité de la bureaucratie moderne à coordonner l'action d'un grand
    nombre d'individus d'une moralité irréprochable dans la poursuite de n'importe quel but, même immoral.</em>&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="color: #3366ff;"><span style="font-size: 10pt;"><b>*</b></span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Bauman conteste donc toute idéologie qui tendrait à établir que les atrocités nazies sont liées à une insuffisance de civilisation et de rationalité. C'est une
    sorte de pavé dans la mare de tout progressisme, quel qu'il soit (Bauman cite le marxisme, la psychanalyse, le rationalisme de Max Weber...)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La plus grande partie de l'ouvrage illustre et reprend tous les points nécessaires à sa démonstration.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il convient selon lui d'éviter le double écueil consistant à faire des massacres de la période quelque chose de totalement exceptionnel et unique (lié à la
    germanité ou à la destinée du peuple juif), ou, en sens contraire une guerre parmi d'autres, simplement un peu plus violente.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il faut donc considérer, par exemple, que les agissements des nazis étaient compatibles avec une logique de l'honneur et de l'obéissance, du devoir bien rempli, qui
    pouvait permettre à des milliers de participants à des tâches plus ignobles les unes que les autres de poursuivre en toute bonne conscience.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Notamment parce que la «&nbsp;participation&nbsp;» au projet d'extermination était souvent fort abstraite&nbsp;: comme l'écrit Raul Hillberg, cité par Bauman, la
    plupart des fonctionnaires nazis pouvaient «&nbsp;<em>annihiler tout un peuple en restant assis à leur bureau</em>&nbsp;». De longs et intéressants développements sont consacrés à l'analyse de la
    bureaucratie et au processus de division des tâches qui font que l'ouvrier qui construisait des bombes au napalm au moment de la guerre du Vietnam n'avait pas conscience de participer à
    l'assassinat des bébés qui allaient mourir sous ces bombes - exemple donné par Bauman, qui étend ses analyses à d'autres périodes que le nazisme.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un autre point de l'argumentation consiste à établir que l'antisémitisme n'est pas la seule cause des exactions nazies - comme le montre également film Amen, les
    nazis ont très tôt testé les techniques de gazage sur des populations allemandes de handicapés. C'est un désir de perfection maladif, une sorte d'<em>hubris</em> du pouvoir qui est
    fondamentalement en cause à l'époque nazie, et reste une tentation permanente des sociétés modernes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un long chapitre reprend de nombreux débats sur les origines de l'antisémitisme et ses formes multiples. Notamment l'une des formes modernes de l'antisémitisme, qui
    faisait du juif, à l'époque de la construction des nations européennes, un suspect, par son absence d'appartenance à une seule nation (Bauman&nbsp;: «&nbsp;<em>comme la nationalité était devenue
    la base par excellence de la constitution de tout groupe, les juifs en vinrent à saper la plus fondamentale des différences&nbsp;: celle entre&nbsp;«&nbsp;eux&nbsp;» et «&nbsp;nous». [...] C'est
    ainsi que Toussenel les voyait comme les vecteurs du poison protestant antifrançais, tandis que Liesching, le célèbre critique de Das junge Deutschland, les accusait d'introduire clandestinement
    en Allemagne l'infect esprit latin.</em>&nbsp;»)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Le racisme est également longuement discuté, avec une présentation rapide des écrits de Taguieff par exemple. Bauman donne du racisme <a href=
    "http://www.lalettrevolee.net/article-33445227.html">une définition très personnelle et féconde</a>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="font-size: 10pt;"><b>*</b></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'une des <b>leçons à portée morale</b> de ce livre, c'est d'apprendre à penser contre ce que l'on présente comme justifié en raison, techniquement désirable. Ce
    sur quoi veut insister Bauman c'est que «&nbsp;<em>le processus de civilisation consiste, entre autres choses, à dépouiller l'utilisateur de la violence de tout calcul moral et à débarrasser tout
    désir de rationalité de toute interférence de normes éthiques ou d'inhibitions d'ordre moral&nbsp;</em>».</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour illustrer ce point, il rappelle l'ampleur de la participation des scientifiques à l'avènement du nazisme, ravis de voir financés des programmes de recherche,
    aussi étranges soient-ils pour certains d'entre eux («&nbsp;<em>un gouvernement qui tend aux scientifiques une main secourable et leur offre tout cela peut compter sur leur gratitude et leur
    coopération. La plupart des scientifiques seraient prêts, en échange, à se défaire de toute une liste de préceptes mineurs. Ils seraient prêts, par exemple, à supporter la disparition soudaine de
    leurs collègues affublés d'un nez ou d'un dossier biographique inacceptables. S'ils élèvent une objection c'est parce que la suppression simultanée de tous ces collègues risque de compromettre
    leur programme de recherche.</em>&nbsp;». J'ajoute qu'on peut lire <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-18234533.html">Vie et destin</a>, pour des chapitres très éclairants à ce
    sujet.)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="font-size: 10pt;"><b>*</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Une question anthropologique.</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La portée morale des travaux de Bauman découle de son attitude presque philosophique, ou anthropologique. On peut considérer que l'homme est un loup pour l'homme,
    et que la civilisation, en éloignant l'homme de l'état de nature, le rend plus pacifique. C'est un point de vue «&nbsp;progressiste&nbsp;» et rationaliste classique. Dès lors, le nazisme est un
    simple accroc, une régression temporaire sur le chemin du progrès.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Bauman préfère considérer, en sens inverse, que la civilisation technicienne est un concept qui permet le genre de crime à grande échelle qu'a commis le nazisme.
    L'homme nu, le sauvage et même le chef militaire du moyen-âge seraient incapables de crimes si importants. La position de Bauman est inconfortable pour les tenants de la modernité et les
    rationalisateurs. Elle est cependant extrêmement intéressante pour inciter à une vigilance qui ne se contente pas de rechercher le danger dans la résurgence d'un nazisme du XXIème siècle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les futurs nazis, s'ils parviennent un jour au pouvoir, ne se pareront pas d'une croix gammée. Ils seront peut-être branchés sur Twitter et désireux de défendre
    l'Occident blanc contre la subversion islamiste, ou l'Union européenne contre les nationaux... Plus important encore, il s'agit d'identifier les points qui fragilisent les <em>démocraties</em>
    contre les tentations <em>totalitaires</em> - faute de mieux, je maintiens une distinction démocratie/totalitarisme que Bauman ne fait pas.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="font-size: 10pt;"><b>*</b></span>
  </p>
  <p>
    <b><span style="font-size: 10pt;">Impressions d'ensemble</span></b>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Je lis en amateur. Je ne rentrerai donc pas dans des détails techniques ou des débats historiographiques ou épistémologiques complexes. Je souhaite juste souligner
    quelques points retirés de cette lecture.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Bauman est tout d'abord un sociologue qui écrit bien. Il a un talent rare pour décortiquer des points techniques complexes tout en restant lisible et en pointant
    les implications concrètes des thèmes débattus. Il est capable de multiplier les allers-retours entre la théorie et les enseignements historiques. Il est aussi apparemment grand lecteur et se
    réfère à des auteurs très divers (Hillberg, Ellul, Taguieff...) Même si, en postface, il lui est reproché de ne pas citer explicitement le concept de la banalité du mal tel que décrit par Arendt,
    ou de ne jamais citer Adorno, il a l'air assez sincère dans sa volonté de débattre les idées des autres.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Les thèmes qu'il embrasse et évoque sont nombreux et je serais bien en peine d'en apprécier immédiatement la portée complète, au-delà des points énoncés en
    introduction.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><b>Quelques réticences cependant.</b></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Tout occupé à voir en l'état rationalisateur un ennemi, Bauman écrit ceci&nbsp;: «&nbsp;<em>Au vu de la tendance actuelle à abandonner la gestion directe de
    nombreux secteurs de la vie sociale autrefois étatisés, et à se diriger vers des structures sociales soumises au marché et génératrices de pluralisme, il semble peu probable qu'une forme raciste
    d'antisémitisme soit de nouveau un jour utilisée pour mettre en œuvre un projet de vaste ingénierie sociale...</em>&nbsp;»</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comme si transférer la gestion de la sécu à Axa, AIG et Groupama pouvait faire reculer l'antisémitisme à tout jamais. Ce passage étonnant est d'une grande naïveté,
    qui contraste avec des argumentations autrement plus subtiles en général. Pas plus que l'état, et certainement moins, dans une conception française des services publics, des sociétés privées ne
    sont capables de faire primer les valeurs sur les notions d'efficacité technique.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Et même si on peut trouver louable que les sociétés privées n'exercent qu'un pouvoir restreint à ce qui leur a été attribué par l'état, sans cumuler leur pouvoir
    avec des fonctions régaliennes, il reste que l'état peut parfaitement manipuler des sociétés privées pour qu'elles ne soient qu'un prolongement de son action.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Je suis bien plus convaincu par les passages où Bauman impute à un affaiblissement des structures sociales et des <a href=
    "http://www.lalettrevolee.net/article-33454708.html">frontières</a> l'installation du nazisme au pouvoir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p align="center">
    <span style="color: #3366ff;"><span style="font-size: 10pt;"><b>*</b></span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour conclure, un lien possible avec l'affaire européenne. Bauman insiste sur le fait que la rationalité technique est un danger, et que la tentation de
    «&nbsp;jardiner&nbsp;» les sociétés humaines est d'autant plus dangereuse qu'elle repose sur un état fort. La construction européenne, en ce sens, devrait alarmer tous ceux qui prendront Bauman
    au sérieux&nbsp;:</span>
  </p>
  <ol type="1">
    <li>
      <span style="font-size: 10pt;">- l'état européen, but ultime de la «&nbsp;construction européenne&nbsp;», serait potentiellement le plus riche du monde. Ses partisans veulent le doter d'une
      police, d'une armée, d'une politique extérieure. A bien des égards, cet état, peut-être plus ou moins fusionné avec les Etats-Unis, en matière militaire par exemple, deviendra ou restera le
      plus puissant de la planète pour un petit moment&nbsp;;</span>
    </li>
    <li>- <span style="font-size: 10pt;">cet état européen se construit avec un déficit démocratique persistant, que d'ailleurs ses partisans ne nient pas ;</span>
    </li>
    <li>- <span style="font-size: 10pt;">les transferts de pouvoir des états-nations autrefois efficaces vers un pouvoir central européen au fonctionnement extrêmement lourd et inefficace créent une
    situation de vide propice à toutes les tentations de se tourner vers un chef suprême (Bauman sur les fragilités de la démocratie «&nbsp;<em>c'est dans les périodes de profondes dislocations
    sociales que s'affirme vraiment ce remarquable trait de la modernité. A aucun autre moment la société ne paraît aussi amorphe, «&nbsp;inachevée&nbsp;», indéfinie et malléable, littéralement dans
    l'attente de la vision d'un habile et ingénieux concepteur pour lui donner forme. A aucun autre moment la société ne paraît aussi dénuée de forces et de tendances propres, incapable par ailleurs
    de résister au jardinier et toute prête à prendre n'importe quel aspect entre ses mains. Le mélange de malléabilité et d'impuissance constitue un attrait auquel bien peu de visionnaires hardis et
    aventureux sauraient résister. Il crée lui-même une situation dans laquelle on ne peut leur résister.</em>&nbsp;»)</span>
    </li>
  </ol>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Nous sommes donc dans une situation à risque, et le projet européen est une cause de grands périls. Est-il bon de s'obstiner à vouloir construire un grand jardin
    européen&nbsp;?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Redonnons la conclusion à Bauman&nbsp;: «&nbsp;<em>Nombreuses sont les tâches que les dirigeants de cette planète pourraient et devraient accomplir. Mais concevoir
    un ordre mondial parfait n'en fait pas partie. Le grand jardin mondial a éclaté en une multitude de petits jardinets, chacun avec son petit ordre à lui. Dans un monde peuplé de jardiniers
    compétents et extrêmement mobiles, il semble ne plus y avoir de place pour le jardinier suprême, le jardinier des jardiniers. [...] Quelle qu'en soit la raison, je serais tenté de dire que ce
    délabrement est une bonne nouvelle à un grand nombre d'égards.&nbsp;</em>»</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p><br>]]></description>
        <pubDate>Sun, 05 Jul 2009 00:13:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-33454137.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-33454137-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[L'Europe sociale n'aura pas lieu, François Denord & Antoine Schwartz]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-32054718.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <span style="font-size: 10pt;"><img src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/denord-schwartz.jpg" alt="null" title="null" class="GcheTexte" style="border: 0px solid #000; margin: 0px 0px;"
    height="250" width="250">Juste à temps pour les élections européennes, un petit livre qui fait le point sur la profondeur des illusions entretenues par les tenants de l'Europe sociale.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">En effet, il est important de comprendre à quel point l'Union européenne s'est construite comme un instrument du néolibéralisme, notamment pour renoncer à l'idée
    d'une possible conversion « sociale » de cette structure.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p><span style="font-size: 10pt;"><br>
  Trois étapes ponctuent la démonstration des auteurs : l'analyse des intentions américaines au moment de la construction européenne ; la description des éléments du paysage intellectuel européen,
  qui, dès le milieu des années 30 appelaient à la construction d'une marché commun libéral ; enfin, un rappel des étapes de la construction d'une europe supranationale jusqu'au point actuel où toute
  velleité d'avancée sociale dans un seul pays est à peu près interdite par avance.<br></span>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La tâche n'était pas aisée et les auteurs ont pourtant réussi à synthétiser utilement des éléments historiques, idéologiques, juridiques et factuels - citations
    fort pertinentes à l'appui - qui crédibilisent grandement leur thèse.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il convenait tout d’abord d’évoquer en premier le soutien américain à la construction de l’Union, notamment dans ses motivations. Les auteurs rappellent que la
    construction d’un marché unique a été le prix à payer pour le soutien américain au sortir de l’après-guerre : les dollars du plan Marshall étaient aussi investis pour permettre aux entreprises
    américaines de prendre des positions solides sur l’économie européenne. Comme le rappelait <a href="http://www.lalettrevolee.net/article-23578713.html">Jean Monnet dans ses Mémoires</a>, les
    américains ont imposé dans les premiers traités communautaires, dès 1951 avec la CECA, des clauses de concurrence directement rédigées par un jeune juriste de Harvard – on n’est jamais mieux
    servi que par soi-même. Formatée pour plaire aux investisseurs américains, l’Union européenne s’attire donc très tôt les félicitations des connaisseurs. Les auteurs citent ainsi David Rockfeller,
    l’un des dirigeants de la Chase Manhattan, dans les années 50 : « <em>le marché européen n’était pas sans charme, mais ce Marché commun le pare d’un authentique</em></span> <span style=
    "font-size: 10pt;">sex-appeal</span> <span style="font-size: 10pt;">». Pour construire l’Europe comme une extension de leur marché domestique, les Etats-Unis n’ont donc rien négligé. Par exemple,
    le Mouvement européen a été financé par un <em><a href="http://en.wikipedia.org/wiki/American_Committee_on_United_Europe">Comité américain pour les Etats-Unis d’Europe</a></em>, créé en 1949 et
    dirigé par le général William J. Donovan, père fondateur de la CIA, assisté d’Allen Dulles – futur directeur de la CIA.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Aucun conspirationnisme dans ce rappel de faits historiques, surtout que les auteurs, dans une deuxième étape, ajoutent que le projet américain pour l’Europe
    correspond aussi à une demande européenne qui a émergé dès les années 30. Ils s’appuient, pour leur démonstration, sur les travaux relatifs à la naissance du courant néolibéral. Le colloque
    Lippmann, tenu à Paris en août 1938, sert de date de naissance de la construction intellectuelle de l’Europe néolibérale. Le chapitre est riche et démontre que, de Friedrich Hayek à Jacques Rueff
    en passant par Ludwig Erhard, de nombreuses fées locales se sont penchées sur le berceau du marché commun. Leur point commun, c’est d’être convaincus que le libre marché doit être construit, que
    la tâche même de la politique devient celle d’établir une société de marché. C’est d’ailleurs</span> <strong><span style="font-size: 10pt;">le sens exact de l’expression allemande « <a href=
    "http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_sociale_de_march%C3%A9"><em>économie sociale de marché</em></a> » : il ne s’agit nullement de concilier l’économique et le social, mais de prendre en
    compte la nécessité de construire la société où s’imposera le marché.</span></strong> <span style="font-size: 10pt;">Le livre donne ainsi un aperçu sur la notion d’ordolibéralisme allemand, très
    proche du néolibéralisme.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Il y a donc des fondements locaux, renforcés par un soutien matériel américain, à l’Europe néolibérale. Ceci explique le triomphe du marché auquel nous assistons
    actuellement et que les auteurs décrivent dans leur troisième partie. Les fondements juridiques de l’impuissance des états sont d’abord exposés. Depuis les arrêts Van Gend en Loos (1963) et Costa
    contre ENEL (1964), jusqu’aux arrêts Laval et Viking (2007) - dans lesquels la Cour de justice se donne compétence pour définir, entre autres, les limites du droit de grève - la montée en
    puissance d’un droit européen autonome et supranational (et fort libéral) a été continue.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Comme au football d’ailleurs, pour marquer ces buts contre les états, les institutions européennes se renvoient la balle l’une l’autre. C’est ainsi qu’en 1979,
    lorsque la CJE, dans un arrêt « Rewe-Zentral » - renommé « Cassis de Dijon » par la littérature - encadre de façon très restrictive la capacité des états à fixer des normes techniques pour les
    produits commercialisés en leur sein, la Commission publie immédiatement une note interprétative pour fêter ce nouveau but.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Sur ces soubassements juridiques, le patronat européen a pu ensuite consacrer la concurrence au cœur de politiques européennes devenues de plus en plus
    (im)puissantes. L’association de grands patrons <em>European Round Table</em> (ERT) a ainsi annoncé, en 1985, l’achèvement du marché unique trois jours avant que Jacques Delors ne le fasse
    lui-même. De là jusqu’au Traité de Lisbonne, patronat, institutions européennes et gouvernements nationaux les plus libéraux n’ont cessé de se renvoyer la balle pour aboutir à l’Europe du
    libéralisme triomphant d’aujourd’hui. Les avancées politiques ont répondu aux décisions juridiques et aux abdications économiques (le pacte de stabilité) pour consacrer une Europe qui paralyse
    les états.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;"><br></span>
  </p><span style="font-size: 10pt;">En conclusion, après une description très lucide et complète de l’impasse actuelle et du chemin qui y a mené, les auteurs se placent dans une perspective qui
  paraît surréaliste : ils en appellent à un nouveau blocage institutionnel de la part de la France, pour imposer une Europe sociale et une renégociation des traités. Le <a href=
  "http://europa.eu/scadplus/glossary/luxembourg_compromise_fr.htm">compromis de Luxembourg</a> a certes été arraché par de Gaulle en 1966, mais l’Union ne comptait à l’époque que six membres.
  Aujourd’hui le Traité de Lisbonne, même pas encore en vigueur, est le fruit de plusieurs années de négociations. La seule possibilité crédible, pour un état désireux de le faire, de renouer avec
  des politiques sociales réside dans une sortie de l’Union. Il est fort dommage que les auteurs ne terminent pas sur ce constat pourtant obligé et n'évoquent même pas ce sujet tabou.<br>
  <br>
  <br></span>]]></description>
        <pubDate>Sun, 31 May 2009 10:09:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-32054718.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-32054718-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
      <item>
        <title><![CDATA[Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie]]></title>
        <link>http://www.lalettrevolee.net/article-31811758.html</link>        <description><![CDATA[<p>
    <img width="240" height="240" class="GcheTexte" src="http://idata.over-blog.com/0/11/19/18/2009/nancy.jpg"><span style="font-size: 10pt;">Un très bel essai. Court, parfois complexe - de nombreux
    passages m'ont échappé, qui renvoient à d'autres travaux ou auteurs dont je ne suis pas familier - il permet de poser de très bonnes questions et de retenir quelques conclusions.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">L'une des plus fortes sans doute est que la démocratie est une métaphysique radicalement athée (il n'emploie pas ce terme). Il la définit comme
    "</span><em><span style="font-size: 10pt;">un régime de sens dont la vérité ne peut être subsumée sous aucune instance ordonnatrice, ni religieuse, ni politique, ni scientifique ou esthétique,
    mais qui engage entièrement l'"homme" en tant que risque et chance de "lui-même", "danseur au dessus de l'abîme" pour le dire de manière paradoxale et délibérée en termes nietzchéens." Ce
    paradoxe expose parfaitement l'enjeu : la démocratie est aristocratie inégalitaire.</span></em><span style="font-size: 10pt;">"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Posée comme ceci, la démocratie est une conception du monde. Une conséquence directe de cette façon de voir et de comprendre les choses est que la démocratie est,
    au fond, un communisme. Il n'y a pas de volonté démocratique là où ne prévaut pas, avant toute question de distribution matérielle de biens, la volonté de vivre ensemble (</span><em><span style=
    "font-size: 10pt;">La démocratie veut dire que ni la mort ni la vie ne valent par elles-mêmes, mais que vaut seulement l'existence partagée en tant qu'elle s'expose à son absence de sens ultime
    comme à son vrai - et infini -sens d'être</span></em><span style="font-size: 10pt;">).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Est-ce que, pour autant, si la démocratie est une conception du monde qui engage à ce point, la politique est tout ? Non. Nettement, Jean-Luc Nancy expose une
    conception que l'on pourrait dire libérale du monde, non point en un sens étriqué où l'homme se voit garantir une liste restreinte de droits, mais une conception du monde où la démocratie
    préserve chacun de la fusion avec tous. Il y a de l'incommensurable en chacun, une part d'infini (que Nancy appelle dans un passage "l'incalculable"), qui échappe à la mise en commun qu'est la
    politique : "</span><em><span style="font-size: 10pt;">l'élément dans lequel l'incalculable peut être partagé a pour nom l'art ou l'amour, l'amitié ou la pensée, le savoir ou l'émotion, mais non
    la politique - en tout cas la politique démocratique. Celle-ci s'abstient de prétendre à ce partage, mais elle en garantit l'exercice.</span></em><span style="font-size: 10pt;">"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La démocratie souffre d'ailleurs d'attentes excessives à l'égard du politique : "</span><em><span style="font-size: 10pt;">C'est de l'attente d'un partage politique
    de l'incalculable que provient la déception dans la démocratie</span></em><span style="font-size: 10pt;">". Le bonheur, la plénitude, ne peuvent venir de la république, de l'état ou de la
    nation.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Dans le même temps, la condition démocratique de la république, de l'état ou de la nation est nécessaire au bonheur et à la plénitude.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La leçon de mai 68 selon Jean-Luc Nancy, originale, profonde, et encore d'actualité, c'est d'avoir compris - sauf dans le slogan, qu'il rejette
    "</span><em><span style="font-size: 10pt;">tout est politique</span></em><span style="font-size: 10pt;">" - que la démocratie est le pouvoir qui ne se revendique que d'un vouloir commun
    ("</span><em><span style="font-size: 10pt;">l'"autorité" ne peut être définie par aucune autorisation préalable (institutionnelle, canonique, normée), mais peut seulement procéder d'un désir qui
    s'y exprime ou qui s'y reconnaît</span></em><span style="font-size: 10pt;">".)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">La démocratie est donc vivante et elle exige que la politique ne se mêle pas de tout ("</span><em><span style="font-size: 10pt;">la politique doit se comprendre
    dans une distinction - et un rapport - avec ce qui ne peut ni ne doit être assumé par elle [...] parce que cela doit êtr pris en charge par tous et chacun selon des modalités dont il est
    essentiel qu'elles restent diverses, voire divergentes, multiples, voire hétérogènes</span></em><span style="font-size: 10pt;">".)</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Cette notion est importante : la démocratie doit laisser une part au non-politique car le politique est un lieu où tout devient négociable et, d'une certaine façon,
    équivalent, exactement comme le capitalisme tend à établir une équivalence générale de tout.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Pour ménager les espaces nécessaires aux individus en tant qu'ils sont uniques, il faut laisser place à l'incommensurable :"</span><em><span style=
    "font-size: 10pt;">il s'agira de trouver, de conquérir un sens de l'évaluation, de l'affirmation évaluatrice qui donne à chaque geste évaluateur - décision d'existence, d'oeuvre, de tenue - la
    possibilité de n'être pas lui-même d'avance mesuré par un système donné, mais d'être au contraire, chaque fois, l'affirmation d'une "valeur" - ou d'un "sens" - unique, incomparable,
    insubstituable</span></em><span style="font-size: 10pt;">".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #0000ff;"><span style="font-size: 10pt;">Je crois que cette dernière citation, qui peut paraître abstraite, est illustrable au contraire très prosaïquement : quand un étranger
    en situation irrégulière est expulsé non pas parce que des policiers et un juge ont trouvé que sa situation le rendait expulsable, mais parce que des quotas l'exigent, et l'étranger et les
    policiers et le juge ne sont que des instruments, des objets, interchangeables, des pions d'un système qui les dépasse tous et qui ne leur ménage aucun espace, et qui, au fond, se méfie également
    de tous et de chacun d'entre eux.</span></span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Un corollaire des définitions de la politique et de la démocratie selon Jean-Luc Nancy, qui me le rend particulièrement aimable, est que la démocratie ne peut
    s'apprécier à partir des fins qu'elle vise, des objectifs qu'elle se donne. Définie comme un moyen de vouloir ensemble tout en ménageant une place à chacun, la démocratie ne peut se voir assigner
    d'autre tâche que de constater quelle politique sort de la volonté collectivé à un moment donné et en un lieu donné ("</span><em><span style="font-size: 10pt;">avant tout, la politique doit être
    reconnue distincte de l'ordre des fins</span></em><span style="font-size: 10pt;">").</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Je m'arrête là. Ce livre est riche, parfois un peu ardu car elliptique, mais vaut vraiment la peine de s'y plonger et de s'y replonger, il invite à la réflexion
    sans asséner de conclusions.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">Rien sur l'Europe ? Une citation pas plus explicitée, mais qui est l'évidence même. Evoquant le contexte politique de 68, Nancy écrit que "</span><em><span style=
    "font-size: 10pt;">l'Europe ne discernait pas à quel point elle n'était plus ce qu'elle avait cru être ni peut-être non plus à quel point elle ne pouvait devenir ce qu'elle s'efforçait pourtant
    d'engendrer : l'"Europe" comme entité spirituelle et comme unité géopolitique</span></em><span style="font-size: 10pt;">".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="font-size: 10pt;">&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>]]></description>
        <pubDate>Sun, 24 May 2009 18:06:00 +0200</pubDate>        <guid >http://www.lalettrevolee.net/article-31811758.html</guid>
                <category>Essais / Histoire</category>        <comments>http://www.lalettrevolee.net/article-31811758-6.html#anchorComment</comments>                    </item>
  
 </channel>
</rss>